Discozirs des trois unilcs
loin de regretter d'avoir fait leur devoir, s'en félicitent mutuellement. Un nouveau devoir s'offre à Rodrigue : après avoir vengé son père, il doit sauver sa patrie, menacée par une invasion des Maures,
Acte IV. — Ce second devoir accompli, Rodrigue est plus que jamais admiré, c'est-à-dire aimé de Chimène; mais Chimène s'élève jusqu'à lui en accomplissant une seconde fois son devoir, en réclamant la vie de Rodrigue et en acceptant don Sanche pour champion.
Acte V. — Dignes l'un de l'autre désormais, ils peuvent s'avouer à eux-mêmes leur amour grandi par tant d'épreuves; mais Cliimène, inflexible jusqu'au bout, même lorsqu'elle est désarmée, ne s'en laisse arracher que par surprise un aveu public; Rodrigue, vainqueur des Maures, vainqueur de don Sanche, s'il est sûr d'être aimé, n'est pas sûr d'être heureux, et le spectateur est réduit à espérer du temps, avec le roi, la réalisation de ses espérances.
Rêver le bonheur, y toucher, se trouver soudain en face d'une nécessité inexorable, se quitter alors, quoi qu'il en coûte, marcher droit au devoir par des roules opposées, puis se retrouver au bout de la route parcourue, se voir unis précisément par ce qui devait vous séparer, à force d'être grand reconquérir le droit d'être heureux, c'est là tout le Cid. C'est pour mettre on lumière l'essentiel du drame français et humain que Corneille a élagué le superflu du drame espagnol. A quoi bon s'inquiéter du reste? Faisons, comme le poète lui-même, deux parts dans le chef-d'œuvre : la part des longueurs et des taches; pour tout dire, la part de la tragi-comédie; et la part de la passion héroïque, c'est-à-dire de la liagédie, dont le Cid est le premier modèle.
Part de lu trai;i-fuiiié(lie« — Le raraftrre i\v cloii SaiicliCi
Le Cid est une tragédie encadrée dans une tragi-comédie. Au centre se dressent les grandes figures de Rodrigue, de Chimène et de don Diègue, que l'ironie ne saurait même eflleurer; mais autour d'elles sont groupées d'autres figures secondaires, destinées à en faire ressortir la hauteur par le contraste de leur médiocrité. C'est ainsi que don Sanche et le
roi sont opposés à Rodrigue, l'infanle et Elvire h Chimène, le comte à don Diègue. Plus que dans les tragédies classiques qui suivront, la réalité se mêle ici à l'idéal, le sourire tempère l'admiration. C'est que le Cid, placé entre ïlllusion comique et Rorace, résume dans un chef-d'œuvre les beautés pittoresques de la tragi-comédie expirante , autant qu'il annonce les beautés sévères de la tragédie, encore incertaine de sa fortune.
Don Sanchc et l'infante ont ce trait commun d'être des amants malheureux. Or, dans la tragi-comédie comme dans le roman, on le sait, les amants malheureux sontfacilement ridicules, lorsqu'ils ne sont pas odieux. Valère, Maxime, Attale, n'échappent pas à cette sorte de prédestination, et si Sévère s'y soustrait, c'est qu'il est aimé d'abord. Comment don Sanchc n'aurait-il pas subi la loi commune? Être le rival de Rodrigue, c'est èlre voué d'avance à un rôle sacrifié; de plus fiers souffriraient d'un tel voisinage. Du moins ne mérite-t-il pas le mépris qui s'attache à un Maxime. Chose curieuse! Si l'on s'en rapporte à ce que dit de lui l^llvire au début de la pièce, il est à peu près du même âge que Rodrigue, et cependant près de Rodrigue il paraît un enfant. C'est qu'il reste, pour ainsi dire, stationnaire, pendant que Rodrigue s'élève de plus en plus audessus de tous les autres et au-dessus de lui-même. Aux derniers actes, le Cid s'est déjà révélé; déjà il est un héros, mûr pour les grandes choses; don Sanche est resté un galant homme. Mais l'héroïsme est l'exception et don Sanche n'est pas un lâche. Non, ce n'est pas un lâche, celui qui, plus inexpérimenté encore que bouillant (car c'est la première fois qu'il se bat) choisit tout d'abord pour adversaire le vainqueur des Maures.
Faites ouvrir le champ, vous voyez l'assaillant: Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant.
« Lui aussi, le pâle don Sanche, dit Sainte-Beuve, il a chez Corneille son premier mouvement et son éclair. » Est-ce bien « son premier mouvement »? Qu'on lise la scène ii de l'acte III, on sera moins sévère que Sainte-Beuve. Devant le roi offensé, alors que tous accusent la hauteur inflexible du comte, don Sanche le défend. Ce n'est point l'amant seul qui parle en faveur du père de Chimène; c'est aussi le gentilhomme indépendant, passionné pour l'honneur, dédaigneux de toutes les « submissions » et satisfactions équivoques, toujours prêt à
porler la main à la garde de son épée : <t Voici qui répondra ! » Ne va-t-il pas, dans sa fougue juvénile, jusquà ofTenser le roi? Ne se fait-il pas imposer silence? Alors même, n'ose-t-il point parler encore, et dire que le comte obéirait, « s"il avait moins de cœur »? Gentilliomnie de race, il a horreur de la procédure et des lenteurs de la justice :
Souflrez qu'un cavalier vous venge par les armes; La voie en est plus sûre et plus prompte à punir.
Par là il n'est pas inutile à riiitérèt de l'action, quand il ne ferait que redoubler la douleur et l'embarras de Chimène. Mais cet héroïsme d'emprunt ne tient pas; don Sanche n'a que de beaux mots et de beaux gestes. Son rôle, assez piteux pendant la scène de la méprise, ne se relève pas au dénouement. Il prend trop vite son parti de la défaite qui lui enlève Chimène ; bien plus, il s'en félicite, avec une sérénité inattendue; il se déclare trop heureux de l'éunir deux amants si parfaits. En vérité, on lui souhaiterait l'humeur moins facile.
Le caractère de riiifaiitc.
