Lettre de Voltaire il Frédéric II, 30 mai
■4. Lettres à d'Argental, 12 mars, et à Cideville, 3 mai 1739. Voir les lettres à Frédéric 11 et à M. de Ming, 20 janv. et l"^' seiit. 1742.
Le Mahomet de Voltaire est un fourbe et un traître : c'est, ilit-il lui-même, Tartufe les armes à la main. Mais Tartufe, (ilijecte Géruzez, « ne fonde pas de religion; il se sert de celle qu'il trouve établie ». Celui-ci même n'est pas si méprisable; ^on ennemi mortel, Zopire, « sheik ou shérif de la Mecque », ({u'il a privé de ses enfants, avoue qu'il a ses mérites :
Je ne te nierai ])oint que ce lier séducteur N'ait beaucoup de prudence et beaucoup de valeur; Je connais comme toi les talents de ton maître : S'il était vertueux, c'est un héros peut-être. ;I, iv.)
Mais il s'est élevé au-dessus des préjugés, ces « rois du vul- 'aire », et c'est sans scrupule, c'est même avec une sorte de joie féroce qu'il fera périr le vertueux Zopire par la main du fils même de Zopire, de ce Séide qui ignore sa naissance, mais qui peut-être, s'il la connaissait, n'en frapperait pas moins son père, car il est la chose de Mahomet, et il a eu riiumiliant honneur d'enrichir la langue française d'un mot nouveau : de l'homme dévoué jusqu'au crime à un autre homme plus grand ou plus fort que lui, on dit qu'il est un « séide », c'est-à-dire un instrument inconscient.
Quiconque ose penser n'est pas né pour me croire. (III, vr.)
Mahomet le dit à Séide; mais avec Zopire, moins aveugle, il daigne s'expliquer. Son discours de l'acte II était autrefois donné comme modèle d'éloquence insinuanle :
Si j'avais à répondre à d'autres qu'à Zopire,
Je ne ferais i)arler que le Dieu qui m'inspire ;
Le glaive et l'Alcoran dans mes sanglantes mains
Imposeraient silence au reste des humains ;
Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre,
Et je verrais leurs fronts attachés à la terre;
Mais je te parle en homme, et sans rien déguiser :
Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser.
Vois quel est Mahomet. Nous sommes seuls, écoute :
Je suis ambitieux : tout homme l'est, sans doute;
Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen,
Ne conçut un projet aussi grand que le mien.
Chaque peu])le à son tour a brillé sur la terre.
Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre.
Le temps de l'Arabie est à la un venu... (II, v.)
Il est ce « dieu nouveau )> qu'il faut à l'aveugle univers, cet esprit « vaste et ferme en ses desseins » qui prend de son am-
bition même le droit de régner sur l'esprit grossier des hommes vulgaires. Par des moyens ti'ès humains il frappe l'imagination des foules : quand Séide, détrompé, se tourne contre lui, il est trop tard; au moment même où il accomplissait le crime ordonné par Mahomet, Séide portait en ses veines le poison que lui avait versé le trop fidèle serviteur de Mahomet, Omar, et la mort soudaine de Séide semble un châtiment envoyé par le Ciel. Étant ce qu'il est, ce qu'il se fait gloire d'être, avec la forfanterie déclamatoire d'un traître de mélodrame, comment Mahomet peut-il aimer d'un véritable amour la sœur de Séide, la touchante et fière Palmire? Comment cet amour peut-il être, ainsi qu'il l'assure, l'objet de ses travaux, sa récompense, son dieu? Et comment, quand Palmire lui échappe par la mort, at-il la faiblesse d'en être désespéré?
// est donc des remords ! O fureur ! ô justice !
Mes forfaits dans mon cœur ont donc mis mon supplice!
Dieu, que j'ai fait servir au malheur des humains,
Adorable instrument de mes affreux desseins,
Toi que j'ai blasphémé, mais que je crains encore,
Je me sens condamné, quand l'univers m'adore.
