C. de Litt. — Voltaire (Th('âlrc
d'Anrélie, fille du patricien Nonnius, épouse en secret de Calilina? C'est un rôle tout passif. Aurélie demande au Sénat vengeance de son père assassiné; l'assassin est précisément Ga- (ilina : elle se tue. C'est Tuilie, fille de Cicéron, que Crébillon avait imaginé de faire amoureuse de Catiiina, et Voltaire se moquait de cette invention. Mais, ici, il nous en prévient dans son Avertissement, ce n'est ni à un seul personnage ni à une famille q^u'on s'intéresse, c'est à un grand événement historique : pour traiter ces sortes de pièces, dont la Mort de Pompée est le seul exemple dans le théâtre français, il faut une connaissance approfondie de l'histoire, « une tête faite pour combiner des idées de politique, de morale et de philosophie ». Il ajoute, dans la Préface, que, si Rome sauvée est beaucoup plus fortement écrite que Traire, elle n'est pas d'un genre à se soutenir aussi longtemps que Traire sur le théâtre. 11 sentait que ce qui manquait le plus à cette pièce abstraite, c'était l'âme. A la vérité, il se croj'ait très hardi pour avoir mis au théâtre une séance du Sénat; mais, dans cette séance, on discourt, on n'agit point. L'auteur fait effort pour animer et caractériser les personnages, Gaton, César, Clodius, Cicéron. Seul, celui-ci, qui, effacé chez Crébillon, passe au premier plan chez Voltaire, a une physionomie assez heureusement marquée :
Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire : L)es travaux des humains c'est le digne salaire.
Sa politique envers César est à la fois habile et ingénue : il croit l'enchaîner à l'État en l'accablant de sa confiance :
J'y vois plus d'un Sylla, mais j'y vois un grand homme... Grands dieux, que ce héros soit toujours citoyen !
Les autres, et Catiiina tout le premier, ne sont que de vagues figurants.
Quelques années s'écoulent : Voltaire n'est plus à Berlin et n'est pas encore à Terney ; mais, dans celte vie errante, il a gardé toute sa liberté, toute sa curiosité d'esprit. Le voici qui revient à ses goûts exotiques, et qui compose VOrphelin de la Chine (20 août 17oo, 16 représentations). « L'idée de cette tragédie, dit-il dans son lipître dédicatoire à Richelieu, me vint, il y a quoique temps, à la lecture de VOrphelin de Tchao, tragédie chinoise traduite par le l\ Prémare '. » Il la compare aux « farces
i. l'.ii l::il: |).ililice en 173S d:ins la Do.scription de lu Cliiiic du 1'. du II:ilde Stanislas Jullicii on a donné une traduction plus exacte (1831).
monstrueuses » de Shalcespeare et de Lope de Vega : l'action n'y dure-t-elle pas vingL-cinq ans? Le sujet qu'il a traité est tout autre, et se rapproche plutôt de l'imitation qu'en a donnée Métastase, YEroe clncse, un orphelin échappé au carnage de sa maison. Son but a été double : peindre des mœurs différentes des nôtres, et inspirer la vertu. 11 l'écrit aussi à d'Argental (20 septembre 17o4), le grand mérite de ces Chinois est d'avoir l'air bien chinois. Ne se fait-il pas illusion? La situation qui fait le fond de sa tragédie est-elle si particulière? Gengis-Khan, conquérant tarlare, est vainqueur des Chinois; il exige que leur jeune prince, élevé par le vertueux Zamti, lui soit livré. Zamti commande à sa femme Idamé, « citoyenne avant que d'être mère», de substituer son propre Qls à l'héritier de ses rois. La mère est prête à mourir plutôt, et vante fort inutilement son grand cœur, égal au grand ca?urde son mari. Mais nous sommes bientôt rassurés. Gengis est un barbare adouci, qui respecte les monuments, les arts et les lettres.
Ces prodiges des arts consacrés par les temps...
Ces archives de lois, ce vaste amas d'écrits, Tous ces fruits du génie...