Lulilité dramatique du rôle de don Sanche est donc, d'une part, de compliquer les diflîcultés de la situation et d'accroître lins inquiéludes, sans les pousser trop loin cependant, car, après l'aveu de Chimène, la victoire de Hodrigue ne fait doute l)Our personne; d'autre part, de nous inspirer une plus haute i(i('e de Chimène, dont le coiur mérite d'être ainsi disputé. Kn peut-on dire autant de l'infante? On l'a prétendu, car elle aussi, scmble-t-il, crée un nouvel obstacle au bonheur des deux amants , elle aussi contribue à rehausser le mérite de Rodrigue.
Napoléon regrettait qu'on supprimât à la représentation le rôle de l'infante, et niait que ce r("de fût inutile : » Tout au 'ontraii^e, observait-il, le rôle de l'infante est fort bien imaginé; Corneille a voulu nous donner la plus haute idée du mérite de son héros, et il est glorieux pour le Cid d'être aimé à la fois par la iîlle de son roi et par Chimène. Hien ne relève ce jeune hummccommj ces deux femmes qui se disputent son cœur. »
11 n'est pas impossible assurément que Corneille ait songé à grandir Rodrigue par ce double amour; mais il n'a invoqué nulle part celle excuse, et l'on a vu qu'il faisait assez bon marché de ce personnage épisodique. Ne soyons pas plus cornéliens que Corneille, et n'oublions pas qu'on a pu retrancher au théâtre le rôle entier de l'infante sans que l'action en souflVit beaucoup, sans même que le public prît garde à cette coupure, qui rendait le drame plus clair et plus vif.
11 est vrai que le caractère de l'infante est beaucoup plus précis et plus vivant dans l'espagnol ; tandis que Corneille, suivant la remarque de Sainte-Beuve, n'a guère peint que le sentiment de l'amour pur en opposition avec celui du devoir ou de la dignité, Castro avait donné une physionomie personnelle et touchante à cette princesse orpheline, qui n'est pas aimée de son frère, qui se sent isolée et cherche un protecteur; c'est elle qui chausse les éperons à Rodrigue lorsque Rodrigue est armé chevalier, elle qui lui sauve la vie en arrêtant la poursuite des gens du comte, après le duel; elle qui, du haut de son balcon, adresse ses plus tendres souhaits au futur vainqueur des Maures.
Pourquoi Corneille a-t-il conservé ce rôle en l'affaiblissant? Au moment où il créait le caractère de don Sanche, il ne pouvait songer à supprimer celui de l'infante; car don Sanche et l'infante, vis-à-vis de Rodrigue et de Chimène, c'est la réalité vis-à-vis de l'idéai. Cette réalité, sans doute, en plus d'un moment, est encore digne de la tragédie. L'infante a sa fierté : si elle aime Rodrigue, c'est c^u'elle l'admire; par là elle est cornélienne :
Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme. Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme; Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits, C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois.
Ce héros, à force d'exploits, ne finira-t-il pas par la mériter un jour? Elle l'espère, du moins; son imagination féconde rêve déjà pour Rodrigue les destinées les plus merveilleuses. Belles chimères, que la douce ironie de la suivante Léonor réduit bientôt à néant, qui déplairaient si Rodrigue prenait sa part en ces illusions romanesques, si, comme le Carlos de Don Sanche, il s'élevait peu à peu jusqu'à la princesse. Mais il ignore cet amour, et, s'il en était instruit, il ne saurait le partager : son âme tout entière n'appartient-elle pas à Chimène"?
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De là celle froideur d'une passion désormais sans issue. Qu'importe, en efTet, que celte passion soit sacrifiée au devoir? Nous savons trop que le sacrifice est nécessaire, et qu'un seul dénouement est possible; nous sourions quand, avec un grand étalage de générosité , elle veut bien « donner » à Chimène un cœur qui n'a pas attendu sa permission pour se livrer. On l'a remarqué, cette trop généreuse infante passe son temps à donner ce qui ne lui appartient pas. Mais ce qu'on n'a pas assez remarqué peut-être, c'est qu'à travers tant de déclamations et de lamentalions diverses, elle garde l'esprit assez libre pour suivre les calculs d'une diplomatie plus ingénieuse que désintéressée. Elle aime tendrement Chimène, elle déplore son malheur, et pourtant elle en éprouve « un plaisir secret » et l'avoue. Ces sentiments compliqués sont très humains, et un la Rochefoucauld en expliquerait sans peine la contradiction apparente. 11 y a plus : cette séparation des deux amants, dont son esprit est « charmé », elle travaille elle-même à la rendre définitive; mais elle y travaille avec une gaucherie naïve, qui compromet le succès de ses artifices, en laissant voir trop à découvert le mobile qui les inspire. Une scène presque comique par le ton est la scène n de l'acte IV : la charitable infante y fait subir à Chimène un véritable interrogatoire. 11 lui importe de savoir à quel point Rodrigue est aimé encore, et dans quelle mesure elle peut espérer; mais Chimène ne se laisse point arracher son secret. Toujours obligeante, l'infante propose alors un moyen de tout concilier. Pourquoi s'obstiner dans une vengeance devenue impossible? Pourquoi réclamer du roi la tête du vainqueur des Maures, désormais assuré de l'impunité? Chimène a en sa possession une vengeance plus sûre et plus cruelle : qu'elle laisse à Rodrigue la vie et lui ôte son amour, Rodrigue sera trop puni. Par cette habile combinaison, l'infante, d'un côté, met Rodrigue à l'abri de tout danger, de l'autre le détache de Chimène et le garde tout pour elle. Comment ne pas sourire de ces roueries ingénues?
Si l'on se demande, en dernier ressort, pourquoi Corneille a maintenu le personnage de l'infante, alors qu'il supprimait ceux de l'infant et de la reine, nous répondrons : précisément parce qu'il a créé le personnage de don Sanche, manifestant ainsi l'intention de conserver au Cid le caractère d'une Iragi- «^omédie romanesque. (Combien do héros de romans traînent après eux ces princesses lamentables! S'il a voulu compliquer
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l'aclion, il y a réussi, mais au détriment de la simplicité et de la vivacité du drame ; s'il a voulu doubler l'intérêt, il a échoué. Qui s'intéresse aux espérances et aux douleurs de l'infante? Qui prend au sérieux le combat tout abstrait qui se livre dans son âme entre la passion et le devoir? Qui voit en elle une dangereuse rivale de Chimène ? Au théâtre, ce rôle fait longueur; à la lecture, il est froid encore , mais offre un sujet d'étude curieuse : car Chimène, qui aime, souffre et se sacriQe, nous apparaît plus grande entre l'infante, cette vivante élégie, transportée dans le drame, et la « gouvernante » Elvire, vraie suivante de tragi-comédie, dont les amants recherchent la faveur.
