‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 30 sur 94 · C. de Lilt. — coitNKU.i.iî [Horace · texte numérisé non relu

C. de Lilt. — coitNKU.i.iî [Horace

n'a-t-il pas parlé <( au nom de la fraternité des peuples latins, confédérés sur le mont Albain' »?

Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes; Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles?

11 faut bien que Rome domine tout pour effacer daussi longs, d'aussi chers souvenirs. Chose curieuse! Corneille a voulu que nous admirions les Horaces, parce que, dévoués absolument à la petite pairie, ils méconnaissaient la grande ; et nous les admirons en effet. Mais, au fond de notre cœur, quelque chose proteste, et nous nous retournons parfois avec un attendrissement involontaire vers ces Albains si doucement résignés, si humains, si fraternels, pour qui le patriotisme ne se confond pas avec la haine aveugle des autres nations.

On ne s'est pas contenté d'affirmer que le combat des Horaces et des Curiaces sj'mbolise la lutte implacable d'Albe et de Rome; on a été jusqu'à la réduire à l'état de pure allégorie, dénuée de toute léalité historique, même de toute vraisemblance. Aussi sceptique, mais plus systématique que les Français Levesque et de Beaufort, l'historien allemand Niebuhr, dés le début du xix'' siècle, retrouvait dans ces légendes historiques de l'ancienne Rome la trace visible de chants nationaux disparus. Les belles pages de Tite Live ne seraient donc que le lointain ressouvenir d'une cantilène épique, mal à propos déguisée en récit authentique et précis. Notre Michelet, son disciple sur ce point, a éi'igé en dogme cette hypothèse. En tout cas, Corneille n'a jamais mis en doute la réalité de la tradition : « U m'était, écrit-il, beaucoup moins permis dans Horace et dans Pompée, dont les histoires ne sont ignorées de personne, que dans Rodogune ou dans Nicomède, dont peu de gens savaient les noms avant que je les eusse mis sur le théâtre ^ » Aussi respecta-t-il le récit de Tite Live dans ses traits généraux. Il est vrai qu'au cinquième acte, trop docile esclave de l'unité de lieu, il a dû laisser dans le lointain le peuple, ce personnage collectif et gênant , dont rintervenlion pourtant, selon la remarque de SchJegel, eût été si pathétique, pour faire juger le jeune Horace dans la maison de son père, par le roi seul, à peine entouré de quelques comparses. Mais cette légère

i. Dosjai'dins, le Grand Corneille historien. 2. Discours de la tragédie.

inexactitude historique n'a guère plus d'importance que l'anachronisme du vieil Horace s'agenouiilant, au même acte, devant le roi. Qu'importent ces disparates à peine perceptibles dans un tableau dont l'ensemble est si antique par l'esprit? Oui, Corneille semble s'être assimilé l'esprit de tite Live, non pas seulement dans ce cinquième acte, qu'on a jugé parfois plus historique que dramatique, mais dans le corps entier d'une tragédie dominée par une double majesté : celle de la puissance divine, celle de l'autorité paternelle.

Comme les Romains se sentaient le peuple favori des dieux, comme la religion du foyer, s'élargissant peu à peu, leur avait enseigné la religion de la patrie, ils avaient pour les dieux un culte filial et de tous les instants, qui se confondait avec le patriotisme. Les femmes ne sont pas seules à invoquer ou à remercier les dieux, dans leurs inquiétudes ou dans leurs joies. Ne semble-t-il pas que le vieil Horace vive dans une sorte de communion intime avec les dieux, et que ces dieux, toujours présents, lui communiquent tantôt la sérénité de sa résignation presque fataliste, tantôt la fierté plus qu'humaine de son indignation paternelle ? A tous les actes de la vie civile et publique préside une divinité protectrice ou menaçante, dont il faut s« conserver la faveur ou désarmer le courroux. Les sacrifices, sahs cesse multipliés, sont un tribut qu'on lui doit et qu'elle attend : c'est pour consulter la volonté divine que le combat est suspendu ; c'est parce que la volonté divine a prononcé que le combat s'engage. Horace a-t-il vaincu : qu'un sacrifice en remercie les dieux. A-t-il égorgé sa sœur: qu'un sacrifice expiatoire les apaise. C'est ce qui a fait dire, fort justement, à M. Desjardins qu'Horace était la peinture du « patriotisme religieux sous les premiers rois de Rome >'.

Si voisine d'ailleurs qu'elle soit du fatalisme, celte foi enthousiaste et absolue n'annihile pas la volonté humaine. Appuyée précisément sur la religion, — puisque le père est avant tout le repiésenlant de la religion domestique, — l'autorité paternelle nous apparaît comme sacrée. « Rien, dans notre société moderne, ne peut nous donner une idée de cette puissance paternelle. Dans cette antiquité, le père n'est pas seulement l'homme fort qui protège et qui a aussi le pouvoir do se faire obéir; il est le prêtre, il est Ihéritier du foyer, le conlinuateur des aïeux, la tige des desciMulants, le dépositaire des rites mystérieux du culte et des formules secrèlcs de la prière. Toute la religion réside en lui... Le droit de justice que le père exer-

çait dans sa maison élait complet et sans appel. Il pouvait condamner à mort, comme faisait le magistrat dans la cité; aucune autorité n'avait le droit de modifier ses arrêts'. » Cette toute-puissance du père, maître et justicier, ne se laisse guère entrevoir, dans le récit de Tite Live, que vers la fin, alors que le vieil Horace déclare juste le meurtre de Camille et proteste qu'il l'eût vengée lui-même sur son fils, si elle n'eût pas été coupable. Chez Corneille, au contraire, elle est au premier plan; le tragique français a trouvé moyen d'être ici plus Romain que Tite Live.

Si l'on va au fond des choses, et si l'on écarte le cinquième acte, la part de l'imitation se trouve considérablement réduite. 11 y a plus : par sa simplicité même, le texte de Tite Live semble devoir être une gêne plutôt qu'un secours pour un auteur dramatique, et l'on ne voit pas bien tout d'abord comment il en pourra tirer la matière de cinq actes, comment il pourra soutenir si longtemps l'intérêt d'une action dont un récit doit être l'àme. Corneille accepte le récit; mais il n"a garde de lui laisser la forme d'une narration historique : il l'accommode au théâtre, le coupe, en prolonge l'intérêt, qu'il suspend, en double l'effet par une admirable péripétie. De même, pour la peinture des caractères, il s'empare des données de Tite Live, mais les complète et y découvre des ressources imprévues. C'est lui-même qui l'observe : « Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements de la passion ou à la sévérité du devoir forment de puissantes agitations, qui sont reçues de l'auditoire avec plaisir... Horace et Curiace ne seraient point à plaindre s'ils n'étaient point amis et beaux-frères 2. » Voilà le grand ressort qui fait mouvoir l'action tout entière. Si le caractère de Sabine prête à la critique, combien dramatique est la situation que crée ce nouveau personnage ! et combien l'union déjà réalisée entre les deux familles est plus émouvante que l'union projetée de l'histoire! Par suite, le caractère du jeune Horace est mieux mis en lumière : il n'est plus seulement le Romain, le citoyen, le soldat farouche, ferox juvcnis, que Rome domine et écrase un peu, dont on nous montre la valeur sur le champ de bataille, la cruauté, insuffisamment expliquée, après la victoire. Comme on nous l'a fait voir de plus près, entouré des siens, qui s'op-

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