‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 83 sur 153 · Lettres des 20 oet., déc. 1738 et 15 janvier · texte numérisé non relu

Lettres des 20 oet., déc. 1738 et 15 janvier

3. En 1717, suivant les Anccdotrs ilrainatir/ues ; eu 1714 suivant Lessing, qui s'attache, mais vainement, à prouver que Voltaire a copié llafTei. D'autres l'avaient essayé avant Lessing, et c'est pour réfuter leurs critiques qiie Voltaire, en 174S, se fit adresser par un M. de la IJndelle, personnage imaginaire, une très vive critique de la Mérope italienne, suivie d'une défense, très généreuse et un peu perfide, de Maffei par Voltaire.

?0 COURS DE LITTÉHATUHE

trente éditions s'écoulèrent en seize ans. Voltaire avait rencontré Fauteur à Paris en J738. De toute façon il se sentait obligé de rendre hommage à son devancier. Il le fait avec plus d'esprit que de sincérité, citant avec nne bonhomie complaisante les passages un peu trop « familiers » à notre gré de la Mérope italienne. (( Il faut que vous pardonniez à notre nation, qui exige que la nature soit toujours présentée avec certains traits de l'art; et ces traits sont bien différents à Paris et à Vérone... Il faut se plier au goût d'une nation d'autant plus difficile qu'elle est depuis longtemps rassasiée de chefsd'œuvre. » On sent le dédain poli du Français qui croit les Ilaliens, comme les Anglais, trop honorés d'avoir à renouveler par leurs inventions les divertissements des Athéniens modernes. Mais il est certain que, si Voltaire imite Matfei, il ne lui doit pas tout. Son quatrième acte, le plus dramatique, n'apparlient qu'à lui; et cet acie ne serait pas possible si tout n'était transformé dans les rapports de Mérope et de Polyphonte. Chez MalTei Polyphonie règne depuis quinze ans, et Mérope sait qu'il est l'assassin de son mari, et, après ces quinze ans, l'assassin parle d'amour à la veuve, déjà mûre, de sa victime. Lessing, qui a entrepris d'anéantir en Allemagne le prestige (lu théâtre français, est bien forcé de reconnaître que Mérope, cette mère « du caractère des ourses », n'est pas tout à fait la même chez Voltaire que chez Matfei. La surprise, dans la scène de la reconnaissance, est plus frappante; « mais le misérable plaisir que celui d'une surprise »! Pour Voltaire et pour ses contemporains, ce plaisir avait son prix.

Représentée le 20 fés'rier 1743, Méfope eut quinze représentations, puis quatorze à la reprise. La pièce finie. Voltaire dut se montrer sur le devant d'une loge, dit l'avocat Barbier, et fut '< claqué personnellement pendant un quart d'heure par le parterre. On n'a jamais vu rendre à aucun auteur des honneurs aussi marqués. )> Les ennemis de Voltaire furent réduits à faire honneur de ce triomphe aujeu expressif de M"" Duniesnil. L'auleur des Anecdotes dra>naiiqueA cite une pièce devers adressée à cette actrice et dont voici la fin :

Sans tes divins talents, A])ollon eût douté Qu'on p''il pt'J'tor cncor des charmes à Vollaire.

Il ajoute que, la première, elle osa « courir sur la scène » en rompant la mesure traditionnelle. On pleura, en 1"43, à Paris,

et on pleurait encore, en 1748, à Liinéville, où le bon roi Stanislas avait sa cour ; Voltaire pleurait lui-même. En 17o6, Frédéric II mit en opéra Mérope, et Voltaire, que Frédéric n'avait pas toujours traité en maître, en fut ravi, bien que l'opéra fût très mauvais.