Le caractère du roi.
Le père de l'infante, don Fernand, à de certains moments, ressemble plus a un juge de paix qu'à un roi; mais il y a quelque chose d'aimable et de toucbant dans cette bonhomie même, dans cet effort sincère pour tout concilier. S'il est quelque peu embarrassé entre Chimène et don Diègue, c'est que jamais situation ne fut plus embarrassante : tous deux n'ontils pas également raison? 11 voit le pour et le contre; il ne veut pas, il ne peut pas, en condamnant don Diègue offensé et vengé, blesser l'orgueil légitime de la vieille noblesse; mais il a pour Chimène aftligée des consolations toutes paternelles :
Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.
Cette aimable et haute bonté a quelque chose de chevaleresque, et M. Jules Janin a pu comparer don Fernand à Henri IV. Mais Henri IV était plus prompt à se décider et à agir. Ce n'est pas lui qui, menacé d'une attaque de l'ennemi, se fût contenté de faire doubler la garde : il y a grande apparence qu'il y aurait été voir lui-même. Don Fernand reste discrètement dans son palais, de peur d'alarmer les bons habitants de Séville. Si les Maures sont vaincus, c'est sans sa permission; il en est surpris et ravi. Sur ce point, l'aveu de Corneille, dans son Examen, suffira : « Le roi est inexcusable de laisser tout faire à Rodrigue. » Timidement, Corneille essaye de justifier sur les
autres points cet administrateur prudent, qui fait tous ses efforts pour s'élever à la dignité de roi de tragédie: « Je dois agir en roi, » mais qui n'y réussit pas toujours. Il est certain que chez Castro déjà le roi constatait mélancoliquement l'impuissance de l'autorité royale. « Je suis un roi mal obéi. » Premier roi de Castille, moins puissant que ne l'ont été ses successeurs, et surtout qu'on ne l'est en France en ce xvii" siècle k où l'autorité royale est plus absolue », don Fernand peut et doit (' agir plus mollement » que ne le faisait même un Louis XIII appuyé sur un Richelieu. Mais certains autres traits de don Fernand, par exemple sa défiance un peu sceptique des jugements de Dieu, son horreur des duels, sont d'un roi moderne plus que d'un roi du moyen âge. Ce caractère est donc formé d'éléments contradictoires.
Toutefois, il ne faudait pas exagérer sa faiblesse : il sait, quand il le faut, prendre une résolution et s'y tenir; cette indulgence conciliante n'exclut pas la fermeté. Il laisse parler trop librement peut-être don Sanche , qui défend le comte ; mais dès que don Sanche dépasse la mesure, il lui impose silence. Il accepte le même don Sanche comme champion de Chimène; mais il exige en même temps que Chimène épouse le vainqueur. Caprice injuste de despote, disent certains critiques, qui s'indignent tour à tour et de la faiblesse et de la fermeté du prince. Non, mais sage précaution d'un roi qui veut en finir avec ces contestations éternelles, d'un politique qui d'avance sait à merveille qui s^ra le vainqueur, d'un ami et d'un père qui connaît l'amour de Rodrigue et de Chimène l'un pour l'autre, qui dicte moins une volonté qu'il ne donne un conseil et qui, à la fin de la pièce, satisfait de voir ses espérances réalisées, oublie à dessein d'imposer un dénouenn'nt qu'il a préparé. Il est vrai qu'il l'a préparé par la scène de l'épreuve, qui arrache à Chimène l'aveu de son amour, et qui appartient à la tragi-comédie pure. On sourit de le voir tendre à Chimène un piège innocent, se réjouir de l'y voir tomber, et prendre plaisir ensuite à la détromper. Mais d'où vient que cette scène paraisse, au début, si peu tragique, malgré la situation pénible où Chimène s'y trouve placée? C'est qu'elle vient après le récit épique de Rodrigue. Là est le malheur de don Fernand : il est pris entre deu.\ héros qui font résolument leur devoir. Un peu gêné par ce voisinage, il fait son devoir aussi sans doute, mais à sa nianièie, qui n'est pas liéioïquo.
Malgré tout, si on ne peut l'admirer, on l'aime. M. Nisard remarque que don Fernand est, avec le Félix de Polyeucte etl'Aristie de Sertorius, le type le plus adouci de ce mélange de la vérité historique et de la vérité bourgeoise, qui est un des vices du théâtre espagnol. Mais don Fernand n'a pas ces sentiments bas, dont Félix rougit, en les confessant, et qu'étalera plus tard, avec une trivialité si ingénue, le Prusias de Nicomède. Aux prises, comme eux, avec de sérieux embarras, il en sort plus dignement. Ce rôle de demi-caractère n'est pas déplacé dans un drame où la vertu tragique la plus haute est suffisamment représentée par cette trinité de héros : don Diègue, Rodrigue, Chimène.
Part «le la tragédie. — L'héroïsme. — Don Diègue.
Bien qu'il ait certains traits d'un capitan de tragi-comédie, et qu'à certains moments il semble assez proclie parent du matamore de Vlllusion comique, don Gormas est inséparable de don Diègue, dont sa jactance emphatique fait valoir la mâle simplicité. C'est cette jactance pourtant qui a choqué la délicatesse trop scrupuleuse de Vauvenargues. Il cite les vers fameux de la querelle et ajoute, bien sévèrement: « 11 n'y a peut-être personne aujourd'hui qui ne sente la ridicule ostentation de ces paroles. Il faut les pardonner au temps où Corneille a écrit et aux mauvais exemples qui l'environnaient. » Corneille a-t-il besoin qu'on plaide ainsi les circonstances atténuantes en sa faveur? iN'a-t-il pas voulu précisément donner au comte cette « ridicule ostentation » qui rendra le soufflet vraisemblable et la punition du soufflet nécessaire? Ne sent-on pas combien cruelle est l'ironie qui se cache sous ces paroles hautaines? Le vieux don Diègue ne peut plus donner au prince que des leçons; mais que sont les leçons auprès des « exemples vivants « que lui eût montrés don Gormas? A sa vaillante maturité il compare la vieillesse languissante de son heureux rival;' il l'accable de son dédain; il pousse la cruauté jusqu'à lui vouloir imposer une tâche qu'il le sait incapable de remplir. Cette hauteur d'orgueil explique la promptitude de l'offense, sans en excuser la brutalité. Elle explique aussi que don Gormas reste, jusqu'au bout, inflexible,
et brave la justice royale, en seigneur féodal qui voit dans son souverain le preniigj: de ses égaux :
Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi... Tout l'État périra, s'il faut que je périsse.
