‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 91 sur 153 · C. de Litt. — VoLTAHiE [Théàlre). o · texte numérisé non relu

C. de Litt. — VoLTAHiE [Théàlre). o

Que la nature est pleine d'injustice!

A qui va-t-elle accorder la beauté?

C'est un affront fait à la qualité !

Mais « on lient toujours de son premier état... Le sang fait tout » ; la noblesse de naissance et la noblesse de ca^ur sont inséparables. La baronne, qui représente l'ancien régime, est facilement effacée parNanine, qui souffre pourtant « d'avoir une àme au-dessus de son sort » ; qui aime le comte, et renonce généreusement à lui. Mais le comte a une mère pliilanthrope, une marquise pour qui les pauvres gens sont « hommes tout comme nous », et la marquise concilie tout, en essaj-ant, il est vrai, de sauver les vieux préjugés :

Que ce jour Soit des vertus la digne récompense, Mais sans tirer jamais à conséquence.

Si c'est là du comique, c'est un comique qui sourit plutôt qu'il ne rit. Dans VÉcossaise, il est vrai, Voltaire rit, ou plutôt ricane; mais est-ce une comédie que VÉcossaise^'l Voltaire, qui dédaigne si injustement Aristophane, est ici un demi-Aristophane : il descend à la satire bouffonne et personnelle, il ne lui manque (et c'est bien quelque chose) que la poésie. Pour justifier ses audaces, il cite dans sa Préface l'exemple des Anglais : « Il n'importe aux Anglais que le sujet soit bas, pourvu qu'il soit vrai. Ils disent que la comédie étend ses droits sur tous les caractères et sur toutes les conditions, que tout ce qui est dans la nature doit être peint. » Quand son propre intérêt n'était pas en jeu, il était plus timide. Dans une autre Préface, celle de la Prude (1747), imitée du Vlain Dealer (l'Homme au franc procédé), qui est lui-même un MimntJirope -çilu^ brutal, on lit : u II semble que les Anglais prennent trop de liberté et que les Français n'en prennent |)as assez... Nos bienséances, qui sont quelquefois un peu fades, ne m'ont pas permis d'imiter cette pièce dans toutes ses parties : il a fallu en retrancher des rôles tout entiers. » Encore l'imitation, même ainsi tronquée, demeure « si forte qu'on n'oserait pas la représenter sur la scène de Paris ». La Prude fut, en effet, jouée au château d'Anet, chez la duchesse du Maine. Elle n'a rien, en vérité, de si hardi, si l'on excepte peut-être l'épisode un \)eu risqué du travestisse-

1. VoYoz lu Cdiiforencc de M. IJntillmc citoe ;i la Bibliograiiliie.

LE THEATRE DE VOLTAIRE "-i

ment d'une jeune fille, qui démasque la prude. Celle-ci aiïecte de vouloir substituer « un noble et digne ennui » aux scandales du procbain; au fond, c'est une Arsinoé moins ridicule et plus franchement odieuse; plus tard elle tâchera d'être femme de bien; mais, comme le lui dit sa suivante : « N'est pas toujours femme de bien qui veut. » Sa cousine aime la vertu (( liante et sociable », et va jusqu'à donner, en Éliante du xvni= siècle, des leçons d'épicurisme' à une sorte d'Alceste, qui s'avoue victime de sa « Irisle probilé » . Le marin Blanfort, i( héros en mer, en affaire un butor », est, à la vérité, un assez pauvre Alceste, et ce n'est pas d'une Célimène qu'il est amoureux, c'est d'une Arsinoé. L'Alceste de Molière, si misanthrope qu'il soit, se garde bien d'une telle sottise : il est « honnête homme » malgré lui; il est parfois ridicule, mais il ne veut pas l'être, pour ainsi dire, professionnellement.

Ici encore, comme ailleurs. Voltaire a voulu le mieux et n'a pas réalisé le bien. Si l'on était tenté de voir en lui le Victor Hugo de ce temps, parce qu'il n'exclut de l'art rien de « ce qui est dans la nature », il suffirait de lire cette profession de foi écrite à Horace Walpole par un homme de soixante-quatorze ans, novateur impénitent et classique obstiné (13 juillet 1768) :

J'ai dit, il est vrai, Monsieur, ainsi que vous le rapportez, qu'il ya'des comédies sérieuses, telles que le Misanthrope, lesquelles sont des chefs-d'œuvre; qu'il y en a de très plaisantes, comme George Daiulin; que la plaisanterie, le sérieux, l'attendrissement, peuvent très bien s'accorder dans la même comédie. J'ai dit que tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. Oui, Monsieur; mais la grossièreté n'est point un genre. // y a beaucoup de logements dans la niaisou de mou père ; mais je n'ai pas prétendu qu'il fût honnête de loger dans la même chambre Charles-Quint et don Japhet d'Arménie, Auguste et un matelot ivre, Marc-Aurèle et un bouffon des rues.

Tourne avec moi tout en plaisanterie ^approfondis jamais rien dans la vie, Et glisse-moi sur la superficie; Connais le monde, et sais le tolérer : Pour en jouir il le faut effleurer.

