‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 5)Chapitre 96 sur 153 · Faguet, Voltaire · texte numérisé non relu

Faguet, Voltaire

2. Histoire 'le Charles Xll, roi de Suède, par M. de V*** ; Bàlo, Cliristoplie Révis (Houen, Jore), 1731, 2 iii-12.

3. Voir les lettres à ïhiéiiot, 10 et 23 mars, l"'' avril 1829, et la Bibliographie de M. Bengesco, t. 1".

inspiré par le désir sinon de réformer, du moins de reprendre le jugement porté par Voltaire. Ce dessein apparaît plus clairement dans les Pensées, où Montesquieu écrit : « Charles XII, toujours dans le prodige, étonne et n'est pas grand. Dans cette histoire, il y a un morceau admirable, la retraite de Schulembourg, morceau écrit aussi vivement qu'il y en ait. L'auteur manque quelquefois de sens'. » De quel sens Montesquieu veut-il parler? D'un certain sens profond, peut-être. Il est certain que Charles XII ne ressemble guère à VEsprit des lois. Dans le Discours qui est joint à son livre, Voltaire reconnaît qu'il a été déterminé par la singularité des personnages, mais il croit utile de fortifier ce motif insuffisamment grave par une considération morale plus digne d'un philosophe.

On se serait bien donné de garde d'ajouter cette histoire particulière de Charles XII, roi de Suède, à la niullitude dos livres dont le public est accablé, si ce prince et son rival, Pierre Alexiowitz, beaucoup plus grand homme que lui, n'avaient été, du consentement de toute la terre, les personnages les plus singuliers qui eussent paru depuis plus de vingt siècles. Mais on n'a pas été déterminé seulement à donner cette Vie par la petite salisfaclion d'écrire des faits extraordinaires; on a pensé que celte leclure pourrait être utile à quelques princes, si ce livre leur tombe par hasard entre les mains. Certainement il n'y a point de souverain qui, en lisant la "Vie de Charles XII, ne doive être guéri de la folie des conquêtes. Car où est le souverain qui pût dire : « J'ai plus de couiage et de vertus, une âme plus forte, un corps plus rubuste, j'entends mieux la guerre, j'ai de meilleures Iro^ipes que Charles XII? » Que si, avec tous ces avantages, et après tant de victoires, ce roi a été si malheureux, que devraient espérer les autres princes qui auraient la même ambition, avec moins de talents et de ressources?

11 n'est pas bien sûr qu'il ait songé tout d'abord à faire aboutir à celte conclusion morale un livre avant tout animé et pittoresque. Du moins cette intention ne se dégage pas nettement du livre. L'auteur nous y intéresse et s'intéresse lui-même à Charles XII, « l'homme le plus extraordinaire peut-être qui ait jamais été sur la terre ». M. Geffroy a précisément reproché à Voltaire d'avoir trop oublié ce que Charles XII lui- . même oubliait trop : « la situation intérieure de la monarchie suédoise, c'est-à-dire la ruine progressive et lente de l'édifice élevé par Gustave-Adolphe et Charles X, surtout l'incroyable misère, les souffrances de toute sorte, l'anarchie et le désespoir qui affligeaient ses peuples... Ce tableau d'un roi follement

1. Piron dira plus brutalement que Charles XII paraît, dans son Histoire, « aussi fou que l'écrivain l'est ».

insensible aux souffrances de son peuple, à la ruine de sa monarchie, aux dangers de sa co nonne, devait faire partie de son histoire. » Il n'écrit pourtant sur cette tyrannie et sur ces misères que quelques ligues méJiocrenieut expressives. C'est après coup que le sens moral de son livre lui sera apparu. De très bonne heure, au contraire, il a dû sentir l'harmonie secrète qui existait entre un tel sujet et sa conception, déjà assez nettement arrêtée, de l'histoire. C'est le hasard, selon lui, qui régit le monde, le hasard tempéré et quelquefois contrarié par l'action des grands hommes. Deux grands hommes sont aussi en présence, et c'est au plus grand que reste la victoire. Quant au « génie malin » qui se plaît à confondre les espérances des hommes et à jouer avec la fortune des empires •, où ses fantaisies se monlreut-elles plus puissantes et plus folles que dans l'incroyable suite de triomphes et de désastres dont se compose l'histoire de Charles Xll?

L'intérêt de Voltaire était de ne choquer, dans ce premier de ses livres sérieux en prose, aucun des personnages dont il parle. Le Discours est là-dessus, pourtant, moins prudent que fier :

Si quelque prince et quelque ministre trouvaient dans cet ouvrage des vérités désagréables, qu'ils se souviennent qu'étant hommes publics, ils doivent compte au public de leurs actions; que c'est à ce prix qu'ils achètent leur grandeur ; que Thistoiré est un témoin, et non un flatteur ; et que le seul moyen d'obliger les hommes à dire du bien de nous, c'est d'en faire.

Les princes n'entrent guère dans des raisons ainsi présentées : l'un d'eux, Auguste il, roi de Pologne, détrôné par Charles XII, était remonté depuis sur le trône, et c'est, sans doute, par une crainte excessive de lui déplaire que le garde des sceaux lit retirer, en 1730, le privilège accordé précédemment, et saisir le premier volume déjà imprimé. De deux mille six cents exemplaires saisis, un restait : Voltaire l'envoya à son ami Cideville, conseiller au parlement de Rouen et son ancien con- i disciple. Il lui présentait son Charles 17/ en ces termes (30 jan- iî vier 1731) : « C'est mon ouvrage favori, et celui pour qui je me 1 1 sens des entrailles de père. Si, je pouvais trouver un endroit où Iti' je demeurasse incngnito dans liouen, et un imprimeur qui selj chargeât de l'ouvrage, je partirais dès que j'aurais reçu votre |i réponse. » Cideville lui procura et le logement et rimprimeurjji

Page 1