Cependant, comme il ne faut pas que le père de Chimène nous semble trop odieux et que sa mort soit trop souhaitée, le poète n'a pas fait un méchant homme de son trop bouillant guerrier; il lui a prêté des regrets tardifs sans doute et stériles, puisque tout se borne aux paroles, mais opportuns au moment où Rodrigue va venir. IS'est-ce pas à dessein aussi que dans la scène de la querelle, vers la fin, il a donné à la fierté , d'abord si sereine, de don Diègue, je ne sais quoi de légèrement agressif'.' Poussé à bout par les insolentes bravades du comte, il lui jette à la face le mot sanglant qui fait éclater l'orage :
Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas.
Après avoir été provoqué, il semble provoquer à son tour. Ce n'est là sans doute qu'une nuance fugitive; mais elle mérite d"étre fixée, puisque l'eîfetde cette vive répartie est si tragique. « Un homme tel que moi, » dira don Gormas; mais don Diègue a déjà dit : « Un père tel que moi! » L'orgueil de tous deux serait-il donc égal, et ne dilférerait-il que par l'expression, si arrogante chez l'un, si simple et si ferme chez l'autre? Cette dilféreiice ne tient-elle pas elle-même à la différence des âges? Apaisé par la vieillesse, don Diègue n'atteint-il pas avec moins d'eiforls à cette sérénité de pensée et de langage jusqu'où le comte, moins maître de lui, n'est pas encore monté? L'Académie, qui s'y connaissait, refusait à don Diègue la modestie, et il est certain que la langue énergique et brève de ce vieillard cornélien garde une allui'e assez hautaine. Le plaidoyer qu'il oppose au l'équisitoire de Chimène a bien des traits d'un orgueil légitime, naïvement étalé. Mais précisément ce qui est vanité fanfaronne chez le comte est orgueil chez (Ion Diègue, et c'est de lui qu'on peut dire, avec la Rochefoucauld, que a la fierté est l'éclat et la déclaration de l'orgueil ». Tandis que le comte ne songe qu'à lui-même et qu'à ses propres exploits, don Diègue associe ses aïeux à sa gloire passée, à sa honte présente, et fait mieux comprendre ainsi la grandeur de l'outrage dont il est viclinie. C'est toute une race qui a été outragée en lui, c'est toute une race que Rodrigue a
le devoir de défendre. Rien d'égoïste dans cette religion de l'honneur, dont le vieillard est un dévot; rien d'étroitement personnel dans ce désespoir, qui a de quoi nous surprendre aujourd'hui. Eh quoi! il suffira de l'emportement d'un matamore pour rendre ce vieux serviteur de l'État « indigne » de la charge à laquelle il se reconnaît lui-même tant de titres, pour faire de lui <( le dernier des humains », pour le charger « d'infamie »? Et du même coup son fils sera déshonoré? Et l'offenseur lui-même louera ce fils de ne pas vouloir survivre à l'honneur de son père? Étrange susceptibilité du point d'honneur! L'Académie et Scudéry déjà comprenaient mal la délicatesse de ce culte superstitieux, et ne voyaient point comment le « front » d'une race entière pouvait rougir de l'aifront fait à un seul. C'est que la mémoire était perdue de ces « gestes » épiques dont nos vieilles chansons content l'histoire, de ces familles où les héros se sentent solidaires, où les pères lèguent aux fils un patrimoine d'honneur, qu'il faut garder intact pour le transmettre aux descendants les plus reculés. C'est qu'on ne voyait plus en don Diègue le chef de famille' qui doit répondre de ce dépôt sacré. Par une conséquence naturelle, comme on comprenait mal l'orgueil du gentilhomme, on jugeait mal le cœur du père. « Rodrigue, as-tu du cœur?... Meurs ou tue, » cela semblait bien froid et bien sec, bien peu paternel. Mais don Diègue est chef de famille avant d'être père, de même que le vieil Horace est avant tout Romain.
L'honneur, dans don Diègue, comme l'amour de la patrie dans le vieil Horace, fait taire l'amour paternel sans l'étoufter. Don Diègue, il est vrai, n'a pas le temps d'éprouver les alarmes qui troublent le cœur du vieil Horace cl qui trahissent malgré lui sa tendresse paternelle; car, dans le Ciil, la ven- 1,'eance suit de près l'outrage : don Diègue ne peut pas rester déshonoré, inéme pendant une heure ; l'orgueil espagnol ne supporterait pas cette attente.
Caché tant que dure l'affront, il ne reparaît que lorsqu'il est vengé. Nous ne voyons donc point ses alarmes pendant le combat, nous ne voyons point la lutte entre l'honneur et la tendresse paternelle. Ce n'est pas, en effet, dans cette lutte que Corneille a mis l'intérêt de sa pièce. 11 y a un autre amour plus passionné, plus vif que l'amour paternel, qui doit soutenir la lutte contre l'honneur. Les pleurs que la tendresse paternelle eût arrachés à don Tiiègue eussent peut-être affaibli à nos yeux l'inflexibilité de la loi de l'honneur; et Corneille avait besoin que nous crussions à la fatalité de cette loi, afin, plus tard, d'excuser Rodrigue d'y sacrifier son amour pour Chimène. Kous ne voyons combien don Diègue aime son fils que lorsque, vengé par lui, il peut jouir à son aise de la victoire, lorsqu'il n'a plus la honte de l'insulte ni la crainte du combat. C'est alors que la tend|;esse paternelle éclate librement dans don Diègue '.
i. Saint-Mar.>Girardin, Cours de littcratare dramatique, \, 8.
