M. Nisard, Histoire de la littcraiurc française, t. II
homme à mettre en balance sa passion et son devoir; il plaint Camille, mais ne peut que la plaindre :
Avant que d'être à vous, je suis à mon pays.
Ses faiblesses mêmes, loin de nous éloigner de lui, nous inspirent une involontaire sympathie. 11 est plus homme ainsi, plus semblable à nous. Oui, notre sympathie lui est assurée; mais c'est à Horace que va notre admiration. Corneille l'a voulu ainsi, lui qui nous laisse à peine entrevoir Curiace aux deux premiers actes et qui le fait disparaître ensuite pour laisser la place libre aux Horaces. On le sent bien à ces représentations populaires où un public peu raflinc est admis à applaudir les héros cornéliens. U écoute Curiace avec intérêt; il a pour lui de l'estime, mais il se passionne pour l'altière grandeur d'àme d'Horace.
Comprend-il que, sous ces traits un peu farouches, Corneille a voulu peindre le dévouement absolu, linllexibilité nécessaire, l'entêtement sublime du citoyen et du soldat de Rome naissante? Non, ces considérations historiques toucheraient peu la foule, qui se laisse prendre aux choses par les entrailles et ne cherche point de raisons pour avoir du plaisir. Les caractères tout d'une pièce de Corneille sont-ils mieux faits pour émouvoir dos spectateurs illettrés que les héros nuancés de Racine? Peut-être. Mais, avant tout, ils sentent d'instinct que Curiace, dont on serait heureux de faire son ami, ne saurait être le héros dont Corneille entend proposer le modèle idéal à l'imitation des cœurs faibles. C'est que, dans le danger pressant de la patrie, les moitiés d'héroïsme ne sul'fiscnt pas. En toute autre circonstance, nous nous contenterions de la valeur rétléchie d'un Curiace; à ce moment, c'est un Horace qu'il nous faut, et les Horaces sont rares. Oui, à ces heures critiques, il nous faut un homme dont l'àme soit fermée h toute hésitation, à tout scrupule pusillanime, à tout sentiment personnel dont l'intérêt pul)lic puisse soutfrir. Curiace semble diie : « Ma patrie a fait choix de moi, je lui obéirai; mais j'aimerais mieux qu'elle eût désigné un autre champion. » Horace, au contraire, est joyeux et lier de l'honneur que lui fait son pays; il brûle de combattre et de donner sa vie pour Rome, il jure de vaincre ou de mouiir. Faut-il dire toute notre pensée? Horace, c'est le volontaire (|ui n'a qu'un but et qu'un désir : sauver sa patrie menacée. Curiace, c'est le conscrit qui combat et nunirt, mal-
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i;ré lui, pour elle. A l'occasion, sans doute, le conscrit pourra se révéler héros; mais il ne le sera point tout d'abord, par l'élan spontané de sa nature.
Le pntrioti^tine et l'orgueil d'Horace expliquent son fratricide.
On accuse l'inintelligence, la vanité fanfaronne, la cruauté d'Horace. C'est, dit-on, un héros antique dans la peau d'un soudard féroce et épais, un être borné dont l'étroite cervelle n'admet qu'une idée, celle de la grandeur de Rome. Nous n'examinerons pas la part qui peut être faite à la volonté dans cette obstination à ne voir qu'une idée, à s'abstraire de tout ce qui n'est pas elle, à ne suivre qu'elle, mais à la suivre jusqu'en ses dernières conséquences. Non : il est certain qu'Horace manque de largeur d'esprit et de tact, qu'il est gauche et assez grossier avant d'être criminel. Mais, lors même qu'il aurait les qualités de délicatesse et de finesse qui lui manquent, quel usage en ferait-il dans la situation où il est placé? On ne raisonne pas sous les armes, et l'exercice même de l'intelligence est souvent déplacé dans l'exécution machinale de la consigne. Entendue et acceptée comme une règle salutaire, la consigne elle-même ne peut-elle pas avoir sa grandeur?
Cette étroitesse de vues, volontaire ou inconsciente, une fois reconnue, — et la force des choses ne veut -elle pas que le patriotisme vraiment fort soit étroit? — ne comprend-on pas l'orgueil énorme et naïf qui en est la conséquence fatale? Aux yeux des anciens, l'amour de la patrie et l'amour de la gloire étaient inséparables : seule, la patrie était en possession de distiibuer cette gloire enviée de tous, conquise par quelquesuns à force d'héroïsme, c'est-à-dire de patriotisme. Accordons que dans l'héroïsme du jeune Horace il entre quelque peu de vantardise, plus castillane encore que romaine, qu'il parle trop de sa « gloire » (mais on sait que les héros et héroïnes de Corneille usent et abusemt de ce mot), qu'il s'en montre préoccupé au moment même où le remords de son crime devrait étouffer en lui le souvenir de son exploit, qu'il a grand tort, par exemple, à cette heure où la vanité devi-ait se taire, de s'écrier, comme le fastueux don Gormaz du Cid : «Un homme
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tel que moi! » Mais d'où lui vient cette vanité, sinon de sa façon d'aimer et de servir la patrie? Si le pays est tout, l'honneur suprême ne sera-t-il pas d'être choisi entre tous par ce pays pour défenseur de sa liberté en danger? De quelle immense fierté, dès lors, cet élu ne devra-t-il pas se sentir gonflé? et comme il en viendra bientôt, sans même s'en rendre compte, à identifier ses propres intérêts et son propre orgueil avec les intérêts et l'orgueil de Rome qu'il défend ! Il ne distingue même plus entre Rome et lui; il dirait volontiers, en un autre sens : « L'Etat, c'est moi, » ou, comme cet autre Romain de Corneille :
Rome n'est plus dans Rome : elle est toute où je suis '.
Pénétré de l'importance de son rôle, enorgueilli encore par sa victoire récente, ce triomphateur peu discret fait parade de ses (c trophées » et montre, avec une satisfaction presque enfantine, son bras vengeur et libérateur, à qui? précisément à celle dont ce bras vient de tuer l'amant, à celte Camille, aussi exclusive dans son amour qu'il l'est, lui, dans son patriotisme. Le vieil Horace a dit, à. peu près, à sa fille : « Ne songe qu'à la victoire de Rome; » le jeune Horace dit, avec une nuance de fatuité : « Ne songe qu'à ma victoire. » Camille y songe bien, vraiment! Dans la victoire de Rome elle n'a vu que la mort de Curiace, et Horace, plus étonné encore qu'indigné, s'écrie :
O d'une indigne sœur insupportable audace!
D'un ennemi public, dont je reviens vainqueur.
Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur!
Où donc est le trait de caractère? dans l'hémistiche égoïslo : dont je reviens vainqueur? N'est-il pas plutôt dans ce mol qui éclaire la conduite entière d'Horace : un ennemi public? C'est parce que Curiace était devenu un ennemi public qu'Horace l'a traité en ennemi personnel après l'avoir traité en ami, et qu'il l'a accablé de son mépris, élrange autrement. C'est parce que sa sœur pleure un ennemi public qu'il la tuera :
Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain.
Jamais il ne se repentira de l'avoir tuée : car si i>l(is lard il