Lettre à d'Ar^rental, 10 mars 17l)l
et par là perd Irène en croyant la reconquérir : elle se tue, à son tour, pour sortir d'embarras. Ce dénouement est curieux, sans doute, mais n'émeut pas. Cette tragédie toute d'amour, « et d'amour effréné », n'est pas le drame déchirant que se représentait l'imagination « décrépite » de Voltaire'. Mais on sait quelles circonstances rendirent Iraitables les « bêtes féroces du parterre de Paris- » et quel triomphe personnel pour Voltaire ce fut que la représentation d Irène (la sixième, 30 mars 1778), deux mois avant la mort du patriarche de Ferney. Ouverte par une œuvre de théâtre, Œdipe, cette longue carrière se fermait sur une oeuvre de théâtre : iViEdipe à Irùnej soixante ans s'étaient écoulés.
Les coniétlics de Vollaîi'e.
On n'a pas mêlé jusqu'ici l'étude des comédies de Voltaire à î'histoire de son théâtre. A vrai dire, cette étude est d'importance très secondaire : alors même qu'on ferait peu de cas de toutes les tragédies de Voltaire, on ne pourrait les passer sous silence, tant est grande la place qu'elles ont tenue dans sa vie ; on pourrait omettre les comédies, sauf peut-êlre {'Écossaise (1760), qui est une pure satire, un pamphlet dramatique contre Fréron. Il est vrai que, selon une fine remarque de M. Faguet, si les comédies sont bien inférieures comme fond aux tragédies, elles sont en généx\al supérieures comme forme. « Les comédies de Voltaire ne sont pas écrites dans la langue de tout le monde, dans une langue conventionnelle et, pour ainsi parler, officielle. Elles sont bien de la langue et du style de Voltaire. » Mais le comique n'en est pas profond, et Duels le remarquait déjà dans son discours de réception à l'Académie, où il remplaça Voltaire :
Il y a quelquefois clans les comédies de M. de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il diminue l'effet.
\. Lettres à d'Argental, 3 novembre t"78. 4 février 1777, 19 féviier 177S. 2. Lettre au marquis de Tliibouville, 2â novembre 1777.
Voltaire, qui tadmire si profondément Molière et qui le juge avec tant de pénétration, n'eût jamais écrit la Critique ou 17mpromptu. Comme il n'avait ni le loisir ni le désir d'être un observateur désintéressé des travers et des vices, il saisissait avec promptitude les ridicules, surtout les ridicules extérieurs; mais il n'allait pas au fond des choses. Dans le prologue de la Prude (1747), il définit ainsi la comédie telle qu'il l'aime :
De la simple nalui-e, Un ridicule fin, des portrais délicats,
De la noblesse sans enflure; Point de moralités : une morale pure, Qui naisse du sujet et ne se montre pas. .Je veux qu'on soit plaisant sans vouloir faire rire, Qu'on ait un style aisé, gai, vif et gracieux.
Nous sommes loin de Tartuffe et de l'Avare. Qu'est, par exemple, VIndiscret (172o)? C'est la peinture un peu chargée de l'étourderie et de la vanité d'un jeune fat, qui ne sait pas être heureux en silence, el, sur le point d'épouser une jeune et riche veuve, se voit congédié par elle, pour avoir confié son secret à dix ou douze amis intimes seulement ^ L' Enfant iwodigue {[136) , plus développé, est tout entier dans une double opposition : opposition des deux pères, Euphémon, noblement tendre et triste du départ d'un fils prodigue, et Rondon, impérieux, grotesque et lâche; opposition des deux frères, l'un, le fils prodigue, consolé dans sa misère par un valet un peu familier, comme les valets du xviii^ siècle, l'autre, l'insupportable Fierenfat, président de Cognac, qui vole à son frère sa fiancée et son droit d'aînesse, prêt à faire pis, s'il est besoin :
Consolez-vous, nous savons les affaires : Nous l'enverrons en douceur aux galères.
On dit que les présidents des dilïérentes cours réclamèrent, et que le président de Fierenfat dut prudemment descendre au rang de sénéchal. Mais l'ensemble de la comédie n'a rien de bien expressif. Le rôle moqueur de l'inévitable soubrette est respecté; la jeune première Lise est bien de son temps, elle qui à son père, un peu surpris, déclare qu'elle entend fonder «sur la justice » son éditice conjugal. 11 y a des endroits où Vlùifant pru-
\. Il y a pourtant ç;i ot là quelques traits de mœurs; par exemple, elle est bien du xvui" siècle, cette mère qui donne à sou lits « ua conseil, et non pas des leçons ».
J;,7î<e nous fait songer aux comédies peu comiques de Des Louches et de la Chaussée. L'année précédente, justement, la Chaussée avait donné son Préjugé à la mode. Voltaire, qui guettait toutes les manifestations du goût public, écrit dans sa préface :
Une dame respectable étant un jour au chevet d'une de ses filles qui était en danger de mort, entourée de toute sa famille, s'écriait en fondant en larmes : u Mon Dieu, rendez-la-moi, et prenez tous mes autres enfants! » Un homme qui avait épousé une autre de ses filles s'approcha d'elle, et la tirant par la manche : « Madame, dit-il, les gendres en sont-ils? » Le sang-froid et le comique avec lequel il prononça ces paroles fit un tel effet sur cette dame affligée, qu'elle sortit en éclatant de rire; tout le monde la suivit en riant; et la malade, ayant su de quoi il était question, se mit à rire plus fort que les autres.
Nous n'inférons pas de là que toute comédie doive avoir des scènes de bouffonnerie et des scènes attendrissantes. Il y a beaucoup de très bonnes pièces où il ne règne que de la gaieté ; d'autres toutes sérieuses, d'autres mélangées, d'autres où l'attendrissement va jusqu'aux larmes. Il ne faut donner l'exclusion à aucun genre; et si l'on me demandait quel genre est le meilleur, je répondrais : «. Celui qui est le mieux traité. »
... Je me bornerai simplement à Insister encore un peu sur la nécessité où nous sommes d'avoir des choses nouvelles... Encore une fois, tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.
Plus de vingt ans après, dans le Diclionnaire philosophique (Art DRAiiATiQUE), il traite plus durement la Chaussée et la comédie larmoyante. Il semble bien pourtant que Nanine ou le Préjugé vaincu (1749), souvent citée comme type des comédies de N'oltaire, ait quelque chose sinon d'une comédie larmoyante, du moins d'une comédie sérieuse et à thèse. Le comte d'Olban veut une femme indulgente qui sache le corriger sans le tyranniser,
Et dans son cœur pénétrer pas à pas, Comme un jour doux dans des yeux délicats.
Ce n'est pas ce que lui promet son prochain mariage avec une baronne entichée de préjugés nobiliaires :
L'éclat vous plaît; vous mettez la grandeur Dans des blasons : je la veux dans le cœur...
11 faut être homme, et d'une âme sensée Avoir à soi ses goûts et sa pensée.
Justement, il a tout près de lui la jeune Xanine, à qui il a fait donner une éducation au-dessus de son rang. Nanine est charmante, quoique roturière, et la baronne s'en indigne :