‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 43 sur 94 · C. de Lilt. — coHNEiiXE (Cinna · texte numérisé non relu

C. de Lilt. — coHNEiiXE (Cinna

2 COUUS DE LITTÉRATURE

sionnées, plus de victoires chèrement achetées. Mais la lutte a mûri le poète, et Boileau pourra dire :

Au Ciil perséculé Ciiiiia doit sa naissance.

Les suffrages de l'élite ne firent jamais défaut à Cinna. Il est fort douteux que le duc d'Enghien, le futur Condé, alors âgé de vingt ans, ait versé au cinquième acte les la^-nies généreuses qu'on lui prête; on aimerait à s'imaginer, avec Voltaire,

Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille;

mais, si l'on ne saurait accepter sans réserve cette ingénieuse, légende, il paraît certain que, trente-quatre ans après, la clémence d'Auguste touchait encore Louis XIV et lui arrachait presque la grâce du chevalier de Rohan, condamné à mort pour crime de haute trahison.

N'avoir pas lu Cinna passait pour le dernier mot de l'ignorance, et l'auteur d'une Comédie de la Comédie (16C1), Dorimon, égayait les spectateurs aux dépens d'un sot qui vantait la prose du chef-d'œuvre toujours admiré. Ce sont là d'obscurs témoignages : d'autres nous viennent de plus haut. Rotrou, tout à la fois le pè/'e, le maître et le disciple de Corneille, dans Saint Genesf, son Polyencle à lui, par un admirable anachronisme, mettait, en 1646, dans la bouche de son principal personnage, l'éloge de l'ami en qui il ne voulut jamais voir un rival. 11 glorifiait ces tragédies tout antiques, qui, justement renommées,

Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste, Ces poèmes sans prix, dont son illustre main D'un pinceau sans pareil a peint fesprit romain.

Au xviii« siècle, il est vrai. Voltaire ne parle de Cinna que sur le ton d'une admiration tempérée. Il écrit à Duclos (25 décembre 1761) : « Je regarde Cinna comme un chef-d'œuvre; quoiqu'il ne soit pas de ce tragique qui transporte l'àme et qui la déchire, il l'occupe, il l'élève. La pièce a des morceaux sublimes ; elle est régulière", c'en est bien assez. » Cette régularité même, il ne la croyait pas absolue, puisqu'il contestait l'unité d'intérêt d'une tragédie dont Emilie et Cinna seraient d'abord les héros, avant Auguste. Disciple de Voltaire, la Harpe enchérit encore sur lui : « Ces défauts dans les caractères, les

invraisemblances de Tun et les ridicules de l'autre, achèvent de détruire Tintérêt de l'action, dont les .ressorts ne sont plus tragiques. Que reste-t-il donc pour soutenir la pièce jusqu'au cinquième acte? Le seul intérêt de curiosité : c'est un grand événement entre de grands personnages. » Ainsi, la passion avec laquelle nous nous attachons d'abord au parti des conjiu'és; l'élonnement profond et dramatique qui s'empare de nous quand nous rencontrons un homme là où nous pensions rencontrer un tyran ; l'admiration que nous inspirent d'abord le farouche héroïsme d'Emilie, puis la clémence généreuse d'Auguste, tout cela n'est qu'une affaire de pure curiosité! La Harpe, il est vrai, daigne reconnaître que Cinna est un drame beaucoup plus régulier que les Horaces, et que les scènes y sont bien liées entre elles. Mais d'autres avaient été plus hardis ou plus naïfs, comme ce jeune marquis de Yauvenargues, dont la délicatesse trop susceptible était elfarouchée d'entendre parler si haut les Romains de Corneille : « Cette affectation de grandeur que nous prétons aux Romains m'a toujours paru le principal défaut de notre théâtre et l'écueil ordinaire des poètes. » Yauvenargues ne faisait d'ailleurs que répéter une critique de Fénelon dans la Lettre à l'Académie. Pourtant le goût public ne s'était pas éloigné de Ciniia au xviii" siècle. Mais, à mesure que la Révolution approche, on voit de plus en plus en Cinna une tragédie politique, une sorte de thèse au sujet de laquelle les esprits se passionnent en sens contraire. Quand la Révolution a accompli son œuvre, cette tendance subsiste. Lui-même, Napoléon, aux yeux de qui la clémence est une pauvre petite vertu, voit dans le pardon d'Auguste la feinte d'un tyran, et approuve « comme calcul » ce qui lui semblait puéril comme sentiment.