Ainsi, comme le,xieil Horace, don Diègue subordonne la tendresse paternelle à un sentiment qui semble d"ahord exclusif; mais chez tous deux, quand la religion de l'honneur ou la religion de la patrie a reçu satisfaction, les sentiments plus doux, longtemps contenus, éclatent en toute liberté. Alors même, pourtant, leur tendresse reste virile : c'est surtout le di'^fenseur et le sauveur de llo.me que le vieil Horace aime et admire dans son fils; son amour paternel se confond avec son patriotisme. De même, Tamour paternel de don Diègue est inséparable de son culte passionné pour l'honneur : c'est le vengeur de l'honneur familial outragé qu'il embrasse avec ellusion; cest la gloire de Rodrigue qu'il aime, parce que cette gloire, qui s'ajoute à la sienne, accroît la gloire de la race entière. Aussi ne le ménage-t-il pas plus que lui-même ne s'est ménagé jadis; à peine est-il vainqueur du comte quil l'envoie contre les Maures; à peine a-l-il remporté cette seconde et plus éclatante victoire, qu'il accepte en son nom un nouveau duel avec don Sanche, et repousse comme un outrage le délai que lui offre la compassion diibonnaire du roi. Gomment douterait-il de lui? Rodiigue, c'est don Diègue rajeuni. Le seul tort du vieillard peut-être, c'est d'oublier que Rodrigue n'est jias autant que lui détaché des passions humaines, et d'employer pour consoler sa tristesse les consolations, un peu gauches, que le vieil Horace prodigue fort inutilement à Camille. Mais en la personne de Camille c'est la passion aveugle, oublieuse du devoir, qui est punie, tandis que la passion est gloriliée en Rodrigue et Chimène, parce qu'elle sait se taire lorsque parle le dévoir.
La paKsioii Iu-i-uïi|iie. ~ Roili-igiie et Cliiiiièiie.
Là est la vraie originalité du Cid : on y peut aimer le devoir, on y peut estimer la passion; l'admiration et la sympathie se confondent. Dans Huiace, elles seront séparées; on n'osera suivre Camille jusqu'en ses emportements; on est plus étonné qu'ému par l'héroïsme farouche du jeune Horace. Ici, en même temps ((ue l'esprit est satisfait, le cœur est remué profondé- -anent; les héros ne sont pas moins grands, mais, avant d'être des héros, ils sont des hommes, et ils le restent même après C. (Je Lilt. — cuu.NEiLLK {Le Cid). 3
38 COURS DE LlTTEUATLllE
que leur héroïsme s'est révélé. Horace s'élève trop vite à l'iiéroïsme, et, quant il y est monté, il ne daigne plus en descendre.^odrigue a la fierté des héros de Corneille et la profonde sensibilité des héros de Racine. Combien les Oreste, les Rrilannicus, les Bajazet, les Antiochus, les Xipharès, les Hippolyte, semblent pâles à côté de ce héros humain, de ce jeune premier idéal! Cette flgure, si jeune et si virile à la fois, a la haute généralité du caractère dramatique et la vie du portrait individuel. En 1636, Corneille ne pouvait songer à Condé, alors enfant; mais on dirait qu'il a voulu lui pi'oposer d'avance un modèle à suivre en peignant cet adolescent vif et fier, ces yeux étincelants où brille la fierté de toute une race, cette mâle simplicité dans le récit des plus grands exploits. Un tel caractère n'est pas moins français qu'espagnol; il unit les plus brillantes vertus chevaleresques et l'orgueil nobiliaire qu'il tient de son père à la modestie du héros véritable qui fait tout son devoir, mais veut le faire sans bruit parce que ce n'est que le devoir. Il est fâcheux que Rodrigue, scrupuleux observateur d'une mode que Boileau n'avait pas encore raillée, meure trop par métaphore, et gâte, vers la fin, la belle simplicité de son attitude par quelques traits qui sont d'un matamore ou d'un héros de roman.
On conçoit qu'en sortant d'une telle pièce Vendôme se soit écrié : « Voilà pour donner du cœur à des lâches ! » Comment se fait-il donc que la Bruyère ait pu écrire : « Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid ?» C'est que cette tendresse n'est pas de celles qui amollissent la trempe d'un caractère. Lisez ces admirables stances du premier acte, trop critiquées. Les antithèses y abondent; mais sontelles seulement dans les mots? L'opposition entre le devoir et l'amour, entre don Diègue et Ghimène, n'est-elle pas dans les choses mêmes? Écartons les ornements empruntés que la France empruntait volontiers à l'Espagne : n'est-ce pas la nature qui parle? Ce monologue est à lui seul tout un drame; les sentiments les plus divers s'y succèdent. C'est d'abord la stupeur profonde qui le paralyse; puis sa douleur éclate en plaintes touchantes, auxquelles semble succéder bientôt la résignation du désespoir. Tour à tour l'amour et le devoir élèvent la voix, jusqu'au moment où le devoir enfin parle seul, où le fils de don Diègue, soucieux avant tout de l'honneur de sa maison, reprend possession de lui-même. Alors, plus de pointes galantes; le chevalier espagnol a disparu, il ne reste
plus qu'iin hoinint?,'1riais un homme tout près de devenir un héros : il soufTie avant de faire son devoir, il souffre après l'avoir fait. A la joie triomphante de son père il oppose un visage triste dont le vieillard s'étonne. Non qu'il regrette lâchement ce qu'il a fait, mais il sent le pris de ce qu'il a perdu, et quand don Diègue parle de son honneur vengé, il songe, lui, à son bonheur sacrifié.
(^ Chimène le connaît bien, et lui ressemble, fière dans sa tristesse, aimable dans son héroïsme. C'est parce qu'elle le connaît et connaît son père qu'elle tremble. De là ses tristes pressentiments, car rien n'est vague dans sa mélancolie. 11 est admirable de voir à quel point elle est digne d'être la fille de don Gorrnas et la fiancée de Rodrigue. Sans les avoir entendus, elle devine ce que tous deux ont dû penser et dire; leurs idées, leurs expressions, sont les siennes. Avec son père, elle sait l'inutilité des « accommodements » quand l'honneur est enjeu; avec Rodrigue, dont elle redoute et vante le courage, elle s'écrie :
Les hommes valeureux le sont du premier coup.