Jeune et pauvre, il a aimé autrefois Idamé, qui lui a été refusée : il n'est pas insensible encore à « ce cliarme inconcevable et souverain du cœur ». Son confident Octar, un soldat moins scrupuleux, ne comprend rien à celte délicatesse, et très justement lui fait observer qu'elle dément sa fortune et son caractère : Idamé n'est plus qu'une captive, et les captives ont toujours suivi leurs vainqueurs. Mais Gengis s'obstine à ne vouloir point <( assujettir un cœur qui ne s'est point donné ». Il ne peut s'empêclier d'admirer la nation civilisée qu'il a vaincue :
Je vois que ses travaux ont instruit l'univers ; Je vois un peuple antique, industrieux, immense; Ses rois sur la sagesse ont fondé leur puissance ; . De leurs voisins soumis heureux législateurs, Gouvernant sans conquête, et régnant par les mœurs.
Il y a du Voltaire en ce Tavtare, et l'on sait que Voltaire a toujours eu un faible de cœur pour les Chinois. Zamti est, aux yeux de son vainqueur, un homme plus respectable et plus grand
Que tous ces conquérants dont l'homme a fait des dieux.
Nous sommes peu touchés de cette grandeur de Zamti, prêt à céder sa femme pour sauver son prince; nous le sommes moins encore des soufifrances de Gengis, qui aime et rougit d'aimer. Un moment, il veut se tuer, fait l'apologie du suicide et des Japonais qui revendiquent pour l'iiomme le droit de disposer à son gré de sa vie; puis, il se décide à se montrer digne du grand cœur d'idamé, dont le conslanL héroïsme l'a vaincu, il pardonne et admire :
Je fus un conquérant : vous m'avez fait un roi.
C'est un Auguste qui serait un peu barbare (si peu!) et un peu philosophe. Mais Zamti et Idamé ne sont pas plus Chinois que Gengis n'est Tartare. VOrphelhi de la Chine, dor\l le succès fut vif, n'en fut pas moins l'occasion d'une petite révolution dans le costume scénique : on vit M"'= Clairon jouer Idamé sans paniers!
Enfin l'errant Voltaire devient le patriarche de Fernej-. Il semble que ces premières années de repos lui communiquent des forces nouvelles : c'est le 3 septembre 17G0 que Tancrcde fut représenté, avec grand succès.
Elle avait été écrite en moins d'un mois, du 22 avril au 19 mai. Le comte de Lauraguais venait de débarrasser enfin la scène du Théâtre-Français des bancs qui trop longtemps l'avaient encombrée, au désespoir de Voltaire. Celui-ci, qui tant de fois avait souhaité cette réforme, rêvait d'une action plus vivante sur une scène plus libre, et il écrivait à d'Argental (10 mai 1759) sur le ton d'un enthousiasme lyrique :
]\Ion cher ange, je vous avais bien dit que la liberté et l'honneur rendus à la scène française échauffaient ma vieille cervelle. Ce que vous verrez ne ressemble à rien, et peut-être ne vaut rien. M^ie Denis et moi nous avons pleuré ; mais nous sommes trop proches parents de la pièce, et il ne faut pas croire à nos larmes. Il faut faire pleurer mes anges, et leur faire battre des ailes. Vous aurez sur le théâtre des drapeaux portés en triomphe, des armes suspendues à des colonnes, des processions de guerriers, une pauvre lilie excessivement tendre et résolue et encore plus malheureuse, le plus grand des hommes et le ])lus infortuné, un père au désespoir. Le cinquième acte commence par un Te Dciitii et linit par un De Propiiidis.
Il n'y a eu jamais sur aucun théâtre aucun personnage dans le goût de ceux que j'iiili'oduis, et cependant ils existent dans l'Iiisloire, cl leurs mœurs suut lieintes avec vérité... La mesure des vers estaussi neuve au Ihéàlre que le sujet.