On a souvent comparé à Mrrope V Anclvomaque de Racine, dont Voltaire lui-même retrouvait la situation essentielle dans le Pertharite de Corneille. Mais Voltaire ne s'est guère plus souvenu d'Andromuque que Racine ne s'était souvenu de Periharite. Racine avait opposé à la douce Androniaque la furieuse Hermione. Voltaire ne veut nous laisser voir que l'amour matei'nel aux prises avec les nécessités de la politique. Toutes deux, Andromaque et Mérope, sont à la fois épouses et mères, également désireuses de rester fidèles au souvenir d'Heclor et de Cresphonle, et de sauver leur fils, dont Pyrrhus et Polyphonie menacent la vie, si elles ne consentent à les épouser. Mais Andromaque est une captive mélancolique; Mérope est une reine altière. Andromaque est loin de Troie ruinée; Mérope a son parti dans Messène, où son mari a régné. Le fils d' Andromaque est un enfaut qui ne paraiira même pas sur la scène; le fils de Mérope est un jeune héros qui bravera en face le tyran, et qui, au dénouement, le frappera. En tenant Astyanax dans l'ombre, Racine mettra au premier plan la fidélité conjugale de la veuve d'Hector; en montrant Égistlie à côté de sa mère. Voltaire marquera son intention de rejeter au second plan l'amour conjugal et de concentrer toute la lumière du drame sur l'héroïsme de l'amour maternel. Le nom de Cresphonte n'a pas, d'ailleurs, l'éclat de celui d'Hector. Ce que Mérope dit de ce mari, en quelque sorte abstrait, ne nous touche point, et même elle semble ne se souvenir de lui que pour se souvenir en même temps qu'elle est reine et que son iils doit régner à son tour. Dans ce caractère l'orgueil royal s'associe donc étroitement à l'amour maternel. Ce ne sont pas deux sentiments distincts : elle n'est ambitieuse que pour son fils; s'il n'est plus, que lui importe un empire? mais s'il existe, c'est à ce seul intérêt qu'elle veut se rattacher, et elle s'indigne à la seule pensée que ce fils, éloigné d'elle dès sa jeunesse, puisse revenir dans ses États « pour servir ». Quand Polyphonie, soldat vieilli, politique appuyé sur la raison d'État, lui oiïre de partager le trône où il va monter, si elle lui répond avec une hauteur imprudente, c'est qu'elle a devant les yeux l'imaire de son fils.

Moi, j'irais di^ mon fils, du seul bien qui me reste, Déchirer avec vous l'héritage funeste?

Je mettrais en vos mains sa mère et son État, Et le bandeau des rois sur le front d'un soldat?

POLYPHONTU.

Un soldat tel que moi peut justement prétendre A gouverner l'Etat, quand il l'a su défendre. Le premier qui fut roi fut un soldat heureux; Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux...

Le droit de commander n'est plus un avantage Transmis par la nature, ainsi qu'un héritage. C'est le fruit des travaux et du sang répandu, C'est le prix du courage; et je crois qu'il m'est dû...

Voilà mes droits. Madame, et mon rang, et mon titre (I, ni.)

Entre ce soldat de fortune qui parle à peu près le langage du Carlos de Bon Sanche d'Aragon (mais Carlos est plus jeune et plus loyal), et cette reine qui refuse de descendre jusqu'à lui, notre S3nîpatliie hésiterait si Polyphonie ne se hâtait, dans le monologue qui suit, avec le cynisme ingénu d'un traître de mélodrame, d'étaler les petits calculs de son ambition et les crimes qu'elle lui a dictés. D'autre part, Voltaire a essayé de préciser certains traits du caractère de Mérope, non seulement mère, mais femme : malheureuse, elle est inquiète, nerveuse; elle croit, observe sa confidente Isménie, tous les maux qu'elle imagine; mais c'est que « tout sert à déchirer ce cœur trop maternel ». De Va. l'inlérôt relatif delà scène où l'on amène devant elle, en l'accusant d'un meurtre, un jeune inconnu qu'elle ne sait pas et qui ne sait pas lui-même être Égisthe. Tout son cœur se trouble; un charme mystérieux l'attire vers ce jeune homme, et parce qu'il est homme et parce qu'il lui rappelle sou fils.

MÉROrE.

Le mensonge n'a point cette simplicité.

Tendons à sa jeunesse une main bienfaisante;

C'est un infortuné que le Ciel me luésenle :

// suffit ([u'il soit homme, et qu'il soit mulhcureu.r.

Mon fils peut éprouver un sort plus rigoureux.

Il me rappelle Égisthe, Égisthe est de son ;"ige :

Peut-être comme lui, de rivage en rivage.

Inconnu, fugitif, et partout rel)uté.

Il souffre le mépris qui suit la pauvreté.

L'ojiprobre avilit l'âme et flétrit le courage.

Pour le sang de nos dieux quel horrible partage ! (II, ii.)

Pourquoi faut-il qu'à la tendresse de la mère, à l'orgueil de la reine, Voltaire ait cru devoir mêler on ne sait quel « humanitarisme )' philosophique? Mérope a déjà disserté sur « le vil intérêt » ; elle va disserter sur le suicide, qui est « un devoir » pour les malheureux. Son fils mort, elle ne veut plus vivre. Mais pourquoi le croit-elle mort? Parce qu'on a découvert l'armure de Gresphonte, transmise à son fils : donc ce fils est mort; donc, le jeune inconnu pour qui elle éprouvait tant de sympathie est son assassin; donc, elle le tuera et se tuera ensuite. Il faut convenir que Lessing a raison de signaler l'invraisemblance de ce revirement et d'accuser la précipitation de Mérope. Mais cette faiblesse produit le coup de théâtre du troisième acte :

MÉROPK.

J'allais venger mon fils.

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