‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 92 sur 153 · Lettre à d'Olivet, 19 mars 17G · texte numérisé non relu

Lettre à d'Olivet, 19 mars 17G

de ce théâtre, et il Test justement parce que Voltaire a trop séparé l'art qui exprime de Fart qui crée, comme si tous deux ne se fondaient pas dans l'unité de l'esprit qui conçoit à la fois la pensée ou le sentiment et l'expression qui leur est adéquate. Quand cette unité primordiale de conception existe, rien de plus fécond que le travail de correction et d'amélioration du style; quand elle n'existe pas, toutes les ratures et tous les embellissements sont peu de chose.

On a exagéré l'influence exercée par le rôle de Voltaire philosophe et polémiste sur le caractère de son théâtre. La scène, dit-on, ne fut pour lui qu'une tribune d'où il parlait au public, qu'une chaire d'où il répandait sa doctrine. Jeune, sans doute, il a pu prendre plaisir à faire parler Arouet encore inconnu par la bouche d'Œdipe ou de Jocaste; vieux, il s'est visiblement complu à faire de ses derniers essais dramatiques de froids plaidoyers en faveur de la tolérance religieuse. A l'époque de sa maturité, il y a bien peu de ses pièces où quelque trait voltairien ne nous fasse apercevoir l'auteur embusqué derrière son personnage. Mais ce ne sont que des traits épars, et le plus souvent d'ime portée générale :

A quel prix, dieux puissants, avons-nous reçu l'être? (Orcsle.)

L'homme est trop faible, liélas! pour dompter la nature. {Orphelin.)

Les mortels sont égaux ; ce n'est point la naissance, C'est la seule vertu qui fait leur différence. {Mahomet.)

C'est le sort d'un héros d'être persécuté. {Tancréde.)

L'injustice à la fin produit l'indépendance. {Tancrèile.)

Un vrai républicain n'a pour père et pour fils

Que la vertu, les dieux, les lois et son pays, [ilori île César.)

Dans une tragédie posthume, Aguthocle, Voltaire offrait à notre admiration un fils de roi qui, au moment de succéder à son père, se souvenait qu'il avait eu Platon pour maitre et refusait de régner :

Peuples, j'use un moment de mon autorité: Je règne... Votre roi vous rend la liberté.

Mais Voltaire n'est républicain que d'imagination. Il est philosoplie de cœur aussi bien que de raison, et il était inévitable (lue sa philosophie s'insinuât indiscrètement dans toile œuvre où l'on est surpris, presque choqué, de la rencontrer. Mais l'a-

bus véritable ne peut être relevé que dans les œuvres dramatiques de la dernière période, c'est-à-dire au moment où Voltaire n'est plus qu'un polémiste, même au théâtre. Quand la mesure n'est pas dépassée, la philosophie de Voltaire n'est que sa marque personnelle, imprimée à des sujets qui peuvent avoir par ailleurs leur intérêt assez vivant. Les hors-d'œuvre philosopliiques d'Euripide ne l'ont pas empêché d'être un grand poète dramatique. Quant aux nombreuses sentences qui déplaisent tant à V. Hugo' et à d'autres, on les trouve chez Corneille aussi bien que chez Voltaire: c'est l'héritage de Sénèque. Sans approuver donc ce mélange souvent froid d'art dramatique et de pliilosophie, ou plutôt de polémique, on peut dire avec M. Brunetière : « Le théâtre a été pour lui non seulement un moyen, mais un but ; » on peut même croire qu'il a été aussi souvent un but qu'un moyen, car Voltaire aimait le théâtre pour luimême. Ce qu'on est plus en droit de lui reprocher, c'est de ne l'avoir pas toujours aimé comme il faut.

Son caractère si mobile et sa vie si occupée, si agitée parfois, lui interdisent d'aimer le théâtre comme le théâtre veut être aimé, d'un amour sans distractions et sans partage. H l'aima d'un amour plus désintéressé qu'on ne dit souvent, car on ne voit pas pourquoi, s'il l'avait moins aimé de cette façon, il se serait obstiné à remettre sur leurs pieds, par des soins longs et tendres, tant de pièces tombées. Il est vrai qu'il aimait aussi sa gloire; mais il n'a jamais été défendu à un grand écrivain de travailler pour le public de l'avenir. Voltaire songeait d'abord, et trop, au public présent. Il voulait plaire à tout prix. Et, comme la nouveauté seule pouvait réveiller le goût d'un public blasé, il lui fallait du nouveau, n'en fût-il plus en France. La destinée précisément servit à souhait cet esprit indépendant et curieux qui n'était le prisonnier d'aucun idéal précis, qui mettait à contribution les anciens, mais leur préférait les modernes, et qui, parmi ces modernes, n'épargnait pas les critiques au seul qu'il admirât de plein cœur, à Racine : elle le contraignit à vivre quelque temps dans le pays de Shakespeare. Il était persuadé, comme il le dit naïvement dans la préface d'Œdipe, que les Français ont retiré les autres nations de la barbarie; mais plus tard, à l'Italien MafTei, qu'il daignait imiter, il dira, sans trop d'ironie : « Plus je suis bon citoyen, plus je cherche à enrichir mon pays des trésors qui ne sont point

1. " Cette tragédie-là n'est point de la tragédie. Ce ne sont pas des hommes qui vivent, ce sont des sentences qui parlent. » {William Shakespeare.)

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nés dans son sein. » Pour enrichir son pays il fallait qu'il s'enrichit d'abord lui-même, et il y consentait, et dans ces trésors il savait fort bien faire son choix, car le goût timide du Français pouvait s'inquiéter de certaines hardiesses anglaises ou italiennes, mais le sens avisé de l'homme de théâtre lui faisait sentir ce qui était vraiment beau, en dehors même de la mode française.

Cette curiosité toujours en éveil a produit un théâtre composite, où il entre des souvenirs de l'antiquité, des imitations de l'étranger, et aussi des inventions personnelles dont il ne faut ni surfaire ni trop rabaisser la valeur. Pour ranimer l'attention lassée, il a élargi le cadre de l'action dramatique, varié les temps et les lieux. La Grèce et Rome n'ont plus, dans son théâtre, que huit à neuf sujets; l'Orient et les temps modernes en ont plus d'une douzaine. « Il n'y a point de poète, dit Geoffroy', qui ait fait voir à sa nation autant de pays. » II n'en est point, non plus, qui lui ait fait traverser des temps plus divers, de Séiniramis à Mahomet, d' Œdipe à Tancrède. Et il n'était point satisfait. « 11 me semble, écrivait-il à d'Argental (26 février 17b5), qu'il faudrait faire à présent quelque tragédie maritime. Je ne trouve rien de neuf sur la terre; ce sont toujours les mêmes passions et des aventures qui se ressem- Ijlent. Le théâtre est épuisé, et moi aussi. » Eh! oui, ce sont toujours les mêmes passions, mais elles suffisaient à Racine, On lui reproche donc, et avec raison, de ne pas comprendre la profondeur de cette psychologie racinienne, où il ne voit que tendresse inutile, et de prétendre la remplacer par des incidents multipliés^, ou par un vain étalage de mise en scène. Mais, quand il aurait mieux compris Racine, il n'en aurait que mieux senti l'impossibilité d'être un Racine nouveau. L'âge de la tragédie classique, personnifiée dans le seul Racine, a été court et devait l'être. Sans savoir au juste ce qu'il voulait, le public voulait autre chose, et Voltaire trompe tout au moins

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