Même confusion d'idées au xix« siècle. Entre les opinions contradictoires des admirateurs et des détracteurs à outrance de Cinna, il y a place pour une admiration sans fétichisme.

Les îïBÈÎtés. — Y a-toil unité d'iiitci'ct dans « Cinna »?

D'Aubignac louait dans Cinna l'unité rigoureuse de temps et d'action; mais il se plaignait de n'y pas rencontrer l'unité de lieu, car il ne lui semblait pas possible qu'un même endroit pût être à la fois un lieu de réunion pour les conjurés et une salle du palais d'Auguste. Dans le Discours des trois unités, comme dans son Examen , Corneille reconnaît volontiers cette « duplicité de lieu », et la justifle : « Pour rectifier en quelque façon cette duplicité de lieu quand elle est inévitable, je voudrais qu'on fît deux choses : l'une, que jamais on ne changeât dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait dans les trois premiers de Cinna. » Mieux eût valu avouer que la pièce se déroulait dans un milieu tout idéal, où ni Auguste ni Cinna ne pouvaient craindre d'éveiller un écho. Corneille, avec raison, se préoccupait fort peu du détail extérieur. Les indications de la mise en scène, recueillies dans les archives de la Comédie française, sont si sommaires, si peu précises, qu'on n'a pu reconstituer, d'après elles, la maquette de Cinna, lors de l'Exposition de 1878. Les voici, dans leur simplicité nue : « Cinna. — Le théâtre est un palais. Au second acte, il faut un fauteuil et deux tabourets, et au cinquième il faut un fauteuil et un tabouret à la gauche du roi. » Voilà le décor primitif qu'encadrait ce que d'Aubignac appelle « la toile peinte » de l'hôtel de Bourgogne. Mais que Bellerose ou Floridor y parût, on ne voyait plus qu'eux, et le cadre était oublié dès qu'avait retenti la voix de Cinna, d'Emilie ou d'Auguste. C'est ce que sent Corneille lorsque, souhaitant qu'on indique seulement le lieu général, il écrit : « Cela aiderait à tromper l'auditeur, qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevrait pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attacliant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter. » Avec la même bonhomie, il fait justice de 'unité de temps, tout en constatant que tous les événements de Cinna peuvent tenir en deux heures : « Je voudrais laisser cette durée à l'imagination des spectateurs. »

L'unité de l'intérêt ne préte-t-elle pas aux même critiques?

(?inna ou la Clémence cl Auguste, pourquoi ce litre accompagné d'un sous-titre? Cornoille aurait-il voulu nous avertir ainsi que le héros de sa tragédie était Auguste et non Cinna"? On Ta prétendu, mais il semble qu'en ce cas il eût été plus simple de laisser subsister le sous-titre seul, ou de substituer à ce titre trompeur, Cinna, ce litre plus vrai et plus significatif, A?/6fZ<s<t?. iN'y faudrait-il pas voir l'involontaire dénonciation d'un grave défaut, bien des fois signalé depuis? Voltaire ne cesse de critiquer la duplicité d'action et d'intérêt qui dépare, à son avis, nn tel chef-d'œuvre. Au deuxième acte, selon la Harpe, l'intérêt souffre, parce qu'on commence à s'intéresser à Auguste, non plus aux conjurés. « L'intrigue, sans être arrêtée, est donc au moins afTaiblie, parce que l'intérêt a changé d'objet. »

