ÉGISTHE
Quoi ! de |iitié pour moi tous vos sens sont saisis !
POLYPHONTE
Qu'il meure!
MÉROPE
Il est...
POLYPHONTE
Frappez.
MÉROPE, se jetant entre Égislhe et les solduls.
Barbare! il est mou fils. (IV, ii.)
Elle déclame bien encore un peu quand elle brave le lyran {<■<■ Ce n'est pas aux tyrans à sentir la nature »), mais elle n'est
nvolontaires do l'aiiinur iii.itcrnpl. ne sont pas dos roniis de tlioàti'o; c'est micMit ue cela, co sont des mouvements du cœur. » (SAiNT-iMAno CiniAiiniN, (.'ours de lilt-'ature dramatique, t. I".)
plus que mère lorsqu'elle se fait « cet effort affreux » d'embrasser les genoux de Polyphonie.
Il est seul, sans défense ; il est entre vos mains. Qu'il vive, et c'est assez. Heureuse en mes misères, Lui seul il me rendra mon époux et ses frères. ^'ous voyez avec moi ses aïeux à genoux, Votre roi dans les fers.
ÉGISTHB.
O reine! levez- vous, Et daignez me prouver que Gresphonte est mon père, En cessant d'avilir et sa veuve et ma mère '.
Ici seulement la situation est tout à fait celle iVAadromaque : Polyphonte place Mérope en face de la même et tragique alternative :
c'est à vous d'ordonner sa grâce ou son supplice... Voilà mon fils, Madame, ou voilà ma victime.
Après bien des hésitalions, Mérope prend le même parti qu'Andromaque : elle le dit à son lils, c'est pour lui qu'elle subit la honte de cet hyménée; elle est résolue de n'y pas survivre. ÎMais elle est « reine et mère », et, si désormais elle s'efface derrière son fils, elle le seconde, soulève le peuple, s'écrie fièrement :
Reconnaissez mon fils aux coups qu'il a portés.
Polyphonie, si naturellement défiant, aurait pu prendre ses précautions contre le jeune prince dont il doit craindre la ven-
1. i< Dès qu'Egisthe sait sa naissance et son rang, il en prend les sentiments : i avait la fierté d'an homme de cœur, il a facilement la dignité d'un roi. Aussi, dès te moment, c'est lui qui prend le premier rôle : .Mérope n"a plus que le second; C'est lui qui se charge d'attai|uer le tyran et de le frapper. Mérope, naguère si hardie à se jeter au milieu des soldats pour sauver son fils; Mérope qui, au pre" niier acte, bravait, sans hésiter, la colère de l'olyphonte, Mérope aujourd'hui es' faible et timide ; elle conseille ù son Qls do ei'der et d'attendre des jours meilleurslîgisthe, au contraire, veut courir au temple ou l'olyphonte attend Mérope pour l'épouser. D'où vient ce changement dans les rôles et dans les caractères? D'où \ient cette timidité soudaine de Mérope? De l'amour maternel. Une mère ne sait ni ce qu'est le courage ni ce qu'est la lâcheté : elle sait seulement ce qui peut sauver son fils. Mérope a retrouvé et sauvé son fils : son œuvre est accomplie. Il lui reste, il est vrai, à le voir remonter au rang de ses aïeux ; mais, avant tout, elle veut le voir vivre; elle tient plus à la vie d'iîgisthe qu'à sa gloire : elle est mère. I!gisthe tient plus à se venger et à régner qu'à vivre : il est homme. » (Saisit-Marc UlDARDIN, Ibid.)
o6 • COURS DE LITTERATURE
geance, nous l'accordons à Lessing; mais ce dénouement est attendu, il est légitime : c'est la passion qui pousse Oreste et Hermione au meurtre de Pvrrluis; c'est la nécessité qui contraint Égisthe et Mérope au meurtre de Polyphonte. Ce meurtre étant une délivrance pour tous, personne n'en conçoit de remords.
Et pourtant, Mérope laisse regretter Andromaquc , plus vraiment forte, quoique ou parce que moins violente, plus touchante surtout. L'émotion que Mérope peut nous inspirer encore est une émotion sèche. C'est l'œuvre d'un habile ouvrier qui sait combiner les situations et les coups de théâtre, mais sait moins entrer dans les âmes et nous y faire entrer avec lui. Plus que Mérope Andromaque est femme : elle garde la possession d'ellemême, mais elle ne raisonne pas, ne déclame pas, n'avertit point les spectateurs des états d'àme qu'elle traverse, comme le fait Mérope.
