Lettre à Forniont, sept
8 COURS DE LITTÉUATURE
suite des témoins oculaires et irréprochables... Je puis assurer que si jamais histoire a mérité la créance du lecteur, c'est celle-ci... En fait d'histoire, rien n'est à négliger, et il faut consulter, si l'on peut, les rois et les valets de chambre. » Il reconnaît que, dans l'intervalle des deux éditions, il a réformé son histoire sur le Journal militaire d'Adlerfeld, qui est très exact. Dans la Préface de 1748 et dans les Conseils à un journaliste, il cite bien d'autres documents : les Mémoires de Fabrice, favori de Charles XII; les Lettres de Villelongue, colonel à son service; de Fierville, envoyé de France auprès de lui; de Poniatowski. M. Bengesco ajoute, comme documents écrits, les Anecdotes de Pologne, de Dalérac (1690) ; {'Histoire de Suède sous le règne de Charles XII, par de Limiers (1721); les Annales turques, recueillies par le prince Canlemir; comme témoignages oraux, ceux du baron de Gœrtz, du comte des Alleurs, du roi Stanislas, du maréchal de Saxe, fils du roi Auguste, de lord Bolingbroke, de la duchesse de Marlborough, du médecin Fonseca et de M. Bru, parent de Voltaire et premier drogman à la Porte; et, lui-même, Voltaire cite Croissy, ambassadeur de France près de Charles XIL II excellait à conduire une enquête. Même alors qu'il n'avait en vue aucune élude précise, il savait interroger, écouler, prendre des notes et ne pas s'y laisser empêtrer. C'est tout jeune qu'il avait connu le baron de Gœrlz chez le banquier Hogguers. Plus tard, il utilisa son séjour forcé en Angleterre pour glaner quelques renseignements importants, comme le récit de l'entrevue entre Marlborough et Charles XII. De retour en France, son livre achevé, il ne crut pas sa lâche d'historien terminée, et il continua de s'informer, de préciser les faits, de corriger les inexactitudes. Geffroy admire avec raison ce zèle et ce soin dans la composition d'une œuvre historique qui parait au lendemain de la représentation de Brutus, à la veille de celle de Zaïre. Il cite un dossier trop peu connu conservé au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale :
Les curieux qui voudront prendre sur le fait et suivre le travail de l'historien pourront consulter dans ce dépôt un volume in-folio contenant les papiers dont Voltaire s'est servi*. Il y a l;i une grande quantité do documents : copias do dépèches, d'ordres, de conventions et de traités ; il y a surtout, en orisinal, de nombreuses lettres des correspondants de Voltaire répondant aux infinies questions que celui-ci' leur adressait après avoir lu leurs premiers
i. Titre au dos ; Reeneil. Suède, Pologne et Turquie. — Kr. 972i.
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messages, leurs notes et leurs mémoires. Plusieurs listes de pareilles questions sont quelquefois de la main bien reconnaissable de Voltaire, et devraient figurer dans toutes les éditions comme témoignages de son étude attentive.
« Charles XII, en quittant la Saxe, voulait-il aller à Moscou? et ne rabattit-il dans l'Ukraine que faute de provisions , et parce que le czar avait tout désolé sur la route? — Est-il vrai qu'il refusa d'abord l'alliance des Cosaques parce qu'il les crut dos sujets rebelles au czar? — Fut-ce M. le comte de Poniatowsky qui força le roi de Suède de se retirer, et qui le mit à cheval après Pultava? — Avec quelle sultane M. le comte de Poniatowsky fut-il en commerce de lettres à Constanlinople? — Qui voulut empoisonner M. le comte de Poniatowsky, et pourquoi? — Los Tartares voulaient-ils en effet livrer le roi de Suède à ses ennemis quand il refusa de partir de Bender? — Où, quand et pourquoi le roi de Suède menaça-t-il deux chiaoux de les faire tuer, s'ils osaient lui rien proposer de contraire à sa dignité? — La sultane validé avait-elle quelque crédit? et l'employait-elle pour le roi de Suède? — Qui donna au sultan le mémoire que M. de Poniatowskv dressa contre le grand vizir Chourlouly?»
Nous pourrions multiplier ces citations, en présence desquelles nul ne peut contester que Voltaire ait pris au sérieux la tâche qu'il s'était imposée. Il préludait ainsi fort bien à son Siècle de Louis XIV. On ne doit pas médire de Voltaire historien'.