Est-il vrai que d'un premier acte franchement républicain l'on passe sans transition à quatre actes franchement monarchiques? La question serait bien vite tranchée si, avec certains commentateurs, on admettait que l'esprit de ce premier acte lui-même est loin d'être républicain, que les apostrophes emphatiques d'Emilie et le récit parfois déclamatoire de Cinna ont un seul but : nous détacher des conjurés pour nous rapprocher d'Auguste, maître nécessaire d'un État qui a tant soulîert et souffre encore des discordes civiles. Mais ce. langage emphatique n'est point particulier aux conjurés : Fénelon a pu le blâmer, avec exagération sans doute, jusque dans la bouche d'Auguste. Le récit du premier acte, c'est du Lucain, et l'on sait que Corneille distinguait mal Lucain de Virgile. Lui prêter tant de machiavélisme, c'est supposer d'abord que tous ses contemporains se sont grossièrement trompés sur le sens du premier acte, ensuite que Corneille, dans un intérêt qu'on ne voit pas bien, a perpétué cette erreur capitale en se gardant de la réfuter d'un soûl mot, soit dans son Examen, soit dans ?,Q% Discours. i\'est-il pas évident, d'autre jiart, que les conjurés concentrent au début toute l'atlention sur eux, et que nous sommes avec eux contre Auguste? Ne somble-t-il pas même que le poète voyait d'abord en eux les héros de sa pièce, mais ([ue, contraint par le développement logique des caractères et la tyrannie des situations; voyant se dresser devant lui un Auguste plus grand encore qu'il ne l'avait rêvé; vaincu, lui aussi, par le héros nouveau que son imagination vient d'enfanter tout d'une pièce, il se jette en même temps qu'eux aux pieds de l'empereur, pour se faire pardonner de l'avoir un instant méconnu?

La difficulté subsiste donc tout entière, et l'on peut la préciser ainsi : la tragédie de Cinna a-t-elle un héros unique, et quel est ce héros?

Aux yeux des critiques du xvu*' et du xvm» siècle, voici quel serait à peu près le plan suivi par Corneille :

1° Cinna conspire contre Auguste.

2° La conspiration de Cinna est découverte.

3° Cinna reçoit son pardon.

A nos yeux, le développement du caractère d'Auguste fait le fond de la tragédie, et Cinna se réduit à ces quelques mots :

1° Auguste est menacé par une conspiration.

2" Auguste découvre la conspiration.

S*' Auguste pardonne.

Le caractère de China. — Cinna ne peut être le héros de la tragédie.

L'enthousiasme un peu factice de ces siècles monarchiques pour un conspirateur républicain peut nous étonner; il ne doit point nous égarer. Cinna n'est pas et ne peut pas être le héros de la tragédie qui porte son nom. 11 a du Romain la haine de !a tyrannie, mais cette haine est pour le petit-fils de Pompée un héritage de famille plus qu'une conviction raisonnée. En vain il s'étourdit de grands mots et se grise de métaphores; en vain il s'échauffe à froid : sous le luxe des mots sonores on sent le vide des pensées sérieuses. Toute cette rhétorique enflammée nous entraîne d'abord et l'entraîne peut-être luimême; mais c'est de la rhétorique. Nous nous en apercevons trop tôt : au lieu de voir en lui, avec Geoffroy, un monstre, un « jeune enragé, égaré par d'affreux principes » et dont le fanatisme politique a corrompu le beau naturel, nous devinons qu'il n'est au fond ni si fanatique ni si enragé, et que cette sorte d'accès de fièvre républicaine tombera bientôt. Amant d'Émilie, il épouse ses rancunes sans se rendre bien compte à luimême du mal que lui a fait Auguste. Les autres conjurés n'ont sans doute en vue qucle bien de Rome, le salut de la république et de la liberté, puisque le premier mot de Cinna éveille en eux une émotion si profonde :

Au seul nom de César, d'Auguste et d'empereur, "Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur,

Et, dans le même instant, par un effet contraire, Leur front pidir de honte et rougir de colère.