O vengeance! ô tendresse! 6 naluro ! ô devoir! Qu'allez-vous ordonner d'un cœur au désespoir?
C'est l'amour maternel en soi, étudié par un philosophe qui est parfois, mais trop larement, un psychologue. Et l'on ne parle ici que du caractère de Mérope ; que serait-ce si l'on jetait un coup d'oeil sur les autres personnages, à l'exception peutêtre d'Égisthe, qui vers la tin semble vouloir devenir quelqu'un : sur Éros, Isménie, Euryclès, Narbas, confidents ou comparses; sur Polyphonte, qui n'est qu'un rôle alors que Pyrrhus est un homme? Les anciens Théâtres classiques qu'on mettait entre les mains des élèves no comprenaient qu'une pièce de Voltaire, Mérope, à côté d'une pièce de Molière, le Misanthrope. Si Voltaire paraissait encore de nos jours mériter une place à quelque distance de Corneille et de Uacine, ce n'est pas Mérope qu'on choisirait pour caractériser son talent dramatique, c'est Zawe ou Tancrède.
De « Mérope » à « Tancrède », et « Taiicrt'de ».
jWrojoe appartient encore à l'heui'euse période de Cirey : elle fut d'ailleurs composée six à sept ans avant d'être repiésentée. 11 faut attendre jusqu'en 1747 (29 août) pour rencontrer une nouvelle œuvre dramatique de Voltaire qui vaille la peine d'être
citée, Séintmmis. Courtisan d'abord heureux, bientôt désenciianté, plus affairé que jamais, il se préoccupe moins que jamais d'approfondir les caractères, et de plus en plus la tragédie telle qu'il la conçoit tourne à l'opéra. Ce n'est pas à tort que GeofTroyverradansSt'mîVrtmwcroriginalet lemodèle des opéras d'aujoucd'hui ». La part du spectacle est plus large ici que dans les pièces antérieures. « Il a voulu donner du spectacle, il a rassemblé tous les prodiges, tout le merveilleux qu'il a pu'. » A l'actepremier, a le théâtre représente un vaste péristyle, au fond duquel est le palais de Sémiramis. Les jardins en terrasse sout élevés au-dessus du palais. Le temple des mages est à droite et un mausolée à gauche, orné d'obélisques. » A l'acte III le ■ théâtre représente un cabinet du palais; mais soudain « le cabinet où était Sémiramis fait place à un grand salon magnifiquement orné », et l'on a une salle du trône, avec gradins, officiers, satrapes, mages, gardes. Pour le plaisir de frapper les regards. Voltaire abandonne ici l'une des unités qu'il défendait jadis contre la Motte, l'unité de lieu 2. Quant au merveilleux, on sait que Sémiramis n'est autre chose qu Éryphile sous une forme nouvelle : c'est toujours la même femme criminelle, qui a fait périr son mari, et qui en est punie par son propre fils; c'est toujours la même ombre vengeresse. Tout l'intérêt, du moins l'intérêt moral, réside dans la peiuture des remords de Sémiramis, dont l'apparition de l'ombre n'est qu'un symbole concret, car il nous est difficile de nous intéresser à l'amour du pauvre et fier Arzace (Ninias, fils de .Ninus) pour Azéma, princesse du sang de Bélus, intrépide d'ailleurs dans sa passion menacée : '< L'amour parle, il suffit. » Mais les remords de Sémiramis, l'égarement de son esprit, le poète semble s'être attaché à en afTaiblir lui-même la vérité saisissante. Le ministre Otane définit très raisonnablement devant elle les causes des hallucinations (I, v) ; puis Assur, complice de la reine dans l'assassinat de Minus, lui enseigne qu'il n'est pas de prodiges pour qui ne les craint point, qu'il faut laisser au peuple ignorant cette grossière invention « du fourbe », c'est-à-dire des prêtres (II, vu). De son côté, l'altière Sémiramis n'a pas l'esprit assez troublé pour ne pas philosopher un peu sur le remords, « la seule vertu qui reste à des coupables ». Personne ne croit donc plus au merveil-