Mais il savait aussi, ce que certains érudits oublient trop, que tous les détails n'ont pas la même importance, et que l'historien doit savoir choisir les faits vraiment significatifs : « L'histoire d'un prince n'est pas tout ce qu'il a fait, mais seulement ce qu'il a fait de digne d'être transmis à la postérité. » Il le rappelait au chapelain Nordberg, dont l'épaisse Histoire de CharUs XII, quatre volumes in-quarto, avait été traduite en français par Wormholtz (1741); et il terminait sa mordante réplique par ce coup de massue dont Nordberg ne s'est pas relevé : « Un historien a bien des devoirs. Permettez-moi de vous en rappeler ici deux qui sont de quelque considération : celui de ne point calomnier et celui de ne point ennuyer. Je puis vous pardonner le premier, parce que votre ouvrage sera peu lu; mais je ne puis vous pardonner le second, parce que j'ai été obligé de vous lire. Je suis d'ailleurs, autant que je peux, votre très humble et très obéissant serviteur. »
On ne peut s'attendre à ce que l'esprit voltairien soit tout à fait absent d'une œuvre de Voltaire, et de Voltaire jeune. Dès les premières pages, où est résumée l'histoire de la Suède avant Charles XII, il caractérise, en le dramatisant un peu, le conflit qui éclata entre Gustave Vasa, sorti des forêts et des mines de
l. Revue ries Deux Mondes, 13 nov. 1809. L'auteur montre qu'en général Voltaire est très bien informé des faits, et qu'il faut sevenir à son récit, par exemple, en ce qui concerne la mort de Charles Xll, faussement attribuée par d'autres à un assassinat.
la Dalécarlie, et les évêques, « véritables tyrans de l'Élat, » dont l'ignorance des peuples avait rendu la puissance sacrée. Vasa « punit la religion catholique des attentais de ses ministres : en moins de deux ans il rendit la Suède luthérienne ». Puis Vollaire se retourne contre les luthériens, à propos de la reine Christine. « I.es protestants l'ont décliirée, comme si l'on ne pouvait pas avoir de vertus sans croire à Luther; et les papes triomphèrent trop de la conversion d'une femme qui n'était que philosophe. » On ne voit pas où il a pris que Charles XII, au jour de son sacre, ait arraché la couronne des mains de l'archevêque d'Upsal, et s'en soit couronné lui-même, « en regardant fièrement le prélat, aux applaudissements de la multitude... » Plus loin, l'ironie de Voltaire se joue dans les pages, d'ailleurs amusantes, sur les superstitions des Moscovites. Parmi les réformes de Pierre le Grand, il n'a garde d'omettre celles qui abaissèrent un clergé ignorant et barbare et qui assujettirent l'Église à l'État. Mais il n'y a là qu'une tendance, et la vérité du récit n'en est pas altérée.
Ce récit est admirable de limpidité, de sobriété, d'élégance attique et française. On l'a tiop souvent dit et montré ^ pour qu'il soit utile d'y insister ici. Lui-même, Slhendiial, dans son Racine et Shoka^peare , éciit, comme eût pu le faire un la Harpe : « Il faut imiter de son style la clarté, la légèreté, la facilité [Charles Xll) : il doit servir de modèle surtout dans le genre narratif. >• Pourtant, un contemporain, le comte de Plélo, un héros qni fut aussi un homme de goiH, trouvait que ce « roman » était écrit « dans un franr lis tiop coupé pour l'histoire^». Nous ne croyons plus qu'il y ait pour l'histoire un style spécial, mais nous avons lu Michelet; et si nous ne pouvons souhaiter
1 . « Il nejetn sur Ch;irles XII rien de la pompe un peu fa'tic;e qu'il donnait à ses Koiiiains de Ihéàtre. L'ouvrage c-ît dans un goût parfait d'elogance rapide et de simplicité. Pour les choses sériouses, les descriptions de pays et de mœurs, les marches, les combats, le tour di rocit lie it de César bien plus que de Quinle- Curce. Nul détail oiseuï, nulle d Jcla u ition, nulle parure : tout est net, intelligent, précis, au fait, au but. 0 i voit lei hommes agir, et les événements sont expliqués par le récit. M y a mèiiie un rapport singulier et qui plait entre l'action soudaine du héros et l'allure svolle de l'Iiistorien. Nulle part notre langue n'a plus de prestesse et d'agilité. " (Vh.lkmmn.) " l.a grande beauté do \' Histoire de Charles XII, c'est le récit. On a le lieu de la scène, le pays dessiné à grands traits, de quoi s'y orienter et voir de la meilleure place ce qui va se passer, les personnages introduits au bon moni'>nt ; l'action, les grands mouvements, les manœuvres qui décident, la tactique intelligible pour tout le monde. Voltaire a l'imagination : non celle qui met la fable à la plac.î de l'histoire, mais celle qui se rend les faits et les lieui présents. Nul n'a possédé [dus que lui le don de peindre et d'être expressif, en restant simple. » (Nisard.)