Tu me traitais de cervelle légère; Mais souviens-toi que la solide affaire, La seule ici qu'on doive approfondir.

C'est d'être heureux et d'avoir du plaisir.

Conclusion sur l'wuvre dramatiqnc de Voltaire.

Dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre écril : « Voltaire, avec ses cent volumes, ne fut jamais que joli : j'excepte la tragédie, car je n'entends point contester son mérite dramatique. » Ainsi les plus fougueux ennemis de Voltaire, au début de ce siècle, lui accordent précisément le mérite que les critiques les moins hostiles lui contestent le plus aujourd'hui. Cela même est une sorte d'indication que nous aurions tort de dédaigner; car si les contemporains ne sont pas bons juges de la valeur définitive des œuvres, ils en sentent mieux que nous la valeur relative, et celle valeur relalive, il est juste d'en tenir coniple quand il s'agit d'un théâtre de transition comme l'est celui de Voltaire.

Tout, son éducation, son rùle, son caractère, sa vie, semblait prédestiner Voltaire à n'être qu'un médiocre auteur dramatique, et c'est merveille qu'au théâtre môme il ait laissé sa trace. Ses maîtres de Louis-le-Grand lui avaient inspiré leur goût pour les re'crt'fliions dramatiques, où ils voyaient surtout le jeu supérieur d'un esprit cultivé, une rivalité plus ou moins heureuse avec les anciens, avec une certaine antiquité du moins, celle de Sénèque plutôt que celle de Sophocle. II ébaucha, diton, une première tragédie au collège; mourant, c'est sur une dernière tragédie qu'il voulut prendre congé d'un public dont l'enthousiasme lui laissait l'illusion d'un dernier succès dramatique. De là ce qu'il y a de conventionnel et de scolaire dans l'idée qu'il se fait de la langue et du vers scéniques. Lui dont la langue en prose est si admirablement ferme et nette, il se croit obligé de prendre ici un « style tragique », artificiellement brillant et faussement noble, « bâclé, dit avec raison M. Deschanel, à coups de faux synonymes, d'épithètes oiseuses, de périphrases obscures », de réminiscences utilisées avec un boidieur équivoque, d'inversions étrangement pénibles :

D'JOiiiJaure en secret lo roi m'est atlaclié. [Orcsle.)

On verra de chameaux un grossier conducteur... {M a hum cl.)

Je n'ai pu de mon fils conscnlir à la mort. [Orphelin.)

Certaines expressions sont d'une platitude ou d'une impropriété qui étonne :

Je voudrais dans le sein de ma famille entière

Finir un jour en paix ma fatale carrière... {Oreste, I, iv.)

Les flambeaux de la haine entre nous allumés

Jamais des mains du temps ne seront consumes. [Mahomet, I, i.

Prétendez-vous, mon fils, cimenter ces liens

Par le sang répandu de nos concitoyens? [\l:-ire, I, i.)

Cependant, il y a bien peu de contemporains qui n'aient pas admiré, avec la Harpe, la « magie » de ce style facile, à l'éclat trompeur. Collé et Geoffroy, peu favorables, certes, à Voltaire, lui décernent le titre de « grand coloriste ». Geoffroy remarque, d'ailleurs, que ce coloris est superficiel et n'a pas tenu longtemps. Mais le public ébloui ne s'apercevail pas qu'il avait affaire à un versificateur, non à un poète. « L'art d'être éloquent en vers, dit Vollaire lui-même dans sa lettre à Maffei, est de tous les arts le plus difficile et le plus rare. » 11 l'a prouvé par son propre exemple. On ne voit point que l'esclavage de la rime ait beaucoup gêné Racine; en tout cas, il ne s'en plaint point dans ses Préfaces, comme fait Vollaire, qui tantôt la défend par raison, comme essentielle à la poésie française, tantôt, par une sorte de rancune personnelle, se plaint qu'on lui sacrifie toutes les autres beautés de la poésie ', Dès ses premières pièces, nous le voyons, on lui reprochait la pauvreté de quelques-unes de ses rimes. Il n'en continua pas moins à rimer pauvrement, préférant « les choses aux mots et la pensée à la rime » ; excellente règle de conduite et qui eût suffi à justifier toutes ses défaillances si, en rimant avec faiblesse, il eût pensé toujours avec force. Au reste, à cette gêne que lui faisaient éprouver les lois de notre versification nous devons les curieux efforts qu'il a tentés pour la varier et l'assouplir : plusieurs de ses comédies sont écrites dans le mètre de dix pieds, et Tancrède est écrit en vers croisés, genre de vers dont le rythme caché, il l'observe 2, n'est pas facile à attraper. Il réussit au moins à demi à attraper ce rythme. Là comme partout, il cherche, et quelquefois il trouve. Mais, il faut l'avouer, le côté rtr< proprement dit est le côté faible

1. Voir surtout la préface (VŒdipe, suivie des Lettres à Genonville, le Discours sur la trar/édie qui précède Drutus, la Lettre à Maflei ; les lettres à Cideville, 13 août 1731; à la Noue, 3 avril 173'.i ; :'i d'Olivet, o jauv. 1707 ; à W.iliioie, lojiiillet i70S ; au comte de Medini, 9 dcc. 1774.

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