‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 33 sur 94 · Cours de litUratiire dramatiqui · texte numérisé non relu

Cours de litUratiire dramatiqui

tualion terrible, quelles paroles ce père Irouve-t-il pour alléger la douleur de sa ùlle? Il lui parle de l'Etat sauvé, de Rome triomphante, comme si toutes ces froides raisons pouvaient arrêter l'explosion de ce fiévreux désespoir! 11 va plus loin :

En la mort d'un amant, vous ne perdez qu'un homme Dont la perte est aisée à réparer dans Rome :

cette âme déjà froissée, il ne craint pas de la froisser encore par les considérations les plus vulgaires, les plus tristement pratiques, les plus indignes de lui et d'elle. Alors que l'image de Curiace saniilant l'occupe tout entière, il ose lui parler d'un autre fiancé, d'une autre union prochaine :

Après cette victoire, il n'est point de Romain Qui ne soit glorieux de vous donner la main.

D'où lui vient cette gaucherie naïve que, chez d'autres, on qualifierait plus sévèrement? De ce qu'au fond il comprend le patriotisme comme son fils, de ce qu'il n'admet pas qu'on se plaigne quand la patrie est victorieuse, de ce qu'il subordonne tous les autres sentiments à ce sentiment jaloux et absolu. Ne le prouve-t-il pas quand, armé de sa toute-puissance paternelle, il jure de punir par ses propres mains son fils de sa lâcheté? Le jeune Horace, ce dévot de la patrie, intolérant comme tous les dévots, frappe sa sœur parce qu'elle a, comme on dirait aujourd'hui, blasphémé le saint nom de Rome. Le vieil Horace veut frapper son fils parce que, seul contre trois, il a renoncé à un combat devenu presque impossible. Des deux côtés, sauf les diiférences de mesure et de situation, le patriotisme n'est-il pas également exclusif?

Mais le vieil Horace est, dit-on, plus tendre et plus humain que son fils. Oui, sans doute, et il n'y a point là de contradiclion : carie vieil Horace, c'est le jeune Horace vieilli, attendri, apaisé. Si le patriotisme chez tous deux est le même, il revêt chez tous deux des formes diverses. Prétendra-t-on — malgré le plaidoyer du cinquième acte, où le père s'identifie avec le iils — que Corneille a voulu créer deux caractères opposés? Nous demanderons où est l'opposition, sinon dans ces vertus paisibles et sereines qui sont les vertus de la vieillesse. Vieux, on peut être, au moins dans la forme, tout autre qu'on n'était dans la jeunesse. Les plus féroces batailleurs des épopées du moyen âge meurent couronnés de l'auréole des saints. Au

XVII* siècle, le plus belliqueux et le plus vaniteux des égoïstes, la Rochefoucauld, niùii et adouci par respéiience, recevait de M™^ de Sévigné le beau mais étonnant surnom de « patriarche ». Corneille lui-même ne nous peignait-il pas, presque en même temps que la figure du vieil Horace, celle d'un empereur clément qui avait commencé par être le plus cruel des dictateurs? L'Auguste magnanime que les conjurés bénissent au cinquième acte de Cinnu est-il bien le sanglant Octave qu'ils maudissent au premier?

Ainsi du vieil Horace : en ces temps de crise, le patriotisme ne pouvait être sincère et efficace qu"à condition d'être tyrannique. Le vieil Horace, jeune, a dû être patriote avec le même emportement que son fils ; vieux, il l'excuse avec une indulgence voisine de la complicité, mais d'une complicité inconsciente, car en ce dernier de ses enfants il voit avec complaisance revivre l'énergie de sa jeunesse. On dit que les Romains aimaient à tempérer par le doux vin de Chio l'àpreté de leur falerne ou de leur cécube. Eh bien, la vertu du jeune Horace, c'est le vin pur du terroir, le vin qui donne l'ivresse sauvage; mais à la vertu franche du vieil Horace l'âge a mêlé la tendresse, ce vin de Chio qui réchauffe et n'égare pas.

