‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 47 sur 94 · Acte IV. — C'est seulement après la crise du quatrième acte · texte numérisé non relu

Acte IV. — C'est seulement après la crise du quatrième acte

que toute prévention se dissipe, que tout mauvais souvenir s'évanouit, et qu'Auguste nous contraint d'oublier tout à fait Octave. Si le troisième acte abaisse définitivement les conjurés, le quatrième élève Auguste au-dessus de toute comparaison et prépare son apothéose. Aussi le poète a-t-il voulu qu'il fût désormais au premier plan ; Cinna s'efface, et si Maxime parait, c'est.pour achever de se dégrader à nos yeux. En face de ce soupirant ridicule et de ce traître qui descend toujours plus avant dans l'infamie, que voyons-nous ? Le noble effort d'une grande àme pour se purifier et s'élever sans cesse. A l'inverse du Néron de Racine, dont le naturel féroce lutte contre les pesants souvenirs d'un passé vertueux et la longue habitude d'une vertu contrainte, Auguste doit triompher de lui-même et secouer tout un passé qui l'écrase pour affranchir son àme, pour l'éclairer et l'apaiser, pour la rendre digne de donner l'hospitalité à la clémence. Toutes les mauvaises passions se purgent dans cette crise salutaire, d'où le héros sort fortifié et grandi. S'il se bornait à se lamenter de trouver partout des ennemis, à se demander s'il doit punir ou pardonner, il nous toucherait moins; car l'image du sanglant dictateur, tel que Cinna nous l'a peint au premier acte, hante encore notre pensée. Pour la faire disparaître à jamais, il faut qu'Auguste l'évoque lui-même ; s'il affectait de tout oublier, nous ne le croirions pas sincère, et nous craindrions tôt ou tard un retour offensif de ce passé qu'il n'oserait ni avouer ni condamner. Le monologue du quati ième acte est un véritable examen de conscience où rien n'est dissimulé ni épargné. Désormais, nous sommes tranquilles : si Auguste pardonne, il pardonnera sans arrière-pensée. Mais pardonnera-t-il ? L'incertitude se prolonge et s'accroît pendant la scène où Livie offre ses conseils, si mal reçus. Eh bien, l'intérêt est si évidemment concentré sur Auguste que l'idée d'un châtiment sévère infligé à ses assassins ne nous révolte pas. Sans doute nous aimerions mieux le voir décidé à la clémence; mais nous n'osons espérer tant de grandeur d'àme, et, s'il se vengeait, nous sommes prêts d'avance à déclarer sa vengeance légitime. Au premier acte, nous partagions la haine des conjurés contre Auguste; à la fin du quatrième, nous partageons la juste colère d'Auguste contre lescunjurés.

Acte V. — C'est dans ces sentiments que nous trouve le cinquième acte; le pardon d'Auguste produit sur nous une impression d'autant plus profonde que nous nous y attendions moins. Il a tout appris, et le dit à Cinna. C'est peut-être le seul moment

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où colui-cise moiilre tout à fait grand. Dans le combat de générosité qui s'engage entre lui et Emilie, il semble que notre estime revienne à eux, ou plutôt à Cinna, car Emilie n'a rien fait pour en démériter. Tous deux tiennent tête à Auguste avec une si énergique franchise que nous recommençons à trembler pour eux. Aucune péripétie nepouvaitmieux préparer le coup de théâtre final: car d'un côté, ces opiniâtres bravades nous font croire le pardon impossible, surtout quand nous entendons Auguste s'éd^ier :

Il faut que l'univers, sachant ce qui m'anime, S'citonne du sui)i)lice aussi bien que du crime.

De l'autre, il ne faut pas que les amants, trop humiliés devant celui qu'ils appelaient le tyran, paraissent indignes' de notre estime et de la sienne au moment où il va leur tendre la main. Auguste, il est vrai, prend sa revanche, et l'on peut juger qu'il la prend trop complète :

Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux ; Mais tu ferais pitié, même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.

Mais ce sera sa seule vengeance ; nous pouvions en redouter une plus cruelle. Soutenir, en se fondant sur ces vers, que l'effet de la clémence d'Auguste en est d'avance affaibli, et que cette clémence même sera vindicative autant qu'intéressée, parce qu'elle l'est dans Sénèque, c'est oublier qu'Auguste n'a pas encore pris de i^ésolution et que son entretien avec Cinna s'achève par une menace peu déguisée. Le « Soyons amis, Cinna, » en sera moins gâté que ne le croyait le duc de la Feuillade : les paroles ironiques ou menaçantes qui accablent Cinna sont comme les derniers échos de l'orage dont l'âme d'Auguste est troublée ; au contraire, l'offre sincère d'amitié, la main loyalement tendue, la promesse de tout oublier, montrent assez que l'orage s'est enfin apaisé. Devenue sereine, l'âme devient sans effort clémente, et la clémence ellace tout.