Elle n'a rien appris encore, mais elle a tout pressenti, par une merveilleuse intuition du cieur. Il y a plus : ce qu'elle pressent ainsi, elle le craint pour son père, mais elle le souhaite pour son amant. Oui, elle mépriserait Rodrigue s'il obéissait trop; " trop de respect » l'avilirait à ses yeux. Que dirait-on de lui? D'avance, elle trouve son refus légitime. « Chimène a l'âme haute, » nous le disons après l'infante, et comment ne pas le dire? Elle aussi,' elle n'hésite pas à l'accomplir, ce « triste », cet « atTreux » devoir, dont l'ordre l'assassine. Elle aussi, elle y met sa « gloire », et si elle parle trop de cette gloire, c'est qu'elle a besoin sans cesse d'en rappeler l'idée fortifiante pour se défendre contre sa propre faiblesse. Faible, •en effet, par la passion, elle est forte par la conscience.
C'est ce que semblent avoir mal compris les critiques comme f M. Guizot, qui reprochent à Corneille de n'avoir jamais su peindre un sentiment mi.\te sans se jeter d'un côté ou de l'autre. Us trouvent ChiniL-ne tantôt trop passionnée, tantôt trop froide. La vérité, c'est qu'on doit distinguer entre le cœur et l'esprit de Chimène, qu'elle est très sincère dans son alTection et dans sa passion, mais qu'elle ne peut lèlre tout à fait dans le rôle que les circonstances lui imposent. Ce rôle en partie
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double, il faut pourtant qu'elle le joue, et, bien qu'il l'accable, elle s'efforce de le soutenir. Mais elle le soutient mal, précisément parce qu'elle est trop sincère, et son réquisitoire sonne faux par endroits. On y sent une conviction moins ferme, un accent moins cbaleureux que dans le plaidoyer dedonDiègue. Qu'on l'arraché à cette situation fausse, qu'on la rende à sa vraie nature, elle deviendra sans effort la Chimène qu'aime Rodrigue et qu'il a tant raison d'aimer. Quoi qu'en dise M. Guizot, il n'y a là aucune contradiction; lorsqu'elle fait son devoir, elle ne peut pas oublier sa passion; lorsqu'elle semble céder à sa passion, elle ne veut pas oublier son devoir. Devoir, passion, tout est concilié dans le vers fameux où elle annonce sa double résolution :
Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui !
Comme le remarque Voltaire, ce vers renferme toute la pièce et répond à toutes les critiques. Elle doit perdre Rodiigue, mais elle mourra de sa mort. S'il vit pourtant et si elle-même consent à vivre, c'est qu'elle a contre elle la force des choses. Du moins elle n'a rien à se reprocher, et l'on peut trouver même, oTvec Elvire, qu'elle exagère plutôt la rigueur de son devoir. Certains contemporains de Corneille voyaient en ces amants héroïques des amants éhontés ; ils protestaient, au nom des convenances, contre le scandale de ce duo si complaisant où la fille du mort donne la réplique au meurtrier. En vérité, qu'ont à faire ici les convenances ? La Chimène espagnole s'en préoccupe ; la Chimène française songe moins à sa réputation compromise qu'à son honneur engagé; c'est cet honneur seul qu'elle oppose à Rodrigue, c'est la volonté arrêtée de satisfaire à cet honneur, et l'impossibilité d'y satisfaire sans se dompter soi-même tout d'abord, qui mêlent à tant de cris émus tant de froids raisonnements. Mais lorsqu'elle s'abandonne, quel charme intime et pénétrant dans les épanchements de ces deux âmes qui n'ont rien à se reprocher l'une à l'autre, et peuvent s'estimer en même temps que s'aimer! Les petits vers sautillants, les jolis madrigaux de Guilhem de Castro sont bien loin. Tout est profond, et fout est délicat. Rodrigue n'insiste plus lourdement sur la, coupable témérité du comte, et sur le coup d'épée qui l'a punie; c'est la « chaleur trop prompte » de l'offens?^ur qu'il semble vouloir excuser; c'est seulement de l'honneur outragé et vengé qu'il entretient Chimène. Elle comprend
ce langage el le parle à son tour, non point avec le stoïcisme un peu raide d'Émiiie, mais avec la hauteur d'àme d'une héroïne qui se dévoue et la tendresse contenue d'une femme qui aime encore, alors que tout lui défend d'aimer. Point d'accusations réciproques, de récriminations misérables; mais de touchants retours sur le passé, des plaintes et des larmes communes. Depuis longtemps, ces âmes se sont pénétrées : Cliimène ne s'étonne point de ce qu'a fait Rodrigue; Rodrigue ne s'étonne point de ce que Chirnène va faire. Prolongée, leur émotion pourrait être fatale à leur énergie; mais ils savent s'y arraclier et n'y puisent que la force de persévérer dans l'accomplissement de leur devoir.
A quoi bon une seconde entrevue des deux amants? Elle n'est pas dans l'espagnol, et, à proprement parler, c'est la seule scène que Corneille ait créée de toutes pièces. C'est que Castro se plaît à nous peindre le Cid sous ses aspects les plus variés : Rodrigue est à ses yeux tout à la fois le héros chrétien, la fleur de la chevalerie, le vainqueur des Maures, le libérateur de l'Espagne, l'amant de Chimène aussi, mais ce dernier trait est secondaire. Aux yeux de Corneille, Rodrigue, fils de don Diègue, est amant de Chimène et n"est que cela. Ce qui l'intéresse et nous intéresse par-dessus tout, c'est la progression I parallèle de ce double héroïsme, c'est le développement tra- ' gique de cet amour, fortifié par ce qui devait le briser. Séparés, du moins il le semble, par une sorte de fatalité, les deux . amants semblent s'écarter de plus en plus l'un de l'autre; mais \ ils montent dans le même sens et s'étonuent de se rencontrer 1 enfin en dépit de ce qu'ils ont fait, malgré eux, pour rendre leur séparation définitive. C'est que leur amour a grandi dans l'intervalle par l'admiration, et qu'ils s'aiment d'autant plus qu'ils s'admirent d'avoir sacrifié leur amour à leur « gloire ». Que doit penser du jeune vainqueur salué du nom de Cid par des vaincus cette Chimène qui l'avait approuvé d'avoir fait son devoir, même en tuant son père? On dirait qu'elle a vaincu à ses côtés, tant elle prend plaisir à se faire répéter les triomphantes nouvelles. Puis, elle se ressouvient de la terrible réalité. « P\iut-il que je m'oublie?» Elle s'oublie parfois ainsi, mais toujours se ressaisit. Celte fois, le devoir est double- / ment pénible; elle n'en mettra que plus de courage à l'accomplir, el le roi, au milieu de la joie que vient de faire naître l'éclatant récit de Rodrigue, verra paraître encore Chimène en deuil.