Le caractère du jeune Horace. — En qnoi son pafriotisnie «lîlTère de celui de l'urîace.

S'il n'était pas dangereux de prêter à Corneille des intentions systématiques qui peut-être étaient loin de sa pensée, nous dirions que dans les deux Horacessont personnifiées deux phases, non seulement de la vie et de l'àme humaine, mais encore de l'histoire du peuple romain, intraitable tant que les nécessités de sa situation lui firent un devoir de l'être, puis devenu moins égoïste et moins fanatique lorsqu'il put se relâcher sans péril de sa rudesse primitive.

Le jeune Horace serait-il incapable de s'élever un jour à cette sérénité qui n'est pas l'indilférence? L'amour exagéré de l'anlithôse n'a-t-il pas conduit la plupart des criticpics à grossir le trait dominant de ce caraelère, qui, si l'on y regarde de jdus prés, admet quelques nuances très légéi'es? Ksl-il vraisemblable que Corneille ait voulu faire son héros d'un simple fou furieux,

d'un soldai sans intelligence et sans cœur? Car l'intention de Corneille ne paraît point douteuse : il intitule sa tragédie Horace, et c'est le jeune Horace seul qu'il appelle de ce nom, tandis que le vieil Horace est toujours appelé par lui Horace le père. On objecte que Corneille peint des héros absolus et tout d'une pièce; que son imagination, éprise d'un pur idéal, dédaigne les nuances, les sentiments mixtes et contradictoires où triomphe Racine; qu'il conçoit une passion abstraite et la suit jusqu'au bout en ses conséquences logiques; que, par suite, chez Horace, le patriotisme doit étouffer la sensibilité. Mais un héros est au-dessus, non en dehors de l'humanité. S'il va droit à son devoir, sans hésitation et sans déchirement intérieur, alors qu'un suprême combat devrait se livrer dans son àme, ne dites pas qu'il est surhumain, dites qu'il n'est plus humain. Un héros ne nous émeut que dans la mesure où il est homme, et Horace nous émeut, — moins, il est vrai, qu'il ne nous étonne. Songeons combien de saci'iflces il doit faire à la patrie : il aime son père, et au moment de marcher à la mort il le quitte sans trouble, du moins apparent; il aime sa femme et sa sœur, et il s'apprête à les désespérer. Est-il possible qu'il atteigne sans effort à cette stoïque impassibilité?

Prenons cette admirable acte II, où son caractère se détache avec un relief si saisissant. L'acte H s'ouvre précisément par deux scènes où Horace est au premier plan, mais se fait voir sous deux aspects assez divers. Dans la première, il sait qu'il est l'élu de Rome, mais il ignore quels seront les élus d'Albe Ce choix l'enorgueillit, mais l'étonné encore plus. Il est modeste encore, ou tout au moins — car la modestie n'est pas ime vertu antique — il est encore éloigné de cette jactance qui gâtera bientôt son héroïsme. Il parle à Curiace en ami, en frère. Dans la seconde scène, il lui parlera en ennemi et ne lui ménagera ni les injustes reproches ni les sarcasmes d'une ironie cruelle. Que s'est-il donc passé dans l'intervalle de la scène i'''' à la scène m? Albe a désigné les Curiaces pour ses champions ; il ne veut plus les connaître, et le ton dont il parle à l'un d'eux change aussitôt, à peu près comme change le ton de Rodrigue, qui, dans les stances du premier acte, s'attendrit à la pensée de combattre « le père de Chimène », et qui au second acte le provoque avec une insultante hauteur. Seulement, la lutte morale qui peut, qui doit se livrer dans l'àme du héros entre des sentiments si divers est à peine indiquée dans Horace, tandis qu'elle occupe toute une scène

du Ci'l. La transition manque : on ne voit pas bien pourquoi ce patriotisme, paisible d'abord, prend ensuite des airs de défi. Quelques mois pourtant çà et là laissent deviner l'effort :

Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime. S'attacher au combat contre un autre soi-même. Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur, Et, rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie. Une telle vertu n'appartenait qu'à nous.