Lui fait sa cour à Emilie; il sait distinguer à merveille entre lui et ces Romains obstinés qui semblent, comme lui, dit-il, « servir une maîtresse ». Ainsi, c'est Emilie qu'il sert, et non pas la liberté. Si le succès de l'entreprise lui tient à cœur, c'est que de l'issue dépend la satisfaction de ses plus chers désirs. Au reste, son amour lui est tout, et le consolera même d'mi échec :

Que Rome se déclare ou pour ou contre nous. Mourant pour vous servir, tout me semblera doux.

Sans doute la passion romaine de la liberté eût pu sufQre pour faire de lui un demi-héros; mais, en ce temps où la galanterie est si étroitement associée à la politique, on ne comprend guère les grandes choses sans l'amour. Sans l'amour, Cinna n'eût pas été Vhonncte homme dont parle Balzac; tout au plus eùt-il été un Brutus d'ordre inférieur, un fanatique subalterne. Seul l'amour l'excuse; car, ainsi que le dit Euphorbe, « l'amour rend tout permis ». 11 en résulte que plus son amour sera violent, plus sa conduite paraîtra légitime et héroïque. On lui pardonne d'être coupable, on l'en admire, parce que c'est sa manière d'être fidèle.

Bien plus, c'est l'amour qui soutient son énergie chancelante, c'est l'amour qui le relève de trop fréquentes défaillances, et le sauve du reproche de lâcheté : car, laissé à luimême, Cinna est faible, et rien n'est plus éloigné de l'héroïsme que cette faiblesse irrémédiable dont la Rochefoucauld a dit: « La faiblesse est le seul défaut que l'on ne saurait corriger. La faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice. » l{ien de moins semblable que la surexcitation fébrile à l'énergie véritable, (jui a besoin d'être froide pour être durable. Dès que cette surexcitation l'abandonne, Cinna se débat, en proie à de misérables et perpétuelles hésitations. U'aulres personnages cornéliens hésitent aussi et délibèrent avant daller à leur devoir; mais la crise morale qu'ils traversent est aussi passagère qu'elle est naturelle et humaine.- Les incertitudes de Cinna se prolongent, au contraire, sans qu'on en puisse prévoir la (in, et l'on dirait vraiment que le fond de son caractère est de n'en avoir pas. De là bien des reproclies adressés à Corneille par ceux qui croient, avec Voltaire, que le poète « veut et doit ennoblir » Ciima: « Rassembler dans un même person-

nage un tissa continuel de contradictions si choquantes, dit la Harpe, c'est violer trop ouvertement l'unité de caractère. Comment m'intéresser à ce que vous pouvez vouloir, quand vousmême ne le savez pas? Concluons que le rôle de Cinna est essentiellement vicieux, en ce qu'il manque, à la fois, et d'unité de caractère et de vraisemblance morale. Ajoutons maintenant qu'il manque aussi de cette noblesse soutenue, convenable à un personnage principal, qui ne doit rien dire ni rien faire d'avilissant. »

De nos jours, on a essayé de réhabiliter Cinna ; on n^ a réussi qu'à moitié. Aucune considération morale ni dramatique ne justifiera tout à fait le langage de Cinna au second acte, alors que ce prétendu républicain, pour mieux frapper sa victime, lui conseille, le supplie même, à genoux, de retenir le pouvoir. Mais Geoffroy fait observer, non sans raison, que li soudaineté des remords de Cinna n'est point si invraisemblable :

Cinna est encore ivre de la philosophie de Brutus et emhrasé de la fièvre et du délire amoureux, lorsqu'il presse Auguste de lui conserver sa victime et son triomphe; les bienfaits du tyran ne peuvent alors entrer dans son âme; ils doivent produire l'indignation et non les remords, Cinna rougirait de recc- ■voir Emilie d'une main encore teinte du sang de son père. Mais, à l'instant qu'il va frapper, son sang refroidi permet à la réflexion de lui retracer et les bienfaits d'Auguste et l'affreux salaire dont il s'apprête à les payer. Cet acti' de scélératesse, qu'une imagination ardente lui peignait des couleurs de l'héroïsme, lui parait alors ce qu'il est en effet : la plus lâche des trahisons, le plus vil des assassinats, le plus odieux des crimes. Demander pourquoi Cinna n'éprouve pas des remords à la minute et à l'instant même qu'Auguste lui témoigne de la bonté, c'est demander pourquoi un homme blessé sent à peine le coup dans la chaleur du combat, et n'éprouve les douleurs de la blessure que longtemps après, lorsque le repos a calmé l'agitation du sang.