Tancrcde est écrit en vers croisés, et le lecteur moderne trouve que ce mètre, plus naturel ici que l'alexandrin solennel, est aussi
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mieux d'accord avec le « pathétique » très particulier du sujet. Voltaire n'a garde d'oublier cette nouveauté dans l'Epitre par laquelle il dédie sa pièce à M"""^ de Porapadour. Mais à quel propos dire à la marquise que la tragédie est « une école toujours subsistante de poésie et de vertu )>? L'intérêt de Tancrèds est surtout dans ce que Fréron lui-même appelait un certain « air de chevalerie )> qu'on y respire, et qui en fait « un nouveau genre de spectacle ». A la vérité, on a pu trouver à Tancrède des origines assez lointaines' ; on a cité le vieux drame de la marquise de Gaudine, qu'Onésime Leroy a remis au jour dans son Etude sur les mystères drumatiques; l'aventure d'Ariodanle et (iinevra, dans le poème d'Arioste ; la Comtesse de Savoie, de yi^" de Tontaines (1726). Mais Tancrède procède aussi de Zaïre et d'Adélaïde du Guesclin, avec quelque chose de plus brillant dans la décoration et de plus aisé dans le ton. Les chevaliers chrétiens de Sicile, longtemps divisés, veulent se réunir contre l'infidèle qui les menace, et sauver
Le droit le plus sacré des mortels généreux, La liberté.
Araénaïde, fille du vieil Argire, est donnée à Orbassan comme gage de cette réconciliation. Mais elle aime en secret Tancrède, héros chrétien que ses ennemis ont fait exiler. Elle est résolue à ne pas accepter la décision intéressée des chefs, qui la sacrifie, et à en appeler plutôt au peuple, plus sensible et plus juste. Intrépide comme celui qu'elle aime, elle hâte son retour par un billet rapide. Ce billet est saisi ; comme il ne porte point de nom (souvenons-nous du billet de Zaïre!), on croit qu'il est adressé au chef des musulmans, et qu'Aménaïde trahit les chrétiens. Elle va mourir. Cependant Tancrède, ignorant de tout, a voulu revoir sa patrie ingrate :
.V tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !
SOir de la fidélité d'Aménaïde, il apprend avec douleur sa prétendue trahison; mais il ne s'en déclare pas moins son champion, et défie Orbassan en combat singulier. C'est le troisième acte, qu'admirait fort Diderot-. La part du spectacle y est grande, et l'on sent bien que Voltaire a voulu remplir la
\. Voyez les études de .MIL Deschanel et Lion. i!. Lettre à Voltaire, 2S novembre 1760.
scène devenue libre : gardes, chevaliers, peuple, s'y pressent. ,M'"= Clairon (Aménaïde) voulait aussi un échafaud, où elle serait montée avec un beau stoïcisme; mais Voltaire lui refusa cette satisfaction : il croyait que le poète doit l'emporter sur le décorateur, qu'il ne faut d'action et d'appareil qu'autant (ju'ils sont liés à l'intérêt de la pièce * ; il s'indignait à la pensée (jue les inventions des Anglais pussent avilir la scène française.
Je ne suis point du tout de votre avis, ma belle Melpomène, sur le petit ornement de la Grève que vous me proposez. Gardez-vous, je vous en conjure, de rendre la scène française dégoûtante et horrible, et contentez-vous du terrible. N'imitons pas ce qui rend les Anglais odieux. Jamais les Grecs, qui entendaient si bien l'appareil du spectacle, ne se sont avisés de cette invention de barbares. Quel mérite y a-t-il, s'il vous plaît, à faire construire un échafaud par un menuisier? En quoi cet échafaud se lie-t-il h l'intrigue? Il est l.ieau, il est noble de suspendre des armes et des devises. Il en résulte qu'Orbassan, voyant le bouclier de Tancrède sans armoiries, et sa cotte d'armes sans faveurs des belles, croit avoir bon marché de son adversaire; on jette le gage de bataille, on le relève ; tout cela forme une action qui sert au nœud essentiel de la pièce. Mais faire paraître un échafaud, pour le seul l)laisir d'y mettre quelques valets de bourreau, c'est déshonorer le seul art par lequel les Français se distinguent, c'est immoler la décence à la barbarie; croyez-en Boileau, qui dit :
Mais il est dps objets que l'art judirieiis Doit olfrir à l'oreitle, et reculer des yeux,
{Art. poét., chant. 111, v. y3.)
