‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 46 sur 94 · Acte H. — Quelle surprise ! Cet Auguste qui a conquis le pou · texte numérisé non relu

Acte H. — Quelle surprise ! Cet Auguste qui a conquis le pou

voir au prix de tant d'efTorts, de dangers, de crimes, le voilà qui hésite, consulte l'intérêt de Rome, s'interroge et interroge ses amis : doit-il abdiquer ou conserver l'empire ? Jl les en fait juges. Son cœur n'est donc pas si corrompu; son ambition n'est donc pas si efîrénée : il aspire à descendre! Sa parole est grave, presque triste; il nous laisse voir jusqu'au fond de son âme, et nous y découvrons, au lieu de la lièvre d'une ambition inassouvie, une suprême lassitude de la toute-puissance. ■Nous sommes étonnés tout d'abord et dépaysés. En face de cette offre imprévue, que vont faire et que vont dire nos héros? Sans doute, foulant aux pieds tout sentiment personnel, ils ne voudront voir que l'intérêt public ; sans doute, ils vont saluer avec joie le rétablissement pacifique de la liberté tant désirée? >'on ; Maxime seul répond par la loyauté à la confiance de l'empereur; Cinna, qui conspire la mort du « tj'ran », l'exhorte à garder la tyrannie. II ne craint pas de se jeter aux genoux d'Auguste pour l'en supplier, au nom de Rome tout entière, dont il se fait l'interprète. Auguste, vaincu, se résigne :

Mon repos m'est bien cher; mais Rome est la plus forte, Kt, quelque grand malheur qui m'en puisse arriver, Je consens à me perdre afin de la sauver.

Tant de générosité d'une part, tant d'hypocrisie de l'autre, nous confondent. Cependant le changement d'intérêt n'est pas si brusque qu'on veut bien le dire; nous ne pardonnons pas enrore à celui qui fut Octave ; mais nous commençons à douter si le tableau qu'on nous a fait de ses intrigues et de ses vices n'est pas un peu chargé. En son âme se livre, nous le devinons, un combat décisif entre le bien et le mal; nous en attendons l'issue. Jusque-là l'intérêt restera suspendu ; car, si nous ne pouvons approuver les raisons équivoques que Cinna donne de sa conduite, nous n'avons aucun motif pour nous défier encore de Maxime, et nous en avons plusieurs, au contraire, pour nous défier d'Auguste. En un mot, nous commenrons à nous détacher des uns, mais sans nous attacher encore à l'autre. Là est l'utilité, là est la nécessité dramati(|ue de ce second acte, où l'on a vu parfois à tort un hors-d'œuvre. .Non seulement il repose l'esprit de la conjuration et crée une situation émouvante • Il nous montrant les assassins choisis pour arbitres par celuilà même qu'ils veulent assassiner, mais il concourt directement à l'action, qui, sans lui, serait incomplète: car il marque le point de départ d'une évolution graduelle de l'intérêt, qui ne

se déplace point tout à coup, comme le croient ceux qui se font une fausse idée du plan général, mais s'éloigne de plus en plus des conjurés pour se concentrer de plus en plus sur Auguste. Si donc il est vrai qu'Auguste soit le héros de la tragédie, aucun acte n'est plus essentiel . car il fait antithèse au premier et nous fait connaître un Auguste nouveau,

Acte III. — Absent du premier acte, Auguste l'est encore du troisième. A dessein. Corneille ne nous a laissé entrevoir cette grande figure que pour la voiler aussitôt et laisser aux conjurés la scène libre. Le meilleur moyen de grandir Auguste est de nous montrer combien ses adversaires, livrés à eux-mêmes, sont petits. C'est une tâche à laquelle Maxime et Cinna suffisent. Tout d'abord, Maxime s'aliène, comme à plaisir, la sympathie que lui avait value la franchise de ses conseils à Auguste : bassement jaloux, il n'oppose qu'une molle résistance aux infâmes suggestions d'EupIiorbe ; d'avance on le sait vaincu, parce qu'il veut l'être. Cinna du moins reconquiert-il notre estime? Sans doute on lui tient compte de ses remords tardifs; mais, toujours ballotté entre deux sentiments contraires, toujours dépourvu de volonté personnelle, il prend soin de nous faire savoir lui-même en quel humiliant esclavage le lient Emilie. Dès qu'Emilie commande, il obéit : tout à l'heure il s"indignait à la pensée d'assassiner son bienfaiteur; maintenant il s'y résigne parce qu'Emilie l'a écrasé sous ses reproches et ses mépris. Par ces perpétuelles variations, par cette absence de virilité, il décourage notre sympathie, qui serait facilement revenue à lui. Qu'en résulte-t-il? C'est que la conjuration est jugée par nous d'après la valeur des conjurés. D'un côté s'agitent quelques personnages médiocres en proie aux passions les plus misérables, incapables même de savoir d'une façon précise ce qu'ils veulent; de l'autre se dresse un homme que nous avions mal jugé, sur la foi de leur témoignage, et que nous jugeons mieux maintenant pour l'avoir vu à l'œuvre. Cet homme, nous n'osons encore l'admirer et l'aimer sans réserve, tant sont puissants les souvenirs et les préjugés; mais nous sommes contraints de reconnaître que seul il est resté grand au milieu de CCS petitesses. Le restera-t-il ? C'est ce dont décidera la crise prochaine. En attendant;, il est aisé de mesurer le chemin parcouru, depuis le moment où l'entreprise des conjurés nous apparaissait légitime et glorieuse, jusqu'à celui où nous en condamnons sans hésiter la coupable folie.

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