Voici pouilanl que le roi lui-môme la trabil , qu'une ruse lui arrache son secret, qu'elle semble vaincue enfin et désarmée. Comme elle est femme de tête autant que de cœur, elle n'avoue pas sa défaite; elle se défend, plaide, accuse encore, s'indigne de n'être point prise au sérieux, et dans cette indignation, tout au moins dans cette révolte de la fierté blessée, elle est sincère. Qui donc a le droit de lire dans son âme et de mesurer la portée de son sacrifice? Qui a le droit de sourire, lorsqu'elle efface cette faiblesse involontaire par la hardiesse de sa décision :
A tous vos cavaliers je demande sa tête.
Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête.
Rodi'igue seul peut savoir tout le prix d'un pareil effort, et Rodrigue encore ne le sait qu'à demi. La première entrevue lui a sans doute appris que Chimène l'aime toujours; mais .jusqu'où peut aller cet amour? il a besoin de le savoir, surtout au moment où Chimène vient de promettre sa main au vainqueur de Rodrigue. Elle joue un rôle héroïque, il ne l'ignore pas; mais le jouera-t-elle jusqu'au bout, et jusqu'au bout le devoir sera-t-il seul écouté? Si Chimène souhaite vraiment (ju'il soit vaincu , il ne veut pas vaincre, il ne le peut pas, car sa force lui vient d'elle. Oui, pour vaincre, il lui faut un mot, un seul mot, mais un mot décisif, et ce mot précieux, avec quelle instance passionnée il le réclame, par quelle puissante dialectique il le conquiert! Mais aussi quelle sublile dialectique Chimène lui oppose! Que de raisons fausses données avant la vraie raison! Car là est l'originalité de ces scènes qu'on n'analyse pas : tout nous y émeut, jusqu'au raisonnement, parce que le raisonnement lui-même n'est que le voile ingénieux de la passion. L'esprit y vient au secours du cœur. Transposez d'un ton cette scène et transportez-la dans la comédie : ne semblerait-elle point piquante, la situation de ces deux amants, dont l'un est résolu à voir ce qu'on lui cache, tandis que l'autre est résolue à le lui taire? Ici, l'on sourit à peine des petits artifices de Chimène; le moment est décisif, on le sent, et l'on partage l'enthousiasme de Rodrigue au mot « lâché » enfin par l'héroïne poussée à bout :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Il est rcgretlable, au point de vue dramalique, sinon au j
point de vue moral, qu'ensuile, dans une scène froide avec KJvire, Cliimène croie devoir atténuer la portée d'un aveu fort clair, qui la fait « rougir de honte » :
Quand il sera vainqueur, cr&is-lu que je me ronde?.., 11 peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine, Mais non pas avec lui la gloire de Chimène.
C'est que le poète a voulu tenir jusqu'à la fin la balance égale entre le devoir et la passion. A l'éclat passionné de la seconde entrevue il oppose ces froides réserves d'une scène assez inutile à l'action, mais à celte scène il fait succéder la scène de la méprise, où Chimène trompée laisse voir son âme h découvert, et la scène où elle supplie le roi de ne pas la donner à don Sanche qu'elle croit le meurtrier de Rodrigue :
Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir Comme j'ai fait céder mon amour au devoir.
Détrompée après cette longue-erreur, que son trouble explique en partie, va-t-elle faire enfin céder le devoir à l'amour, puisque l'amour a fait explosion devant tous, et qu'aux yeux de tous aussi le devoir e>t trop satisfait? Non, elle ne cache plus des sentiments qu'elle ne peut plus cacher; mais le devoir est resté le même, et elle y persévère. En vain le roi la presse, en vain Rodrigue est à ses genoux; les dernières paroles qu'elle prononce sont tristes, mais fermes, et le roi luimême ne peut rien espérer que du temps.
Tel est ce caractère unique de Chimène, si supérieur aux autres caractères de jeunes filles qu'a tracés Corneille d'une main plus lourde. On n'y saurait égaler que le caractère do Pauline; mais Pauline est femme, et sa grâce est moins jeune. Toutes deux ont les mémos qualités exquises de bon sens et de mesure jusque dans la passion, d'énergie presque virile tempérée par une délicatesse toute féminine. Sans cesser d'être des femmes, toutes deux sont de fiéres consciences et de grands cœurs. M. .Nisard l'a remarqué : sauf Chimène et Pauline, les femmes de Corneille pailicipent de la nature héroïque des hommes. « Quoicpie le génie de Corneille semble avoir grandi dans Horace, Cinna et Pobjcucd', on garde néanmoins une préférence de cœur pour le Cid; si on ne l'aime pas plus, peut-être laime-t-on davantage. Un charme extraordinaire de jeunesse et de passion est répandu dans ce chef-d'cenvre. »
« Roméo et Juliette » et le « Ciel ».
