‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 86 sur 153 · Grimm, Correspondance, t. I", p. ii · texte numérisé non relu

Grimm, Correspondance, t. I", p. ii

2. Est-ce une raison pour faire de Séniiraniis une pièce romantique? M. Deschanel remarque que le Gennaro de Lucrèce Borgia, comme A'inias, est amené i tuer sa mère.

leux quand le merveilleux se manifeste. Sémiramis, au milieu de sa cour, vient d'achever son discours du trône, lorsque le tonnerre gronde et que l'ombre de Ninus apparaît. Le sceptique Assur, confondu, pourrait s'abstenir de s'écrier :

L'iiinbre de Ninus même! ô dieux! est-il possible?

Tous somment l'ombre de parler, et l'ombre parle, et Sémiramis veut embrasser ses genoux, pour lui témoigner ses « regrets » ; mais le spectre rentre, et le mausolée se referme. Ici, I essing n'a pas de peine à montrer que l'ombre de Ninus n'est qu'une machine poétique, tandis que le spectre qui se présente au seul Hamiet est ua personnage réel et agissant, qui semble venu vraiment de l'autre monde, qui fait naître en nous la sympathie en même temps que reflroi; mais il avoue que le ridicule de la situation est aggravé par la disposition du théâtre au temps de Voltaire, et que Sémiramis hâta une réforme nécessaire de la scène.

A la première représentation, les spectateurs étaient encore assis sur le théâtre. J'aurais bien voulu voir un spectre d'ancêtre se montrer en si galante compagnie. Ce n'est que dans les représentations suivantes qu'on a porté remède à cet inconvénient : les acteurs ont débarrassé leur scène, et ce qui d'abord n'était qu'une exception, dans l'intérêt d'une pièce si extraordinaire, est devenu avec le temps une disposition pei'manente. j\Iais cela n'a lieu qu'au théâtre de Paris, pour lequel, comme je l'ai dit, Scmiramis fait époque en ce sens. En province, on reste fidèle à l'ancienne mode, et l'on aime mieux renoncer à l'illusion théâtrale qu'au privilège de pouvoir marcher sur la queue de la robe de Za'ire ou de Mérope...

■ Le spectre de Voltaire n'est pas bon môme à faire peur aux enfants. C'est en plein jour, au milieu de l'assemblée des états de l'empire, qu'il sort de son tombeau. Où Voltaire a-t-il appris que les spectres soient si hardis? Quelle vieille femme ne lui aurait dit que les fantômes redoutent la lumière du soleil et n'aiment pas à visiter les assemblées nombreuses?

Frédéric II était sage, qui avait joint à ses éloges un avertissement salutaire : il craignait que les spectres ne donnassent pas à son ami tout le pathétique qu'il en espérait ^ Un autre genre de pathétique, où le merveilleux se mêlait encore (car c'est Ninus qui, du fond de son tombeau, attire à lui Sémiramis égarée), pouvait résulter du meurtre involontaire d'une mère par son fils, et nous savons que Lekain produisait un grand etfet de terreur lorsque, le bras nu et ensanglanté, les cheveux épars,

t. I.ettro du 24 uvril 1717. Voltaire rt.iit [dus hardi qiio ne lo fut Diicis dans son llumhi. Vo^o/. une curieuse lettre de Dueis à l'acteur Cian-iek. li avril 170'J.

h la lueur des éclairs, il reparaissait à la porte du tombeau. Mais « la terreur et la pitié, soutenues par la magnificence du spectacle' », la mort presque chrétienne de Sémiramis, ne conquirent pas tous les contemporains. « C'est bien la faute de Sémiramis, disait Grimm, si elle est tuée. De quoi s'aviset-elle aussi de descendre dans le tombeau de son mari sans être accompagnée, ou du moins sans une lanterne pour empêcher le quiproquo? » Et Piron chantait :

Que n'a-t-on pas mis Dans Scmiruiiiis ?

Que dites-vous, amis, De ce beau salmis .'...

La moralité en était, il est vrai, irréprochable, et c'est le grand prêtre Oroès qui se chargeait de la dégager :

Par ce terrible exemple apprenez tous, du moins. Que les crimes secrets ont les dieux pour témoins. Plus le coupable est grand, plus grand est le supplice. Rois, tremblez sur le trône, et craignez leur justice.

D'abord très discutée, Sémiramis réussit pleinement à la reprise de 1749. Non seulement Voltaire ne renonça point à son ombre, mais il s'occupa de lui faire donner un costume moins lugubre que le noir, d'abord adopté : elle sera « toute blanche, portant cuirasse dorée, un sceptre à la main et couronne en lête^ ». Il n'avait décidément pas le sentiment du mystère. Mais ses contemporains ne l'avaient pas davantage. On a dil souvent qu'il a écrit Sémiramis pour faire pièce à Crébillon-', que la cour lui préférait. Mais, à celte époque, il est bien en cour, et ne songe pas encore à quitter Paris pour Berlin. Il ne rejoint Frédéric II qu'en juin 1750. C'est quelques mois auparavant, le 12 janvier 1750, quOreste avait été représenté, sans grand succès (9 représentations). Cette fois, Crébillon ne pouvait s'y tromper : Voltaire s'en prenait à son Electre (1708). Censeur des théâtres, il dut lire la pièce nouvelle; il l'aurait rendue en disant : « Je souhaite que le frère vous fasse autant

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