C. do Litt. — conNKU-i-E [Horace
comme on dirait aujourd'hui, toutes les circonstances atténuantes qui peuvent militer en faveur d'Horace; non seulement il a voulu que l'exaltation passionnée, égoïste, coupable, de Camille nous rendît moins sensibles à son infortune, mais encore, même après le crime, il ne se détourne pas du criminel : il l'absout, au cinquième acte, par la bouche du vieil Horace, qui parle ici en citoyen plus qu'en père :
Un promier mouvement ne fut jamnis un crime,
Et la louange est due au lieu du châtiment,
Quand la vertu produit ce premier mouvement.
Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
De rage en leur trépas maudire la patrie,
Souhaiter à l'État un maliieur infini,
C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni .
Aux yeux du vieil Horace, c'est donc Camille qui est coupable. S'il est, en effet, une conclusion qui ressorte de la tragédie entière, c'est que le dévouement sans réserve à la patrie est la première des lois : Horace est absous et glorifié pour avoir suivi cette loi jusqu'au bout, même en violant les lois de la nature, tandis que Camille est punie pour n'en avoir pas compris la nécessité, supérieure à tous les sentiments personnels.
L.e caractère de SaWiie opposé à ceux île Camille et de Valère.
Si l'on voulait mesurer toute la hauteur de cet héro'isme, étroit, mais indomptable, il faudrait opposer le jeune Horace, non pas à Curiace, dont les modernes préféreront toujours la fermeté attendrie, ni à Camille, dont le nom seul rappelle que ce héros est un héros sanglant, mais à Sabine, celte plaintive compagne d'un citoyen qui ne sait pas se plaindre. On nous dit, il est vrai, non sans raison, que Sabine est là pour nous reposer d'un sublime trop continu, pour remplir les lacunes de l'action, pour faire ressortir la passion emllammée de Camille par le contraste de sa tendresse larmoyante. Jamais, en effet, contraste n'a été plus nettement indiqué, jamais les intentions d'un poète n'ont été moins contestables. La première scène du premier acte nous peint le caractère de Sabine; la seconde, celui de Camille. Le rôle de l'une occupe l'attention
dans les trois premiers actes; linipoi tance du rôle de l'autre se relève aux derniers. Sabine hésite perpéluellement; Camille n'hésite pas un instant à préférer l'amour à l'honneur. Sabine est contianle et respectueuse des dieux; Camille, défiante et incrédule. Le personnage de Sabine est tout passif, et son intluence sur les événements est nulle ou peu directe, tandis que linfluence de Camille est fort considérable et que même toute la seconde partie de la pièce n'existerait pas sans elle.
Vu de ce biais, le caractère de Sabine n'apparaît point sous un jour fort avantageux; mais, considéré au point de vue moral, il reconquiert la supériorité qu'il a perdue au point de vue dramatique : Albaine et Romaine tout à la fois, placée entre sa patrie d'origine et sa patrie adoptive, Sabine a quelques raisons de se désespérer, et ce n'est point tout à fait sa faute si la gêne d'une situation fausse la réduit à se lamenter dans le vide. Cette honnête femme, de sang plus froid et d'esprit plus rassis que sa beile-sœur, serait incapable d'ouvrir aux mêmes fureurs son âme scrupuleuse et tendre. Peut-être même exagère-t-on l'insignifiance de ce rôle, dont la conception, critiquée à tort par Schlegel, suffit à l'originalité de la tragédie et nous permet, comme on l'a remarqué souvent, d'observer le contre- coup des événements publics sur une famille, confondant ainsi l'émotion qui nait des douleurs privées et celle qui nait des dangers de l'État.
Mais rapprochez cette honnête matrone du mari qui l'a élevée jusqu'à lui, sans doute parce que l'amour se plaît dans les contrastes. Assurément, elle est plus sensible que lui ; mais est-ce que celte sensibilité débordante ne nous réconcilie pas avec ce stoïcisme, si farouche qu'il soit? Elle semble plus intelligente, puisqu'elle voit le pour et le contre de tout, taudis que son mari ne voit et ne veut voir jamais qu'un côté des choses ; mais est-ce qu'il n'y a pas des occasions où il faut savoir fermer les yeux et se taire, pour marcher aveuglément au devoir? Sabine ne sait que pleurer, que s'épuiser en réciiminalions stériles, que se proposer comme victime, sans qu'on accepte jamais cet impossible sacrifice.
Descendons un degré encore et mettons Valero en face de celui dont il se fait l'accusateur. Comme ce voi<;inage le fera paraître petit, malgré l'habileté de son léquisitoire ! Midicule au quatrième acte, lorsipi'il vient annoncer la mort de Curiace, son rival, avec l'cmpressoment d'un galant qui se fait de fêle, dit Sainte-Beuve, paice (ju'il y voit nue chan<"o nouvelle de suc-
ces pour sa passion méconnue , il se rend odieux au cinquième acte, lorsqu'il veut perdre celui dont il aspirait à être le beaufrère. Mais pourquoi le poète veut-il nous le peindre si ridicule et si odieux? Parce que ce Romain, dans le péril de la patrie, voit autre chose que la patrie; parce qu'au suprême intérêt de l'État il associe le misérable intérêt de son amour. Ajoutons pourtant qu'il est ridicule, à un autre point de vue, paixe qu'il doit l'être, parce que, selon le langage usité du temps de Corneille, il est r« amoureux », tandis queCuriace est l'u amant». Dans le théâtre cornélien, les « amants » sont naturellement héroïques, puisqu'on les admire et qu'on les aime, ce qui est tout un; les « amoureux », au contraire, sont voués au rôle subalterne et toujours sacrifié de l'infante et de don Sanche dans le Cid, de Maxime dans Cinna, de Séleucus dans lîoT^ogîine. L'amour a donc sa place, dans Horace, à côté du patriotisme, et cette place semble d'abord assez large : n'est-ce point en efïet l'amour qui, en causant le meurtre de Camille, cause le second péril d'Horace? Mais, par cela même, on sent que l'amour est peint ici sous des couleurs beaucoup moins favorables que dans le Ciel. « J'ai cru jusqu'ici, écrivait plus tard Corneille', que la passion de l'amour est trop chargée de faiblesses pour être la dominante d'une pièce héroïque; j'aime qu'elle y serve d'ornement et non de corps. » Quoi qu'il en dise, il ne l'avait pas toujours cru, et ses ennemis lui avaient précisément reproché d'avoir glorifié en Chimène les faiblesses du cœur. Cette fois, il les punit en Camille. Et pourtant certains traits gracieux du caractère de Camille, qui n'est point uniformément furieux, nous font souvenir parfois de Chimène. Celle dont les invectives vont frapper au visage Horace vainqueur ne puise son audace d'un moment que dans la profondeur d'une tendresse exaspérée. Heureuse, elle est douce sans effort et indulgente, même pour Valère :
Tout ce que je voyais me semblait Curiace I
Cette désespérée commence par être une raffinée, amoureuse de subtilités et d'antithèses presque autant que de Curiace, une précieuse pour qui les finesses de la galanterie romanesque et de la métaphysique amoureuse n'ont aucun secret. Ce jargon délicat était à la mode, et les habitués de l'hôtel de Rambouillet y devaient applaudir, comme ils devaient applaudir au sa-