On est allé plus loin : au iieu de critiquer, comme au xviii^ siècle, ces brusques soubresauts d'une âme irrésolue, on y a vu un trait nouveau de vérité dramatique et humaine. Dans cette inconsistance même d'un caractère toujours flottant, toujours tiraillé en sens contraire, on a vu la plus admirable des peintures, la plus profonde des analyses psychologiques. N'estce pas la nature prise 'sur le fait? s'est-on écrié. N'est-ce pas le portrait saisissant de ces agitateurs médiocres qui, tantôt par intérêt, tantôt par faiblesse ou par peur, vont d'un excès à l'autre, incapables de se fixer, ne regardant jamais qu'un seul côté des choses, hier opposants farouches, demain courtisans obséquieux? Pourquoi accuser la maladresse de Corneille? 11

n'y a point de contradiclion réelle, puisque Corneille a voulu que Tessence même du caractère de'Cinna fût une éternelle contradiction.

Ainsi, tandis que les critiques du xviii« siècle critiquaient les imperfections du caractère de Cinna, parce qu'à leurs yeux il pouvait et devait être le héros de la tragédie, ceux du xi\^ les vantent , parce qu'il leur paraît destiné , dans la pensée du poète, à éveiller moins notre admiration que notre mépris. Où les uns signalent une gaucherie, les autres découvrent une intention de génie. Prenons garde pourtant que cette réaction légitime ne dépasse la mesure, et souvenons-nous que le vieux Corneille, ce puissant sculpteur de héros tout d'une pièce, laissa beaucoup ù faire à Racine pour la peinture des nuances délicates et des gradations insensibles.

Cinna ne dit-il pas, en effet, à Emilie :

Vous me faite* haïr ce que mon ca-up adore '

Pousser le remords, et un remords si récent, jusqu'à l'adoration, c'est aller vite en besogne. On n'a pas encore oublié les sanglantes invectives du premier acte, où la mort de ce « tigre » nous apparaissait naturelle, légitime, nécessaire; et voici que Cinna, réduit par Emilie à tenir sa promesse, à assassiner « un tel prince », fait le vœu de ne pas survivre à ce qu'il appelle maintenant son « crime ». Avouons que la tran- «îition pourrait être mieux ménagée. Si l'unité de caractère n'est pas entièrement détruite, elle semble, du moins, compromise, et l'on a le droit de dire, malgré les apologies modernes, que Corneille a tracé la figure de Cinna d'un crayon incertain, tantôt un peu mou, tantôt un peu brusque, préoccupé qu'il était de résoudre certaines difficultés dramatiques, même aux dépens de l'exacte vraisemblance.

Kn tous cas, ce perpétuel poseur de points d'interrogation, qui tour à tour maudit el bénit, et, au sortir d'une cris'exaltée, tombe en défaillance; ce chef novice de conjurés, qui dirait volontiers, lui aussi : « Puisque je suis leur chef, il faut bien que je les suive ! » ce Brutus à l'eau de rose n'est pas, no peut pas être le héros de la tragédie; il ne suffit pas à en soutenir rinlérêt. 11 est vrai qu'à l'acte V, quand tout est découveit et qu'il peut juger tout perdu, après un timide eU'orl pour nier l'évidence, il se redresse et biave en face le tyran; mais, ici onror'\ c'o-t le tvr.m (|iii hioniplie, et le fier repu-

blicain, se courbant sous sa clémence un peu dédaigneuse, s'écrie :

Puisse le grand moteur des belles destinées Pour prolonger vos jours retrancher nos années, Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux. Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de \ous I

D'où vient cet enthousiasme, succédant à ces bravades? Auguste lui a donné Emilie, et Emilie consent à se laisser donner à Cinna par Auguste. A quoi bon conspirer, dès lors? Cinna, désarmé, avoue, par sa soumission, que l'intérêt de son amour armait seul son bras. Or, le caractère essentielde l'héroïsme, c'est d'être désintéressé.

