Discours de la traycdie
pospiit à lui et rehaussent encore son sauvage héroïsme, nous sommes mieux préparés, non sans doute à justifier, mais à comprendre son fratricide.
En un mot, Tite Live ne nous montre que la patrie ; près de la patrie. Corneille nous montre la famille, source d'émotions non moins profondes.
Horace n'est d'ailleurs, pour ainsi dire, que le sévère frontispice d'un monument que Corneille éleva, pendant de longues années, à la gloire de Rome. Seul, Horace représente la période des rois, tandis que l'ère, plus longue, il est vrai, de la République romaine, est représentée par Sophonisbe, Nicomède, Scrtorius, Pompée, Sitréna et celle de l'empire par Cinna, Othon, Tite et Bérénice, Héracîius, Polijeucfe, Pulchérie. Quelle galerie dramatique et historique tout à la fois! N'est-il pas vrai que Corneille a noblement conquis le titre de citoyen romain, et que Segrais ne se trompait guère quand il assurait que ce poète, tout Romain d'esprit, devait être « échappé des Cornéliens de Rome »?
« Horace » au tliéàire avant Corneille.
Il est curieux que le premier devancier de Corneille ait été le satirique et licencieux Pierre Arétin, plus connu sous le nom de l'Arélin, et surtout que cet écrivain, peu habitué aux sujets austères, ait traité gravement ce grave sujet. Sa tragédie à'Orazia (la sœur d'Horace), imprimée h Venise en 154(3, est mal nommée, puisque la so'ur dllorace meurt dès le troisième acte; et le cliM'ur des Vertus qui, à la lin de chaque acte, chante quelque moralité, ne contribue pas à l'animer. D'ailleurs, la [>i(''cc italienne, où tout parle aux sens, ressemble assez peu à la tragédie française, qui s'adresse à la raison et n'a souci d'émouvoir que l'ùme. Dès le début, les noms des six combattants choisis par Albe et Rome sont connus ; c'était s'interdire d'avance les émouvantes péripéties dont Corneille a tiré un parti si admirable: dès le second acte, où un chevalier romain fait au vieil Horace un long récit de la victoire de son nis, l'action principale touche h sa fin. L'acte III est celui du fratricide ; les deux derniers actes contieimenl le procès d'Horace, que le peuple condamne à passer sous le joug la tète
voilée, et à qui Jupiter, apparu tout à coup au milieu des éclairs, ordonne d'obéir. L'éclat de la mise en scène, l'intervention des féciaux, des duumvirs, de la foule tour à tour triouiphanle et attendrie, ne suffisent pas à voiler le peu d"orij:inalité de celte pièce.
En réalité. Corneille n'eut, du moins sur la scène française, qu'un devancier : c'est un certain Pierre de Laudun d'Aigaliers, auteur d'un Horace trigémine (les trois Horaces). Cette tragédie se compose de trois parties, gauchement reliées entre elles : 1° le combat des Horaces et des Curiaces, épisode héroïque traité en style pittoresque ; qu'on en juge par ce vers souvent cité :
Çà, çà, tue, tue, tue! — Çà, çh, çà, tue, lue, pif, paf !
— 2° le procès du « sorricide » et son acquittement; — 3° la mort de Tullus Hostilius, qui , coupable d'avoir fait écarteler le chef des Albains, Metius Sulfetius, est foudroyé « avec son gentilhomme ». On a critiqué la duplicité d'action de la tragédie cornélienne; mais que dire de l'action triple et du double dénouement de Vlloi'ace trigémine ?
Ce serait faire injure à Corneille que d'insister sur cette comparaison ; mais le troisième de ses devanciers est plus digne d'être nommé à côté de lui. C'est à soixante ans (1662) que l'infatigable Lope de Vega publiait el Honrado Hermano, roman d'aventures plutôt que tragédie historique, mêlé de réminiscences de Tite Live, des déguisements et des enlèvements de la tragi-comédie, terminé par l'acquittement d'Horace et son mariage avec la fille d'un sénateur.
Plus vraisemblable et plus antique que d'Aigaliers et Lope de Vega, Corneille a été plus original que l'Arétin. C'est poui'tant la pièce de Lope de Vega qui semble lui avoir inspiré l'idée de rajeunir un sujet où aucun écrivain, depuis Tite Live, n'avait encore imprimé cette marque personnelle et durable qui décourage les imitateurs.
Comment Corneille a passé de la tragi-comédie à la tragédie classique.
Plusieurs critiques reprochent à Corneille d'avoir prématurément abandonné l'Espagne pour Rome. « Quitter l'Espagne
dès l'instant qu'il y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du Cid, et renoncer de gaieté de cœur ù tant de héros magnanimes qui lui tendaient les bras, mais tourner à côté et s'attaquer à une Rome castillane, sur la foi de Lucain et de Sénèque, ces Espagnols bourgeois sous Néron, c'était pour Corneille ne pas profiter de tous ses avantages et mal interpréter la voix de son génie, au moment où elle venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne*. » La rupture avec ce passé, dont la gloire était encore toute fraîche, ne fut pas si brusque qu'on l'imagine, et lui-même Sainte- Beuve prend soin de l'indiquer lorsqu'il écrit que, déserteur de l'Espagne, Corneille passa dans le camp des Romains, mais (le Romains fort proches parents des Castillans du Cid, et parlant haut comme eux. Même dans Horace et Cinna, il faudra l'aire la part de cette grandiloquence castillane. On peut regretter, il est vrai, que Corneille, esclave d'un préjugé alors dominant, ait abandonné l'histoire moderne pour l'histoire ancienne, jugée seule propre à fournir des sujets de tragédie; mais il y reviendra dans Don Sanche, et n'écrira guère alors qu'une tragi-comédie. Le Cid même, le plus jeune des chefs- (i'œuvre cornéliens, qu'est-ce autre chose, par certains endroits, qu'une tragi-comédie, la plus admirable de toutes, il est vrai ?
Qu'on s'en afflige ou qu'on y applaudisse, il n'en est pas moins certain qu'Horace marque une date dans l'histoire de l'art dramatique. Ce jour-là. Corneille restreignait volontairement le champ illimité du drame ; ce jour-là, il créait la tragédie classique, telle que nous la concevons encore, telle que nous l'étudions dans son passé un peu lointain, telle que Racine et Voltaire l'acceptèrent de ses mains et la firent fleurir. Le Cid et Horace, voilà deux formes très dilférentes d'un art toujours le même au fond. Ne disons pas que Corneille a fait mieux, cette fois, mais reconnaissons qu'il a voulu faire autre chose; qu'il a profité des crili(iues, qu'il a de bonne foi essayé de se plier aux règles que ses rivaux lui opposaient avec un si insolent pédantisme. L'Arétin et Lope de Vega se souciaient peu des unités; Corneille les respecte et veut qu'on le sache. Horace — il se plaît à le remarquer — est au nombre des pièces fort rares qu'il a pu réduire à la rigueur de l'unité du lieu. Tout