Cela est également très moral et très peu vraisemblable. Estce encore une de ces complications et contradictions psychologiques telles que Voltaire les aimait? En ce cas, il eût fallu mieux fondre les deux hommes qu'il y a en Mahomet. Nous ne nous intéressons, d'ailleurs, à personne en dehors de lui, ni aux enfants de Zopire, à qui Voltaire a très inutilement prêté, avant la reconnaissance, des sentiments plus tendres que ceux de frère et de sœur; ni à Zopire lui-même, ennemi de la « superstition )) et ami de l'humanité :
Exterminez, grands dieux, de la terre oii nous sommes, Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes!
Malgré tout, le quatrième acte foime un spectacle saisissant : la scène où Zopire se trahie sanglant sur le théâtre et pardonne à son assassin en qui il reconnaît son fils, est heureusement imitée d'un drame anglais de Lillo. Voltaire, d'ailleurs, avait puisé à plus d'une source : il avait consulté, sur Mahomet, Bayle et Boulainvilliers. Son Mahomet n'en est pas plus historique : il était mal fait pour compi'cndre cette sorte de merveilleux moral qui se mêle aux origines des religions : là où avaient pu s'allier la sincérité du voyant et l'adresse du politi-
que, il ne montrait que la grossière hypocrisie de l'intrigant et du lliauraalurge. Et sa tragédie avait des airs de satire : un juge qui ne lui était pas hostile, Chesterfield, allait jusqu'à écrire i26 août 1742) : « J'ai d'abord vu qu'il en voulait à Jésus-Christ sous le nom de Mahomet. » On sait de quelle façon phis qu'ingénieuse Voltaire prévint le danger de ces critiques : dans une lettre du 1 7 août 174o, il dédia son Mahomet au pape Benoit XIV, consacrant, disait-il, au chef de la véritable religion une pièce écrite contre le fondateur d'une religion fausse et barbare, i-^n même temps que la protection du pape pour le livre, il demandait sa bénédiction pour l'auteur. Benoit XIV répondit en louant fort la « bellissima Iragedia di Mahomet «, et V^oltaire se sentit couvert contre ses ennemis « de l'étole du vicaire de Dieu ' ». Mahomet nesl certes pas une des meilleures pièces de Voltaire, mais c'est une de celles qui ont le plus fait pour sa réputation : l'auteur de la Lettre n d'Alemhert sur les spectacles en fait un éloge enthousiaste; les hommes de la Révolution la traitent en chef-d'œuvre; GoHhe la traduit en 1799. Sous la Restauration même, en 1823, les censeurs Royou et Lémontey, moins timorés que le vieux Crébillon, en avaient autorisé une reprise, qui n'eut pas lieu. Celte reprise à l'Odéon n'eut lieu qu'en 188ri, et seulement les lundis classiques; la critique se montra plutôt froide.
La lecture de Mahomcl n'esl plus soutenable, et l'audition en est pôiiibic. lOt cependant ce n'est pas une pièce à mépriser que Mahomet! Voltaire, qui avait le sens du théâtre, a chez nous inventé le mélodrame; oui, Mahomet n'est autre chose qu'un mélodrame de d'Ennery, versé dans la seule forme que l'on admît alors, celle de la tragédie classique... D'Ennery sait infiniment mieux son métier. Il reste k Voltaire la gloire de l'inventeur 2.
Cinq ans après, M. de Bornier portait à la scène un Mahomet bien dilférent de celui de Voltaire- Abou-Beker, qui ne croit pas aux visions du prophète, déclare qu'on ne saurait, du moins, l'accuser d'imposture. Ce Mahomet visionnaire et obstiné sait et veut ce que Dieu veut; rien ne peut l'arrêter : il croit son cœur inaccessible aux faiblesses de l'amour ;
Sachez donc que je n'ai de tendresse profonde
Et d'amour que pour l'œuvre immense que je fonde.