Le caractère «rÉniilie. — Elle est une liëroïne» mais non pas l'hcroïne de la tragédie.

C'est cette même absence de désintéressement qui fait l'infériorité du rôle d'Emilie, autrement héroïque d'ailleurs et soutenu que celui de Cinna. Si elle est l'àme, non pas de la pièce, comme le croit Voltaire, mais de la conjuration; si elle hait Auguste, c'est qu'Auguste a tué son père. Se venger en le vengeant, voilà son unique souci ; la liberté, la république, le salut de Rome, tout passe après cette rancune personnelle. Dans l'ardeur de ce sentiment, elle va jusqu'à dire :

Sa perte, que je veux, me deviendrait amère, Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père, Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas, Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas.

C'est laisser entendre clairement que la vengeance est le but réel d'une entreprise dont la délivrance de Home est le prétexte spécieux. Cette réserve faite, — et elle est essentielle, — on ne peut qu'admirer en Emilie l'altière personniflcation de l'esprit républicain, toujours en lutte contre Auguste, et vaincu enfin, mais non pas flétri. Soutenir qu'au fond de sa pensée Corneille condamne Emilie, qu'il a voulu la rendre odieuse, c'est méconnaître non seulement l'opinion unanime des contemporains, mais la vérité dramatique. Ke saurait-on con-

revoir Emilie sous d'autres traits que ceux d'une furie, tour à tour adorable ou détestable, selon le point de vue où l'on se place? On doit celte justice à la Harpe qu'il a su, cette fois, juger sans prévention un caractère dont la grandeur réelle, encore qu'un peu tendue, s'imposait à lui : « 11 ne faut pas exiger qu'Emilie nous touche, mais seulement qu'elle nous attache, et c'est à quoi l'auteur a réussi, en lui donnant le mérite qui lui est propre, celui d'une noblesse d'àme que rien ne peut abaisser, d'une résolution intrépide que rien ne peut ébranler. De ce côté, ce me semble, Corneille a bien connu son art, en ce qu'il a senti, ce qu'on peut poser pour principe, que toutes les fois qu'un caractère ne peut pas nous émouvoir par des sentiments que nous partagions, il ne peut nous subjuiiuer que par une énergie et une grandeur qui nous imposent. Un pareil personnage ne peut pas vouloir trop décidément ce (ju'il veut; car ce n'est que par celte volonté forte qu'il peut suppléer à l'intérêt qui lui manque. » Encore cet intérêt ne lui manque-t-il point tant. Non pas que nous soyons très vivement émus parles inquiétudes que lui inspire son amour; car, quoi qu'elle en dise, nous le sentons, elle hait encore plus Auguste qu'elle n'aime Cinna. Mais en face de celui-ci, comme elle parait grande! Aux actes III et IV, c'est elle qui soutient tout le poids de l'entreprise; c'est elle qui relève son amant quand il est près de succomber, tantôt ranimant son espérance par les caresses d'un langage fait pour séduire, tantôt réveillant sa fierté par ses apostrophes hautaines :

Pour être plus qu'un roi, lu t(! crois quelque chosi/.

C'est elle qui écrase de son mépris Maxime, et lui fait sentir d'un mot tout ce qui lui manque pour la mériter :

.Tu m'osi's aimer, et lu n'oses mourir!

C'est elle enfin dont l'énergique persévérance paraît seule digne, jusqu'au cinquième acte, d'être mise en parallèle avec la grandeur croissante d'Auguste; mais au cinquième acte, enfin, elle Uéchit elle-même, la dernière, étonnée, plus encore que maitrisée, pai' la clémence inattciuliie de l'empereur. Elle s'était armée contre tout autre chose que la bonté. Où elle espérait trouver un tyran, elle trouve un homme, et un grand homme. Le cinquième acte, c'est la rencontre de deux âmes

héroïques, donl la plus vraiment héroïque subjugue et apaise l'autre. A la haine succède l'admiration, et qui sait si Emilie, aussi capable d'admirer que de haïr, et délivrée de l'obsession de la vengeance, n'en est pas comme soulagée?

