II, ch. II
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JUGEMENTS
Cette pièce est la première où, quitlaiit les traces de Corneille et de Racine, Voltaire ait montré un art, un talent et un style qui n'étaient plus qu'à lui. Jamais un amour plus vrai, plus passionné, n'avait arraché de plus douces larmes; jamais un poète n'avait peint les fureurs de la jalousie dans une âme si tendre, si naïve, si généreuse... Zaïre est dans toutes les opinions, comme par tous les pays, la tragédie des cœurs tendres et des âmes pures.
CoxDORCET, Vit' de Voltaire; 1789.
Voltaire est bien loin de Corneille pour l'invention dramatique et pour le sublime, bien loin de Racine pour la sage conduite de l'action, la justesse des pensées, la perfection de l'exécution. Sa maxime est de frapper fort plutôt que juste, de tout envelopper dans l'émotion. Il a le tort inexcusable de se substituer à ses personnages, ce que Racine et même Corneille ne font jamais; si les personnages de Corneille raisonnent beaucoup, ils raisonnent pour eux et dans leur situation. Voltaire ne s'élève point au-dessus de ses devanciers pour la vérité des mœurs. Sa diction, manque de pureté; mais sous ce rapport Corneille ne lui est pas supérieur, car il est vague. Voltaire est gonflé de mots parasites et impropres; il est déclamatoire et souvent incorrect. Rien ne paraît médité profondément, rien aussi n'est profond; un premier jet, plus ou moins heureux, suffit à l'auteur; de lui-même il ne se corrige pas. Il faut des années à Racine pour achever Phèdre; Voltaire met quinze jours à composer Zaïre. Il ne remplit point l'âme comme Corneille, il n'occupe pas l'esprit comme Racine. Racine n'est pas le plus louchant, le plus pathétique des poètes dramatiques, mais il est le plus intéressant pour l'esprit.
Voilà le passif ou la part de la critique. Voici l'autre part. En premier lieu, Voltaire a étendu le domaine des atfections
tragiques. Jusqu'à lui, rambilion et l'amour avaient à peu près seuls occupé la scène. Le premier ou à peu près, il a fait des tragédies sans amour, Mérope, la Mort de César. Il dit lui-même : « Les tragédies qui peuvent subsister sans cette passion sont les plus belles de toutes. » Il a, de même, étendu le champ des idées propres à la tragédie. Corneille et Racine n'ont guère représenté que l'homme de la société et l'homme de cour. Voltaire va plus loin : l'homme, chez lui, l'emporte sur le prince; l'homme de la nature domine l'homme de la société, et l'idée de l'humanité s'introduit dans la tragédie. Voltaire y amène encore l'intérêt philosophique. Sans doule il eu a fait abus; c'est à juste titre qu'on lui reproche l'esprit de système dont il est préoccupé et le caractère sentencieux de son style; mais enfm on ne peut lui contester des idées justes et libérales, qui ajoutent à ses tragédies un intérêt de plus qu'à celles de ses prédécesseurs. Racine, par exemple, moraliste admirable, n'est peut-être pas assez philosophique. J'aime mieux en Voltaire la philosophie du poète que celle du philosophe.
ViNET, Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle, t. Il; Sandoz et Fischbacher.
Unique dans l'œuvre de Voltaire, Zaïre l'est aussi dans son génie, et, marquant une époque dans la vie de son auteur, elle en marque une aussi dans l'histoire de la tragédie. Comme ces enfants de grande famille dont la distinction même est faite, pour ainsi dire, de leur délicatesse, et la grâce de leur fragilité, un sang plus rare coule plus lentement dans leurs veines, parce que leurs aïeux l'ont prodigué sur les champs de bataille, et ils savent eux-mêmes qu'ils seront les derniers de leur race; ainsi, ou à peu près, Zaïre, paraissant sur la scène française après Corneille et Racine, Zaïre n'est plus qu'une ombre des chefsd'œuvre qui l'ont précédée ; mais elle est bien de la famille, et, parce que nous sentons qu'elle en est la dernière, une sorte d'indulgence ou de pitié pour elle se mêle en nous au souvenir des grandeurs qu'elle évoque. Ce seront maintenant d'autres mœurs, plus voisines peut-être de la nature et de la vérité; il faudra plaire à un autre public, moins choisi, moins délicat, moins difficile sur son plaisir; et ce sera un autre art, plus vivant, ou du moins on le dil, mais moins pur, moins aristo-
cralique aussi. Avant de céder la place au drame, qui déjà la déborde, la tragédie classique a voulu la lui disputer, et un instant elle a pu croire qu'elle y avait réussi, ou du moins qu'en échange de la force qu'elle lui emprunterait, le drame recevrait d'elle quelques leçons de cette décence, de cette dignité, de cette noblesse dont elle avait la tradition en garde. Ce n'est certes pas une œuvre médiocre que celle qui, comme Zaïre, lui a procuré cette illusion; c'est encore moins une œuvre indifférente; et c'est une œuvre enfm sans laquelle nous pouvons dire avec assurance qu'il manquerait quelque cliose à l'histoire du théâtre français.
Brun'etière, Études critiques, 4° série; Hachette.
La tragédie de Voltaire tend vers le mélodrame, tout en gardant les formes convenues de la tragédie et en observant obstinément ses règles les moins justifiées ; ce qui fait, au total, quelque chose d'assez hybride et déplaisant... En somme, Voltaire n'a pas vu bien clair. Il n'a pas vu qu'il y a dans les tragédies de Corneille et de Racine tout autant d'action que cette forme dramatique en peut admettre; qu'augmenter la part de l'action extérieure, des surprises, des coups de théâtre, qui le plus souvent veulent être longuement amenés et expliqués, c'est diminuer d'autant la part de l'analyse et du développement des caractères et des passions; que déplacer ainsi l'intérêt, le transporter des hommes aux événements, altérer par là le fond de la tragédie, et cependant en maintenir la forme et l'appareil, c'était, en réalité, la diminuer, la corrompre, la déshonorer. Il n'a pas compris que la façon dont il entendait le drame appelait, exigeait une forme plus large et plus commode, la faculté de se mouvoir dans le temps et dans l'espace par la suppression des unités de jour et de lieu, et la prose au lieu du vers, ou tout au moins un vers moins « noble « et moins guindé : cela lui aurait permis de mieux expliquer ses situations, de préparer plus commodément et plus clairement Ses surprises et ses coups de théâtre, et de répandre un peu de lumière dans la conduite de ses pièces, où bien des points restent vagues et obscurs. En somme, Voltaire a péché à la fois par une certaine grossièreté et vulgarité de conception dramatique, et par une aveugle soumission aux règles essentielles de la tragédie classique. J. LemaItre, Impressions de théâtre, 2" série; Lecène.
Voltaire n'a pas fait faire un très grand progrès à la tragédie française; mais il l'a soutenue très honorablement. 11 a essayé de lui donner plus de rapidité et aussi plus de pompe, de la rendre plus véhémente à la fois et plus théâtrale. C'était l'acheminer à devenir un opéra, ce qu'ont été plus tard la plupart des drames de V. Hugo; mais c'était la maintenir dans le goût des Français; c'était l'enluminer, sinon l'illustrer, et la parer, sinon l'enrichir. Il est possible que ce fût nécessaire, et le succès de Voltaire tragique pendant un demi-siècle de son vivant et pendant un demi-siècle après sa mort lui donne raison. Pour nous, le théâtre ti'agique de Voltaire paraît encore un des plus ingénieux et un des plus honorables divertissements d'un homme de talent.
E. Faguet, Voltaire; Lecène.