S'il est un drame dont la comparaison puisse faire valoir ce mélange de passion tendre et de haute vertu , si original dans le Cid, c'est assurément Ro7néo et Juliette de Shakespeare. Là aussi deux amants sont séparés par l'inimitié de leurs familles ; mais combien la séparation est plus dramatique chez Corneille, étant plus imprévue! Depuis longtemps les Capulets et les Montagues sont en guerre; c'est seulement sur la tombe de leurs enfants qu'ils se réconcilieront. Au contraire, les pères de Rodrigue et de Chimène étaient depuis longtemps amis; c'est la plus soudaine des querelles qui les divise, au moment même où ils allaient décider un hymen souhaité par tous deux. Les amants de Corneille sont innocents du malheur qui les frappe, et leur douleur est d'autant plus émouvante que leur conscience ne leur reproche rien. Les amants de Shakespeare ne nous touchent pas moins; mais ne sont-ils pour rien dans la tragique infortune dont ils sont les victimes? Il est vrai qu'ils sont les jouets d'une sorte de fatalité de la passion, assez semblable à la fatalité antique. Avant d'entrer dans la salle de fête où Juliette le verra pour la première fois, Roméo devine que son destin va être lixé pour toujours. A son tour, dès que Juliette a vu Roméo, elle n'imagine même pas qu'il soit possible de résister à la passion subite qui l'a domptée. Lorsqu'elle s'informe et apprend le nom de Roméo, il est déjà trop lard. Dès lors, elle, ne se possède plus; restée seule, elle a besoin de confier à la nuit son secret tout nouveau. Caché dans le jardin, Roméo l'a recueilli. Qu'importe à Juliette! L'aveu que Roméo a surpris, elle le lui renouvelle, avec une tendresse déjà familière. Cet aveu est adorable, qui le nie? mais adorable de grâce abandonnée, presque enfantine. Sans honte, sans ruse, sans raisonnement subtil, avec une pureté confiante, avec une hardiesse ingénue, Juliette déclare son amour, accepte et hâte le mariage projeté: ((Vite au bonheur suprême! » La grài^e de Chimène a quelque chose de plus sévère, comme son amour a quelque chose de plus réservé dans son expression. Si Corneille eût traité ce sujet, il n'eût point manqué sans doute de mettre en relief la fierté de l'héritière des Capulets,
et \\e montrer cette tiertc eaux piises avec la passion qui l'éhranle. Avec des sentiments aussi vifs, sa Juliette eût semblé moins passionnée, parce que sa passion eût été non seulement plus raisonnable, mais plus raisonneuse. Aucun raisonnement ne refroidit, dans le drame de Shakespeare, la tendresse de Juliette, et l'émotion y parait plus entraînante; mais c'est que cette tendresse ne rencontre aucune résistance, c'est que cette émotion naît, non point de l'intérêt partagé qui s'attache à une lutte morale, mais du développement spontané, logique, nécessaire, d'une passion irrésistible. En tout, Juliette est extrême : tantôt, impatiente, elle appelle de ses vœux son fiancé, son époux; tantôt, apprenant l'issue funeste du duel entre son cousin Tvbalt et Roméo, elle maudit celui qu'elle adorait. Puis, soudain, sur un mot injurieux de la nourrice, olle l'evient de la haine à l'amour : « Honte à Roméo ! — Maudite soit ta langue pour ce souhait! Il n'est pas né pour la iionte, lui... Ah! quel monstre j'étais de l'outrager ainsi! » C.himène aura un plus juste sujet d'en vouloir à Rodrigue; pourtant, elle saura mieux garder la mesure dans son ressentiment; moins emportée d'abord, elle sera plus persévérante ensuite. Alors que Juliette ne se ressouvient plus guère qu'elle est une Capuiet, Chimène n'oubliera jamais qu'elle est la tille de don <jormas.
Surtout Rodrigue et Chimène n'auront point la vague et énervante mélancolie de Roméo et de Juliette. Qu'on oppose aux nuageuses définitions de l'amour que Shakespeare met dans la bouche de Roméo les stances où Rodrigue embrasse d'un ifgard si net l'étendue de son devoir, et se résout d'un cdeur si terme à l'accomplir tout entier, quoi qu'il en coule. Qu'on oppose, d'autre part, à la première entrevue des amants cornéliens, à ces adieux touchants, mais d'une émotion si fortilianfe, les adieux des amants shakespeariens : « G Dieu, lu m'apparais comme au fond d'une tombe! Ou mes yeux me tiompent, ou tu es bien pâle. — Crois-moi, ma bien-aimée, lu nie semblés bien pâle aussi. L'angoisse a bu notre sang, adieu! >• Rodrigue et Chimène se séparent avec tristesse, mais avec fermeté; entre eux ne se dresse point cette myslérieuse image dune mort prochaine : ils espèrent, et ils vivent. C'est que I Shakespeare met aux piises des passions, et Corneille des ca- ' raclèrcs. Olez sa passion à Juliette , elle n'est plus qu'une faible et tremblante jeune lille; tout au contraire, Chimène n'est faible que par sa passion, et la force du caractère a bienlôi rai-
son de ces défaillances momentanées. Provoqué par Tinsolent Tybalt, mais tout entier à son amour, Roméo répond avec une douceur qui semble à ses amis de la lâcheté. Lui-même il sent qu'il n'est plus le Roméo belliqueux d'autrefois : « 0 ma douce Juliette, ta beauté m'a efféminé; elle a amolli la trempe d'acier de ma valeur. » Ce n'est pas l'amour de Cliimène qui jamais amollirait Rodrigue, car en cet amour môme il puise son héroïsme. Sa force et sa grandeur lui viennent de sa passion.
Il serait puéril de manifester une préférence entre deux drames si opposés par l'esprit; mais il est permis d'en marquer les différences. Le drame de Shakespeare est admirable dans sa logique inflexible : au premier incident s'y rattachent, par un enchaînement rigoureux, tous les incidents successifs qui préparent le dénouement tragique. Ce que le poète y met surtout en lumière, ce sont les faiblesses de la nature humaine. Moins fataliste, on serait tenté de dire plus spiritualisle et plus chrétien. Corneille se plait à y montrer la volonté humaine dominant la falalité des choses.
Cet heureux équilibre entre l'héroïsme et la passion, on ne le rencontre guère que dans le Cid. « Corneille s'était laissé aller dans le Cid à peindre avec un entraînement véritable les entraînements de la passion; mais quand il eut vu si sévèrement condamner l'amour de Chimène, effrayé sans doute de ce qu'il pourrait trouver dans les faiblesses du cœur, il n'en voulut plus voir que la force; il chercha dans l'homme ce qui résiste, non ce qui cède, et ne connut ainsi que la moitié de l'homme. Et comme l'admiration est le sentiment qu'inspire surtout la résistance héioïque, l'admiration devint le ressort favori du génie et du théâtre de Corneille ^ » On verra les fâcheux effets de cette vue étroite dans Horace, où l'héroïsme du jeune Horace n'est pas moins absolu que la passion de Camille; on les verra surtout dans les pièces qui suivront les chefs-d'œuvre, et où l'équilibre sera trop souvent rompu entre la grâce et la force, entre la sympathie et l'admiration.