Ce grand homme en savait" plus que les beaux esprits de nos jours. J'ai crié, trente ou quarante ans, qu'on nous donnât du spectacle dans nos conversations en vers, appelées tragédies; mais je crierais bien davantage si on changeait la scène en place de Grève. Je vous conjure de rejeter cette alioniinable tentation^.
Ainsi, même dans ses hardiesses, il restait timidement classique. Mais, s'il repoussait le spectacle lugubre, il recherchait le spectacle brillant. On voit Tancrède revenir vainqueur du combat, au son d'une marche guerrière; ses armes sont portées devant lui. Le vainqueur est triste dans son triomphe : celle qu'il a sauvée s'indigne de n'èlre sauvée que par pitié. Comment a-t-il pu la croire coupable? 11 devait la connaître, respecter un cœur tel que le sien. Ce malentendu se prolonge, et s'il est peu naturel dans sa cause, il est dramatique dans ses effets, qui ne sont pas trop elfacés par l'éclat du décor : « Les chevaliers et leurs écuyers, l'épée à la main; des soldais por-
1. Lettre à Palasot, 20 septembre 1760. i. Lettre à M"» Clairon, 10 octobre 1760.
ta:it des trophées; le peuple dans le fond. )> Tancrède ne veut plus vivre; il se précipite en désespéré dans les rangs des infidèles; on le rapporte sur le théâtre, vainqueur encore, mais mourant. Du moins il a la joie de mourir détrompé par Aménaïde, dont la douleur éclate en plaintes passionnées (« Que me fait ma patrie et le reste du monde? ») et en imprécations. Sur ie corps de sou amant elle tombe inanimée.
Encore aujourd'hui, nous comprenons l'émotion du public'. Ou pleura à chaudes larmes, on sanglota, disent M""^ d'Épinay et M'"'' du Delïand,et d'Alembert même écrit (22 sept. 17(30) : « Tout le monde y fond en larmes, à commencer par moi. » Goethe traduisit Tancrède en 1800. Eugène Delacroix, Musset, y voyaient un chef-d'œuvre. M. Deschanel, qui les cite, n'a pas trop d'effort à faire ici pour tirer Voltaire du côté des romantiques : « Tancrède, le héros amoureux et proscrit, n'est-ce pas déjà Hernani ?... De Tancrède sont nés Hernani et Franh, comme d'Alzire est née Atala. » M. Faguet se contente de dire : « La tragédie de Voltaire que les Hernani et les Ruy-Blas rappellent le plus, c'est Tancrède. » Nous avons déjà remarqué, àjpropos du rôle de Zamore dans Alzire, que tel héros de Voltaire peut avoir certains traits d'un héros de drame romantique. Mais on fausserait la comparaison si on la poussait loin. Voltaire, au théâtre, reste avant tout disciple de Racine, et aussi de Boileau. Il aurait peu compris la préface de Cromwell. C'est à l'extérieur surtout que s'attachent ses velléités de réforme. Mais le pittoresque extérieur n'est pas l'unique mérite de Tancrède : il y a là un entrain vaillant et comme une flamme de jeunesse renouvelée. Tancrède couronne le théâtre de Voltaire comme un panache le cimier des chevaliers qu'il a su comprendre et peindre.
Les dernières tragédies; la décadence.
Mais, après Tancrède, la décadence commence, prompte et irrémédiable, et Voltaire, au théâtre, se survit à lui-même. C'est que de moins en moius il est artiste, et de plus en plus philosophe, polémiste, chef do parti. La tendance doctrinale
