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Par une antithèse familière ;\ Corneille, à ces deux caractères héroïques ou pseudo-héroïques s'opposent deux autres caractères qui, parleur infériorité, sont destinés à faire mieux ressortir la grandeur et à voiler les petitesses des premiers. Cinna, écrasé par Auguste, se relève grâce au voisinage de Maxime. De même, les conseils pratiques, mais un peu froids, de l'ulvie, cette sage confidente; son obstination à vanter les solides avantages de la paix, alors que la guerre est déjà déclarée ; son effarement en face de l'intraitable rancune de sa maîtresse, que les années, pas plus que ses exhortations, ne peuvent adoucir, nous font mieux mesurer encore la hauteur
du caractère d'Emilie. Fiilvie, il est vrai, n'est qu'une suivante, sans inlluence réelle sur les événements, tandis que l'intervention de Maxime précipite la crise et préparc le dénouement.
D'où vient cette importance donnée à un rôle si mal venu? Ceux qui voient partout des intentions profondes nous présentent Maxime comme un scélérat idéal en qui sont personnifiés tous les vices inhérents à la république. Pourquoi ne pas reconnaître plutôt qu'ici encore la main du poète se montre un peu gauche, et que, lui aussi, le caractère de Maxime est contradictoire? IS'ous n'avons pas, en elFet, devant nous un Narcisse traître par essence et portant jusque dans le crime un natui^el voisin de la perfection : quand Maxime paraît, à l'acte II, c'est pour éveiller notre sympathie au moment même où elle abandonne Cinna. Sa franchise, sa fidélité à ses convictions, le ton d'émotion sincère avec lequel il supplie Auguste de rétablir la liberté, tout nous attache à lui. Et voici qu'à l'acte m déjà l'avocat de la Rome républicaine s'exerce au métier de délateur : car, ne nous y trompons pas, si Euphorbe, son valet, est plus vil encore que lui, c'est le maître qui est le vrai coupable, et il l'est avant môme que le valet ait ouvert la bouche. Qu'a fait celui-ci, sinon prêter une voix aux mauvaises pensées qui s'agitaient au fond d'une âme encore honteuse d'elle-même, sinon l'aider à dépouiller toute mauvaise honte ? Et c'est sur Euphorbe que Maxime, dans sa colère plus puérile encore que lâche, appellera les sévérités d'Auguste! En vérité, si, dans Folyeitcte, on a peine à se figurer Félix, cette âme médiocre, illuminé tout à coup par la grâce, combien plus indigne encore parait Maxime de cette clémence qui descend jusqu'à lui si bas ! Il est un peu tard pour le relever à nos yeux et aux siens.
« Le ridicule, a dit la Rochefoucauld, déshonore plus que le déshonneur. » Ce mot d'un contemporain de Corneille éclaire le caractère de Maxime, au moins aussi ridicule qu'odieux. Sans se faire le docile écho des critiques surannées de la Harpe ; sans répéter, par exemple, après lui, que « ce rôle est indigne de la tragédie » (car pourquoi la tragédie s'inlerdiraitelle la peinture de la laideur morale, même risible?), on a le droit de juger avec lui que le stratagème imaginé par Maxime et Euphorbe est bien froid et mal inventé. Toute une révolution en sortira pourtant bientôt; si l'effet est dramatique, la cause ne l'est guère, La déclaration de Maxime à Emilie, à l'acte IV, est plus invraisemblable encore et plus déplacée. On
l'a dit maintes fois avec raison : il n'a p« sérieusement espérer qu'elle donnùt-dans un piège ausssi grossier. La seule réponse qu'il obtienne est une raillerie, d'autantplus cruelle qu'elle porte juste :
Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.
La confusion du trompeur trompé n'a d'égale que sa naïveté ; mais nous ne sommes point tentés de l'en plaindre, et l'amour, cette passion facilement tragique, qui nous touche même chez un personnage de comédie , quand ce personnage s'appelle Alceste, nous prête à rire ici, à la veille d'une crise qui tient nos esprits en suspens. 11 grandit Cinna et rapetisse Maxime. « L'amour rend tout permis, » on nous en a prévenus. D'où vient pourtant qu'il excuse le complot de Cinna contre son bienfaiteur, et n'excuse point la trahison de Maxime, ou plutôt qu'il l'aggrave? N'alléguons point l'infériorité radicale du caractère : il est faible, il est vrai, — comme celui de Cinna, — mais non pas endurci dans une longue habitude du crime : on le reconnaît bien à sa façon maladroite d'être criminel. Son amour seul le pousse aux pensées basses ; dès qu'il cessera d'aimer, il reviendra sans doute à son honnêteté et à sa dignité primitives. Ne cherchons pas ailleurs la raison d'être de ce rôle visiblement sacrifié. Amoureux et aimé, Cinna prend place naturellement dans le groupe des amants héroïques. Malheureux en amour, Maxime doit se résigner à la situation subalterne et fausse des don Sanche, des Valère, des Atlale, des Séleucus. S'il ne s'y résigne point, il n'a qu'un moyen d'échapper au ridicule, c'est de se jeter dans le crime.