Est-ce qu'après de telles paroles, significatives dans la bouche de ce soldat, l'acteur Baron était si blâmable de mettre une nuance d'émotion contenue et bientôt réprimée dans le vers l'ameux :

Albe vous a nommé : je ne vous connais plus?

Est-ce que, même après la résolution prise, devant les pleurs de Sabine et de Camille, Horace ne se laisse pas attendrir et n'a pas à se reprocher à lui-même cet instant fugitif où des femmes ont « étonné » sa vertu? 11 est vrai que cet instant ne reviendra plus. Comme Polyeucte, mais avec moins d'efforts, de plus en plus il se dégage des affections individuelles, et de plus en plus il s'exalte dans cette religion du patriotisme qui a ses martyrs, et aussi ses fanatiques. Désormais, il ne s'appartient plus; il n'est plus que l'instrument passif de Rome ; dès que Rome l'ordonnera, il frappera, sans regarder s'il frappe Curiace ou Camille.

Il est convenu que l'opposition du caractère de Curiace à celui d'Horace est destinée à faire ressortir le mauvais côté de ce patriotisme inclément et surhumain : « Une certaine grandeur, également éloignée d'un héroïsme impossible et d'une vertu ordinaiie, tel est le trait commun aux principaux personnages de Corneille... Celte grandeur est quelquefois hors de la nature; la force d'Ame y parait loucher à la dureté, par exemple dans les deux Iloraces, chez qui le citoyen a lue l'homme. Corneille lui-même en a du scrupule. A ces paroles du jeune Horace, d'un sublime un peu sauvage :

Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.

Corneille fait cette réponse si palhéli(iue par la bouche de Curiace :

Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue,

corrigeant ainsi ce qu'il y a d'outré dans le héros par ce qu'il y a de plus naturel dans l'homme, et le sulilime du possible par le sublime de la réalité*. » Assurément, l'anlithèse, ce procédé si éminemment dramatique, est partout dans Horace : au vieil Horace s'oppose le jeune Horace; au jeune Horace, Curiace; à Curiace, Valère; à tous, Sabine et Camille, qui, à leur tour, s'opposent enlre elles. Mais au profit de qui tourne l'antithèse, dans cette fameuse scène m de l'acte II? Nous n'hésitons pas à le dire, contrairement à une opinion fort répandue : c'est au profit du jeune Horace.

Certes, il est impossible d'imaginer un plus « honnête homme » que Curiace. Il représente une autie variété du patriotisme, et ne croit pas que le dévouement à la patrie exige le sacrifice de l'amitié ni de l'amour. Horace ne veut voir que ce qui divise les Albains et les Romains; Curiace aime à se souvenir de ce qui les rapproche. Nous le comprenons et nous l'aimons aujourd'hui, mieux qu'Horace, ce héros dont l'héroïsme nous est accessible et qui au-dessus de la petite patrie aperçoit la grande. Nous aussi, sans embrasser naïvement toutes les nations dans une fraternité illusoire, nous ne nous croyons pas obligés de les confondre toutes dans une haine stupide et nous ne nous laissons même aller à la haine que lorsque la haine devient un devoir patriotique. Mais est-ce que le devoir môme ne semble pas être ici du côté de Curiace ? Est-ce que les deux nations ne sont pas vraiment ici des nations sœurs? Peut-il deviner que ce petit peuple romain, enflé d'ambitions démesurées, ne veut pas reconnaîtie de frères, parce qu'il ne veut pas reconnaître d'égaux? Loyalement, il tend la main à son adversaire; il s'aftlige qu'on la repousse; il s'indigne qu'au dédain enjoigne l'oulrage, car il a conscience de ne point le mériter. Sa pitié, il le dit, n'est point une lâche terreur; il court sans délibérer à son devoir, il ne souhaite pas de pouvoir reculer. Son cœur est touché, son courage n'est pas abattu :

Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'cbrauler.

En vain Camille, sa fiancée, se trompant sur la nature de sa passion, essaye de lui faire déserter ce devoir, si douloureusement mais si clairement aperçu. Pas plus qu'Horace il n'est

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