1. Voyez le jugement réiléclii de Griiiim, IV, 299, octobre 1700.
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et agressive n'est pas encore très sensible dans Olt/mpie (17 mars 17G4, 10 représentations), qui fut écrite en six jours. A Voltaire qui s'en vantail, son ami d'Alembert, dit-on, répondit: « L'auteur n'aurait pas dû se reposer le septième jour. — Aussi s'est-il i^epenli de son ouvrage, » aurait riposté Voltaire. Riposte assez peu vraisemblable : il se fit longtemps des illusions sur la valeur de cette œuvre mal venue, et qu'il corrigea pendant plusieurs années sans l'améliorer beaucoup. Il écrivait à d'Argental (20 janv. 1762) : « Où je suis un sot, ou cela est déchirant. » Dans Irois représentations intimes la scène du bûcher avait produit une vive impression, car lui qui ne voulait pas d'échafaud dans Tancrède, il avait admis un bûcher dans Olymplc. En demandant à Bernis si la pièce le touchait, ill'assurait (26 juin 1762) qu'elle formait du moins un spectacle (( auguste ». C'est ce que Grimm lui accorde : « Si Olymple ne peut mériter le suffrage des hommes éclairés, elle plaira toujours au peuple par la pompe et la variété de son spectacle. » Et il remarque que c'est même un opéra plutôt qu'une tragédie. Mais c'est à l'opéra qu'aboutissait assez naturellement tout l'effort dramatique de Voltaire; c'est uu opéra aussi que Tancrède.
Oljjmpie fut froidement reçue; le Triumvirat (1704) tomba lourdement. C'est encore un sujet repris à Crébillon, en qui la mort venait de lui enlever un rival encore redoutable. Il ne voulait pas être, aux yeux du public, « le vieux savetier qui raccommode toujours les vieux cothurnes de Crébillon » ; mais, s'il avait dû garder le titre, il croyait bien avoir fait sienne une pièce où peu de belles dames devaient pleurer, une pièce toute romaine, et que d'ailleurs il mit beaucoup de temps à remanier dans le moindre détail'. La Mort de César et Rome sauvée nous ont appris que ces sujets historiques ne lui portaient pas bonheur. Ici, il avait essayé de relever par des traits pittoresques la froideur presque inévitable des grands intérêts politiques déi^attus dans de longs discours. Un orchestre môme, dit-on, préluda par des elfets d'harmonie imitative à l'orage du premier acte. Ni les grondements du tonnerre ni les mugissements du Tibre ne sauvèrent cette tragédie faussement antique.
Une « bergerie » vint ensuite : acclimaté en Suisse, Voltaire prenait goût à la vie rurale, ou ati'ectait de s'y intéresser : les
1. Lotlrcs;» d'Argeiilal, i7s('i)fenibio 1T03 et l'J mais 17GG ;à Bernis, i!P juillet 1763.
Scythes furent écrits en dL\ jours et joués le 26 mars 1767, puis eurent trois représentations encore, et ce fut tout. Voltaire avait cru trouver un sujet intéressant dans « la peinture des mœurs agrestes, opposées au faste des cours orientales » :
Ce n'est pas Tancrcde, ce n'est pas Alzire, ce n'est pas Mahomet, etc. Cela ne ressemble à rien; et cependant cela n'effarouche pas. Des larmes! on en versera, ou on sera de pierre. Des frémissements! on en aura jusqu'à la moelle des os, ou on n'aura point de moelle... Il m'a paru si plaisant de mettre sur la scène tragique une princesse qui raccommode ses chemises, et des gens qui n'en ont pas, que je n'ai pu résister à la tentation de faire ce qu'on n'a jamais fait. Il m"a paru que toutes les conditions de la vie humaine pouvaient être traitées sans bassesse ; et quoique la difficulté d'ennoblir un tel sujet soit assez grande, le plaisir de la nouveauté m'a soutenu'.,.
