‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 79 sur 153 · ALVAREZ · texte numérisé non relu

ALVAREZ

Ah ! mon fils, tes vertus égalent ton courage.

ALZIBE.

Quel changement, grand Dieu! quel étonnant langage!

Nous sommes de l'avis d'Alzire : ce changement a de quoi élonuer. Voltaire avait pris soin de faire ressortir la dureté orgueilleuse de Gusman par le contraste de la vertu sensible d'Alvarez, son père : ce politique sait que u les cœurs opprimés ne sont jamais soumis » ; ce philanllu'ope maudit les hommes inhumains K que les douleurs d'autrui n'ont attendris jamais ». Plus il est supérieur à Gusman par l'âme, moins nous sommes préparés à voir Gusman nous arracher à la lin noire admiration. C'est un coup de théàlre, mais les coups de théâtre les plus émouvants sont ceux qui saisissent le spectateur sans trop le surprendre. Il y a une sorte de luxe excessif dans cette clémence de Gusman qui bénit presque l'union de celle qu'il a

I. VoUairo s'est souvenu ici du mot de François dv> Guise mourant à son assassin l'olti-ot de .Méré.

aimée avec son assassin. Zamore est confondu, accablé par tant Je grandeur d'àme; Alvarez se soumet aux volontés, clairement manifestées, du Dieu qui frappe et qui pardonne. C'est une belle fin d'opéra chrétien.

Les contemporains furent édifiés et charmés : l'un d'eux, l'abbé Prévost, qui, nous l'avons vu, avait critiqué Zaïre, déclare, dans le Pour et le Contre, que « pour la première fois » Voltaire désespère ses rivaux : « Qui mettra tant de noblesse et d'harmonie dans le tour de ses vers, tant de force et de tendresse dans l'expresion de ses sentiments, tant de vraisemblance et d'intéiêt dans xin sujet opposé à nos mœurs, tant de vérité naturelle dans des caractères si singuliers? » Un autre abbé, Galiani, se montra plus sévère : il est vrai que c'est trente-sept ans après le piemier succès (ÏAhire, et qu'il l'a vue à Naples, représentée par une troupe d'acteurs français de passage ^ Un dernier abbé, Geoffroy, ne la traitera pas mieux, mais il fait une remarque qui a sa portée : « Zamore est toujours furieux, toujours enragé, tout à la fois fanatique de religion, ivre d'amour, forcené de colère, de haine et de vengeance. Racine aurait eu assez d'une de ces passions; Voltaire les entasse toutes ensemble, sans s'embarrasser s'il est dans la nature de l'homme de les réunir^. » C'est que Geoffroy est l'interprète d'un classicisme qui, en fait de simplicilé de caractère et d'abstraction dramatique, va beaucoup au delà de Racine. Voltaire, au contraire, complique les caractères aussi bien que les situations. Gusman

1. « C'est la première fois que je me suis aperçu que c'est une bien mauvaise pièro, quoique, sans contredit, ce soit une des poésies de 1\L de Voltaire écrite avec le plus d'esprit, d'élégjance, de brillant; mais, comme pière, elle ne vaut pas le diable. Gusman, qu'on devrait détester, est un homme qui a fiit tout jilein de bonnes œuvres dans sa vie, et meurt comme un saint. Respectueuv pour son père, daignant aimer Alzire, il accorde autant de pardons au prisonnier qu'on lui en demande, et de bonne grâce ; d'ailleurs brave, courageux et digne de son père. Zamore, qu'on devrait aimer, est un forcené assassin ; mais d'ailleurs il disserte fort bien sur le mépris des richesses et sur les inlércts de l'Europe mal entendus. Montèze, ni Américain, ni Espagnol, ni sauvage, ni chrétien; on ne sait ce que c'est, si ce n'est un imbécile. Alvarez, faible et pleureur, n'a rien, ni du courage, ni de la fierté castillane, fonds de caractère qu'il aurait fallu lui conserver. .Après l'assassinat de son flis, il est dégoûtant : c'est un égoïsnie impardonnable de voir en Zamore plus le sauveur de sa vie que l'assassin de son fils. 11 valait bien mieux pardonner à son assassin, qui aurait sauvé la vie à son fils. Pour ."Vlzire, on ne saurait lui contester d'être une des meilleures théologiennes de son siècle ; elle disserte sur la religion, le suicide, le sacrement de mariage, mieux que Sanchez et saint Thomas; mais son rôle e=t si hors de nature et de vraisemblance dans une Indienne de seize ans, qu'il en est impossible à jouer hors de Paris, où l'idée de la nature est souvent effacée tout à fait dans le sexe féminin. Ceci est mon sentiment, et pas celui de mes compatriotes, qui n'en savent pas si long que moi là-dessus. » (Lettre à M""^ d'Epinav, 29 janvier 1773.)

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