Scrtjriusi III, I
demande la mort, c'est qu'il craint qu'une plus longue vie, au lieu d'augmenter sa renommée, n'en affaiblisse l'éclaJ;. Ainsi le veut la logique inexorable de ce caractère.
Le caractère de Camille en conflit avec celui d'Horace. Un coup d'épée inévitable.
Le caractère de Camille, malgré ses contradictions et ses brusques alternatives de joie et de tristesse, n'est pas, au fond, moins logiquement tracé, de manière à rendre inévitable le conflit que nous prévoyons entre elle et son frère. Partis de deux points opposés, ils doivent, nous le comprenons, se heurter dès la première rencontre qui suivra le combat. Autant l'un, dédaigneux des alîections individuelles, garde les yeux fixés sur l'idée abstraite du devoir, autant l'autre est incapable de s'élever à la notion de la patrie et des sacrifices que la patrie peut exiger de ses enfants. Toujours monté au ton héroïqjue, le patriotisme d'Horace est égal, presque monotone; rien n'est moins égal, au contraire, que la passion de Camille; rien n'est plus tourmenté, plus mêlé de soudaines explosions d'enthousiasme et de soudaines défaillances. Dès la première scène, Julie nous la peint irrésolue, incertaine, agitée par de vagues inquiétudes, tantôt pleurant sur les vaincus, tantôt laissant éclater une joie étrange à la nouvelle du combat qui va se livrer. Elle-même, presque aussitôt, vient nous expliquer la cause de ce brusque accès d'allégresse : elle a consulté un devin grec, dont elle interprète l'oracle à double sens en faveur de ses espérances folles. Puis, de môme qu'un oracle l'a subitement rassurée, un songe confus renouvelle ses premières craintes. On dirait qu'elle prend plaisir à se tourmenter et à se tromper ellemême. Curiace parait-il pour annoncer la paix prochaine, elle s'imagine qu'il fuit le combat pour la rejoindre; avant qu'il ait pu s'expliquer, elle le félicite de celte lâcheté, tant à ses yeux le devoir est peu de chose au regard de celui qui aime ! Est-il désigné avec ses frères pour combattre les trois Horaces, elle s'efforce de l'arracher à ce périlleux honneur, elle ne comprend pas qu'il lui résiste, elle l'accuse et se lamente. Le combat est-il suspendu : alors que tout le monde autour d'elle renaît à l'espérance, elle se refuse à espérer. Nerveuse et fébrile, elle manque
visiblement d'équilibre; l'imaginalion prédomine chez elle, aux dépens de la raison.
A quoi bon, d'ailleurs, cette analyse d'un caractère changeant et tout féminin ? Quelqu'un l'a faite avant nous, et c'est Camille elle-même, dans le monologue de l'acte IV. Avec quelle savante subtilité, mais aussi avec quelle douloureuse amertume, elle nous fait assister aux diverses révolutions de son âme et passe en revue les péripéties du sort dont elle a été jusqu'alors le jouet ! Avec quelle indignation elle proteste contre la « brutale vertu » qu'on veut lui imposer! Avec quelle résolution presque virile elle s'engage à braver en face son frère vainqueur ! Que ce frère vienne maintenant ; qu'à cette soeur désespérée il jelle, non pas un mot de consolation émue, mais une sorte de provocation nouvelle; qu'il ait toujours à la bouche le nom de celte Rome exécrée, cause première des malheurs de Camille, tout se précipitera vers un dénouement fatal : la fiancée de Curiace oubliera qu'elle est Romaine, le soldat romain ouiiliera qu'il est frère. Nous savons trop à quel degré d'exaltation en sens contraire tous deux sont parvenus pour nous étonner désormais des imprécations de Camille et du coup dépée d'Horace.
Ainsi est annoncé, expliqué, mais non pas assurément justifié, le fratricide. Moralement, ce meurtre restera d'autant plus inexcusable qu'il semble commis de sang-froid, selon la juste remarque d'un critique, et qu'Horace, en traversant tout le théâtre pour aller frapper sa sœur, a tout le temps de la réflexion. Mais il ne faut pas confondre l'art dramatique avec la morale en action. Peut-être est-il regrettable en soi que Rodrigue tue le comte, que Cinna et Emilie conspirent la mort de leur bienfaiteur, que Polyeucte se livre à des actes de violent fanatisme, que Rodogune, menacée de mort, veuille répondre au crime par le crime; Rodrigue, Cinna, Emilie, Polyeucte, Rodogune n'en seront pas moins glorifiés ou pardonnés par le poète, qui même se plaira parfois à nous faire admirer, fût-ce malgré nous, la monstrueuse perfidie d'une Cléopâtre. Ne nous demandons pas : l'action est-elle conforme aux règles de la stricte morale? Mais demandons-nous : estelle vraisemblable et dramatique? Qui oserait diie qu'en ce meurtre, auquel nous sommes préparés par une si savantç gradation, la vérité dramatique — sans parler de la vérité historique — n'est pas respectée ?
Mon seulement le poêle a pris soin de réunir en faisceau,