Toujours la nouveauté! Mais il avait soixante-douze ans, il sentait et disait qu'il avait tort de ne pas borner là sa course. Après quoi, il se remettait à l'ouvrage et composait les Guèbrcs (17691, une pièce sombre après une pièce idyllique. C'est qu'il a pris en main la cause de Sirven et de la Barre après celle de Calas ; c'est qu'il se fait arme de tout contre l'intolérance, 11 ne s'attaque pas directement, il est vrai, aux persécuteurs modernes : c'est en Syrie, sous l'empereur Callien, qu'il place le lieu de son drame; mais le fanatisme est de tous les pays, de tous les temps, et le public français n'aura pas de peine à comprendre contre qui les coups sont dirigés. Ce sont de sinistres fanatiques, ces prêtres de Pluton, qui interdisent sous peine de mort l'exercice d'un culte différent du leur, et que ne désarment ni la jeunesse ni la candeur de leurs victimes. C'est un souverain tel que Voltaire les rêve, cet empereur qui abolit leur horrible sacerdoce, et, selon le mot de Paul Albert, condamne les prêtres à la douceur perpétuelle :
Je ne veux désormais Dans les prêtres des dieux que des hommes de paix, Des ministres chéris de bonté, de clémence. Jaloux de leurs devoirs, et non de leur puissance; Honorés et soumis, par les lois soutenus, Et par ces mêmes lois sagement contenus...
On a vu la pensée de l'édit de Nantes et, déjà, le programme du Concordat dans ce beau vers apaisé :
Que chacun dans sa Loi cherche en paix la lumière.
I. Lettres ;\ d'Argcntal, 10 novembre, et à Bernis, 22 décembre 1706.
La Préface était prudente; mais la Correspondance est plus franche : il s'agit bien d'inspirer la tolérance, mais il faut craindre la police, trembler pour les allusions, se défier de la tiédeur des Parisiens qui vont à l'Opéra-Comique le jour où l'on brûle le chevalier de la Barre et où l'on coupe la tète à Lally.
11 faut donc crier bien fort pour ces bons Guébres, une pièce si honnête, qu'il serait ridicule de ne point jouer, tandis qu'on représente tous les jours le Tartuffe^. Tartuffe continua d'être joué, et les Giièbres ne furent qu'imprimés.
On peut négliger les tristes essais qui suivent : une Sophonisbc (1770); les Pélo}ndes (1772), sujet traité par Crébillon sous le titre d'Ati'ée et Thyestc, renouvelé, mais non recréé par Voltaire, qui trouva moyen d'y faire entrer un peu de ses passions philosophiques; les Lois de Minos (1773), où la puissance sacerdotale et le pouvoir civil sont en conflit, comme dans les Giièbres, et qui, d'autre part, sont pleines d'allusions aux affaires, alors brûlantes, du Parlement. 11 fallut en retrancher « ce qu'il y avait de plus piquant », et gâter l'ouvrage pour le faire passer. Encore ne passait-il pas, du moins au théâtre. Mais Voltaire se consolait en imprimant des notes hardies, et même il avouait n'avoir écrit la tragédie que pour amener ces notes-. En cela il se trompe ou nous trompe : le moindre succès dramatique eût mieux fait son affaire. Et il ne se décourageait pas : ses plus misérables pièces, comme ce Don Pèdre (1775 , qu'il garda quatorze ans dans ses papiers, étaient bâties sur les plus beaux sujets du monde : elles ne ressemblaient à lien, elles allaient déchirer tous les cœurs! « Plus je vieillis, plus je suis hardi'* ! » Il confondait la hardiesse des traits avec la hardiesse de l'invention.
Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'il communiquait ses illusions à quelques amis obstinés. Le marquis de Villevieille écrivait à Condorcet (22 oct. 1776) qa Irène faisait verser des larmes, que l'intérêt y allait croissant, que Voltaire avait fondu pour cette pièce <■< un nouveau moule ». Aucune situation pourtant n'est moins originale que celle d'Irène forcée d'épouser l'empereur Nicéphore, alors qu'elle aime « le fougueux, l'écervelé, le tendre » Alexis Comnène. Alexis tue Nicéphore,
1. Letti-os à d'Avgental, il iioùt lT(i8; à Cliabanon, T août, ot à M™» du DeHuii'l C septembre i7G9. Cf. la lettre de tl'Alenibort à Voltaire, Il décembre 1769.
2. Lettres à U"" du DefVand, ;:'.> mars 1773; à la Harpe, :J2 janvier 1773; à Ricliclieii, 25 mai et 4 juillet 1772; 1'' février 1773.