En résumé, qu'est Maxime? Un personnngc de la tragicomédie romanesque transporté dans la tragédie. Dans Clitiin- (Irc, Corneille nous avait déjà peint sous les couleurs les plus noires Pymante, dédaigné par Dorise, qui aime Rosidor, et méditant la plus atroce des vengeances. Mais Dorise, cette Emilie de mélodrame, ne se contentait pas de le repousser; elle lui crevait ra,'il, et Pymante, resté en scène, dans un monologue plus déplacé encore que celui de Maxime, avait des raisons plus sérieuses de se dire « désespéré ». Que de trahisons, que d'enlèvements, dans les tragi-comédies de Hardy et même de Rotrou ! Cherche -l- on d'où nous vient cette lignée de traîtres qui a infesté notre théâtre? L'amour est le grand coupable. Presque tous les traîtres de la trat;i-comédie et du roman au xvii" siècle sont des amants malheureux.
Le rôle de Litie. — La clésîîeiice intéressée et la clémence héroïque.
En vertu de la même loi des conlrasles dramatiques, Livie €st à la fois associée et opposée à Auguste. Ou l'a mal compris quand on a cru, au xvm« siècle, que ce rôle pouvait disparaître tout entier. Non seulement c'était mutiler, sans nécessité re- •connue, le chef-d'œuvre de Corneille, mais c'était rendre à peu près inintelligible une scène importante de l'acte V, en mettant, contre toute vraisemblance et toute convenance, dans la bouche d'Emilie des paroles que Livie seule pouvait prononcer. Nous en demandons pardon à Voltaire : aucune comparaison n'est possible entre le caractère de Livie, d'ailleurs imparfaitement tracé, et le caractère de l'infante dans le Ciel; car l'intluence de l'infante sur Faction est nulle, et celle de Livie ne l'est pas. On peut contester l'utilité de son intervention ; mais elle intervient, et Corneille ne croyait pas qu'elle intervînt au détriment de l'intérêt dramatique, lui qui écrivait dans le Discours du poème dramatique : « La consultation d'Auguste à l'acte II de Cinna, les remords de cet ingrat, ce qu'il en découvre à Emilie et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à l'empereur, les irrésolutions de ce prince et les conseils de Livie sont de l'action principale. »
Il s'inquiétait sans doute assez peu, lui qui peignait un Auguste fort différent de celui de Ûhistoire, de savoir si Livie, devenue chez lui le bon génie de l'empereur, était représentée par Tacite comme son mauvais génie. Il s'inquiétait moins encore de suivre pas à pas le récit de Sénèque, qu'il traduisait parfois dans sa lettre, mais modiOait dans son esprit. L'Auguste de Sénèque remercie avec joie sa femme de ses conseils €t se dispose à les suivre, l'Auguste de Corneille en fait peu de cas et met fin à l'entretien avec une brusquerie voisine de la brutalité. C'est que Corneille a voulu peindre, non pas un ;c honnête homme », comme eût dit Balzac, mais un grand homme. Si quelque chose est clair, c'est que la clémence conseillée par Livie est une clémence intéressée, politique,
CINNA n
née d"un calcul- prudent, appuyée sur des raisonnemenls habiles, mais froids, aussi peu spontanée que possible, en un mot. Auguste n'en conçoit qu'une, généreuse et de premier mouvement. S'il doit s'y résoudre, il s'y résoudra de lui-même et entend qu'on lui laisse tout le mérite de sa décision. Le ciel l'inspirera. En attendant, il a besoin d'être seul : ces considérations mesquines le blessent, à cette heui'e où les sentiments les plus impétueux se livrent un dernier combat dans son âme. En vérité, Livie a mal choisi son moment et mal compris ce qui se passait dans cette grande àme. Dans la première vivacité d'une irritation assez naturelle, Auguste le lui fait trop sentir. Elle a tort dans la forme et raison dans le fond : car elle réveille au fond de l'àme d'Auguste une pensée de clémence qui sans elle y resterait peut-être assoupie, mais elle ne lui enlève point le principal mérite de la résolution suprême. Sa clémence ne sera point celle qui le séduira : elle pardonnerait et n'oublierait pas: lui, du pardon ne sépare point l'oubli.
On peut dire, il est vrai, que l'intervention de Livie laisse l'esprit indécis, presque troublé, et qu'il est fort difficile do <lécider si Auguste ne s'en souvient pas au cinquième acte, dans quelle mesure il s'en souvient, et si les calculs de la politique ne se mêlent pas, même pour une part minime, à la générosité de son pardon. Mais il faut que ce pardon soit spontané, désintéressé, héroïque, puisque Auguste est visiblement le héros de la tragédie et que Livie est là pour rehausser encoio l'éclat inattendu de son héroïsme. Toute la question se réduit <lonc à savoir si Auguste est le vrai héros choisi par Corneille. Nous avons montré qu'aucun des autres personnages ne peut l'être, l'ne rapide analyse de la pièce nous montrera que, seul, il les domine de toute sa hauteur, et que, par une progression constante, il s'élève à mesure que les autres s'abaissent. Nous n'aurons d'ailleurs qu'à développer l'exact résumé que Corneille a donné lui-même de son œuvre lorsqu'il a écrit* : « 11 faut qu'une action, pour être d'une juste grandeui-, ait un commencement, un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste et rend compte de sa conspiration à Emilie, voilà le commencement; Maxime en fait avorlir Auguste, voilà le milieu; Auguste lui pardonne, voilà la iin. )>