Cours de litlrratiire dramatique, t. III, p. ri
2. Faguet, Études sur le dix-huitième siècle. Voyez aussi Hrunetière : " Voltaire n'est pas poète, étant l'homme du monde le plus incapable qu'il y ait de sortir de lui-même, de s'aliéner, de songer à son sujet plutôt qu'à son succès, et, en fait de succès, de sacrilier à l'avenir l'espoir du succès immédiat... Pour cette raison, il n'entre pas dans l'âme do ses personnages, si même il les distingue les uns d'avec les autres : son (latiliua d'avec son Mahomet, sa Sémiramis d'avec sa Clytemnestre, son Gengiskan d'avec son Polyphonie. Ce ne sont tous, en elTet, que des mannequins tragiques, tantôt habillés à la grecque, tantôt vêtus à la chinoise. Et, faute (le caractères, <ouime de profondeur, ou, d'un seul mot, faute d'àme et de vie, ce n'est pas à eux, mais à lui, Voltaire, qu'on s'intéresse en eux. »
son impatience en lui montrant ce que Collé appelle ses lanternes magiques, ses pantomimes à feu et à sang. Quelques contemporains s'en étaient doutés : « Voltaire, dit Restif de la Bretonne {Paysan perverti), met dans ses tragédies en apparat de représentation ce que Racine met en peinture de sentiment. » Mais il ne faut pas croire que Voltaire se trompât lui-même sur relTicacité de sa diversion. 11 se savait gré d'avoir débarrassé le théâtre des bancs qui l'encombraient et y rendaient impossible ou ridicule tout grand effet dramatique, d'avoir donné plus de vivacité au jeu des acteurs et plus de vérité à leur costume (une mère osa, dans Mérope, courir sur la scène pour sauver son fils; une Chinoise, dans Y Orphelin, paraître sans robe à paniers!), surtout d'avoir élargi la part du spectacle, si mesquine dans nos tragédies abstraites et oratoires. Mais il n'ignorait pas que ces innovations afîectent seulement l'extérieur du drame, et, quand d'autres suivaient indiscrètement l'exemple qu'il avait donné, il rappelait que le véritable iutérèt de la tragédie n'est pas là.
Bientôt les tragédies consisteront en mimes et en postures... Il ne faut jamais sacrifier l'élocution et le style à l'appareil et aux attitudes. L'intérêt doit être dans les choses qu'on dit, et non pas dans de vaines décorations. L'appareil, la pompe, la position des acteurs, le jeu muet, sont nécessaires; mais c'est quand il en résulte quelque beauté, c'est quand toutes ces choses ensemble redoublent le nœud et l'intérêt. Un tombeau, une chambre tendue de noir, une potence, une échelle, des personnages qui se battent sur la scène, des corps morts qu'on enlève, tout cela est fort bon à monter sur le Pont-Neuf, avec la rareté, la curiosité rMciis quand ces sublimes marionnettes ne sont pas essentiellement liées au sujet, quand on les fait venir hors de propos, et uniquement pour divertir les garçons perruquiers qui sont dans le parterre, on court un peu de risque d'avilir la scène française et de ne ressembler aux barbares Anglais que par leur mauvais côté... La pompe du spectacle n'est une beauté que quand elle fait une partie nécessaire du sujet ; autrement ce n'est qu'une décoration. Les incidents ne sont un mérite que quand ils sont mutuels, et les déclamations sont toujours puériles, surtout quand elles sont remplies d'enflure... Hélas! j'ai hâté moi-même la décadence en introduisant l'action et l'appareil. Les pantomimes l'emportent aujourd'hui sur la raison et la poésie'.
Lamentations tardives. Grimm était plus clairvoyant lorsque, à propos des Scylhes et d'Olympic, il remarque (i.o janvier 1767) qu'il y faudrait changer très peu de chose pour en faire des drames lyriques. Et, tout de même, il y a autre chose que des tableaux d'opéra dans ces tragédies trop peu inté-
1. Lettres à d'Argental, 23 novembre; ù Lekain, IG décembre 1760; à bi Haipe, 2-2 décembre 1763, et ù d'Argental, 24 novembre 1772.
rieui^es. Elles faisaient pleurer, à une époque, il est vrai, où la sensibilité commençait à s'épancher volontiers. Mais c'est que Voltaire lui-même, l'ironique Voltaire, sentait assez profondément certaines misères humaines : homme et philosophe, il avait l'horreur non seulement du sang répandu, mais de la vie humaine menacée, de la liberté humaine violée. De là un certain tragique, non pas le meilleur, celui qui sort de la vérité morale approfondie et suivie jusqu'en ses conséquences dernières, mais un tragique de situation, qui serre le cœur plus souvent encore qu'il ne le [touche, c 11 a peint la douleur, dit M™" de Staël ^, avec plus d'énergie que les auteurs qui l'ont précédé. » • — « Il me semble, écrit à son tour Vinet^, que, pour le pathétique pénétrant et même navrant, et pour l'éloquence abandonnée et d'effusion, Voltaire a peu de rivaux... Voltaire me paraît posséder à fond le don d'exciter et d'approfondir la pitié. )) Dans son Manuel de l'hUtoire de la l'Utératurc française, M. Brunetière, peu voltairien, cite et approuve Vinet; il ajoute : « Quand on a fait la part de ce que ses inventions contiennent de «romanesque » et de « mélodramatique», oserons-nous dire qu'après cent cinquante ans écoulés, son Alzire et surtout sa Zaire nous arrachent encore de vraies larmes? » Le même critique a dit ailleurs : ce Nature sensible et vibrante à l'excès, Voltaire a trouvé parfois l'accent du cœur, même l'émotion pénétrante et navrante qui échauffe et anime des pièces entières. » Il faut avouer qu'il ne nous touche pas souvent jusqu'au fond de l'âme, mais souvent il nous émeut d'une émotion qui nous oppresse. 11 y a plusieurs sortes d'émotions dramatiques, et c'est beaucoup qu'en faire jaillir une source nouvelle, môme un peu trouble, quand les sources anciennes et profondes sont taries. Pour être juste envers Voltaire, ce n'est pas aux Corneille et aux Racine qu'il faut le comparer, c'est à leurs indignes héritiers, c'est à ses héritiers, à lui-même, car le bon Ducis ne le fera pas oublier, et M.-J, Chénier le laissera regretter. -
Ne faisons pas de lui un précurseur des romantiques; mais ne méconnaissons pas ce qu'a de significatif celle inquiétude du mieux et du nouveau. Ce n'est pas seulement, ce n'est même pas surtout comme l'œuvre propre de Voltaire que ce théâtre, encoie aujourd'hui, nous allache;mais il caractérise une lente
1. De l(t Littérature dans ses rapports avec les institutions.
i. Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle, t. II.
évolution des esprits; il annonce de loin une inévitable transformation du drame tragique en France; et quand même il n'aurait pas sa valeur littéraire, il vaudrait encore comme un des documents historiques et moraux les plus curieux que nous avons d'une époque qui ne créa rien de toutes pièces, mais prépara tout.
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