Elle cède sans déshonneur, mais enOn elle cède, et son rôle ne saurait être le rôle essentiel. Ajoutons que par plus d'un côté il est vulnérable , car toutes les critiques de Voltaire ne sont pas injustes. Après avoir repoussé celles qui nous paraissent excessives, nous avons le droit de nous en approprier quelques-unes.

D'abord, il n'est pas fort vraisemblable qu'Emilie, orpheline depuis tant d'années, n'ait pas songé plus tôt à venger son père, ou n'en ait pas plus tôt trouvé l'occasion. Voltaire insiste avçc quelque brutalité sur cet « argent d'Auguste» qu'elle reçoit; mais il est vrai qu'elle le reçoit depuis longtemps sans murmurer : c'est beaucoup pour une farouche républicaine.

Puis, on l'a bien des fois observé avec raison, ce caractère est plus viril que féminin, et c'est à cette famille d'héroïnes cornéliennes que Racine faisait allusion lorsque, dans la première préface de Britannicus, il raillait ces femmes qui donnent d-es leçons de fierté aux conquérants. « Sauf Chimène et Pauline, les deux plus touchantes créations de Corneille, dit M. Nisard, les femmes de son théâtre j' participent de la nature héroïque des hommes. Lui-même se vantait de préférer le reproche d'avoir fait ses femmes trop héroïques à la louange d'avoir efféminé ses héros. » Il ne faudrait pas exagérer ce reproche, ni confondre celte énergie virile avec l'insensibilité ; mais ce qui la caractérise, ce n'est pas seulement l'intrépidité du courage, c'est la hauteur de l'orgueil. Les vertus modestes et cachées sont inconnues à Emilie; elle étale avec une naïve sincérité son amour de la gloire.

Cet orgueil est-il celui de la Romaine, de l'altière descendante des Arrie et des Cornélie ? ou n'est-ce que l'orgueil inférieur d'une héroïne de roman, glorieuse de se faire mériter à ce point, et qui aimerait moins peut-être si l'on avait moins de peine à la conquérir? C'est un autre côté faible de ce caractère qu'on ne puisse répondrç avec certitude à une telle question : car la Romaine et l'héroïne de roman se fondent en une même figure, à la fois romanesque et historique ; l'une est passionnée pour la gloire en général, l'autre pour sa gloire en particulier. Une Romaine, soit; mais une Romaine de la façon de Corneille, comme disait déjà Balzac; une Porcie , mais la Porcie de

Lucain ; une héroïne, mais telle qu'on les aimait à l'hôtel de Rambouillet. Rien, au fond, dans ce caractère n'est en opposition directe avec l'histoire; car Emilie vit dans un temps où, « par une sorte de compensation à la décadence des caractères, la femme romaine avait pris le premier rang dans la famille et dans l'État ». Mais au xvu" siècle aussi les femmes n'étaient pas au dernier rang ; par l'action politique qu'exerce sa beauté et dont elle a conscience, par l'incertitude des règles morales qui guident sa conduite, dominée par des idées abstraites plus que par des sentiments, par l'emphase et la préciosité de son langage en certains moments , Emilie appartient à ce groupe d'illustres contemporaines en qui Richelieu trouva ses plus redoutables adversaires , et qui , enthousiastes des grandes passions comme des grandes aventures, eussent volontiers dit en face, comme elle, au maître tout-puissant :

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres !

Seulement, à la différence de ces aventurières, elle maintient intacte sa réputation. Le soupçon n'effleure même pas cette rigide verlu, qui éveille la sympathie moins que l'admiration, mais impose le respect. Comme bien d'autres femmes de Corneille, elle disserte, raffine et s'échauffe à froid ; mais si la tête est exaltée, le cœur n'est pas corrompu. Cette matrone future apportera en dot à Cinna, avec sa dignité un peu sèche, son inaltérable honnêteté.

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