Le cinquième acte est donc le couronnement naturel de quatre actes fort clairs, fort bien suivis, quoi qu'on en dise, et presque symétriques :^ car le second acte fait antithèse au premier, et le quatrième au troisième. Dans le premier, le faux Auguste nous est dépeint ; dans le second, le véritable Auguste se révèle. L'intérêt qui s'attache aux conjurés au premier acte s'affaiblit au second et disparait au troisième. Par contre, calomnié et avili au premier acte, Auguste se relève

par une progression lente, mais ininterrompue, pendant les trois actes qui suivent. Jusqu'alors, pourtant, il n'est qu'un héros incomplet ; au cinquième acte, le héros se transfigure en demi-dieu, et reste seul debout, dans son attitude de Jupiter Olympien, devant tant de tètes inclinées, devant la fière Emilie vaincue.

L'Auguste de Tliistoire et l'Auguste de Corneille.

Si l'on a parfois méconnu la vraie grandeur du caractère d'Auguste, et, par suite, le vrai sens de la tragédie, c'est qu'on s'est trop préoccupé de l'histoire et pas assez du drame. A force de répéter que Corneille est un grand historien, on a un peu oublié qu'il est avant tout un grand poète, et qu'il crée plus encore qu'il ne se souvient. Mais dans quelle mesure se souvient-il ici? et, s'il a modifié les données de l'histoire, dans quelle mesure les a-t-il modifiées?

Les témoignages des historiens sur la conjuration de Cinna sont incertains ou contradictoires. Pour l'ensemble de l'afTaire, on est donc réduit aux conjectures. Si Ton entre dans le détail, on distingue trois situations dramatiques principales empruntées par Corneille à l'histoire : 1^ la délibération du second acte; — 2" les hésitations d'Auguste au quatrième et les conseils de Livie; — 3° le pardon d'Aucuste aux conjurés.

Suétone affirme qu'Auguste songea par deux fois à se démettre de l'empire, et que, la seconde fois, il exposa dans une réunion de magistrats et de sénateurs un projet bienlùt abandonné d'ailleurs, après réfiexion. Cette indication un peu vague est amplifiée en quarante chapitres par Uion Cassius, qui suppose entre Auguste, Agrippa et Mécène un entretien où Agrippa plaide, avec une chaleur inattendue, la cause de la république. Montesquieu se contente d'écrire : « On a mis en question si Auguste avait véritablement le dessein de se démettre de l'empire. Mais qui ne voit que, s'il leiU voulu, il était impossible qu'il n'y eiÛ réussi? Ce qui fait voir que c'était un jeu, c'est qu'il demanda tous les dix ans qu'on le soulageât de ce poids, et qu'il le porta toujours. C'étaient de petites finesses pour se faire encore donner ce qu'il ne croyait pas avoir assez acquis. » Cette comédie est digne d'un Mai.liiavel romain; mais l'Auguste de Corneille n'a rien d'un Machiavel: il est

grave et sincère. Voilà l'œuvre propre du poète : Sénèque ne lui donnait rien ici; Dion Cassius, au contraire, lui offrait ses harangues diffuses, dont il a pris l'essentiel en élaguant impitoyablement tout le superflu, en supposant comme interlocuteurs à Auguste Cinna et Maxime, en donnant à ces abstractions la précision et la force dramatique qui leur manquaient. Corneille est le premier qui ait su peindre les grandes idées avec netteté et vérité. La politique ne fait pas la moindre beauté de Cinna; elle était alors en faveur, et ces conversations, ces dissertations qui nous semblent un peu languissantes, passionnaient les contemporains de Richelieu.

Une grande partie du monologue d'Auguste au quatrième acte est empruntée au récit de Sénèque, qu'on dirait découpé d'avance en scènes toutes faites; mais chez Sénèque ce monologue, si poignant chez Corneille, est plus froid, parce qu'il est précédé d'une brève introduction, qui ne suffit pas à le préparer. Pour que nous soyons émus, il faut que nous ayons prévu dès longtemps ce conflit de passions contraires, et que nous en attendions l'issue avec impatience. On a déjà vu dans quel esprit Corneille avait modifié la scène d'Auguste et de Livie, et opposé à la clémence intéressée qu'elle lui conseille la clémence héroïque et spontanée qui triomphera au cinquième acte. Corneille a-t-il eu tort de hasarder ce cinquième acte sous l'autorité du seul Sénèque? 11 était moins téméraire peut-être qu'on ne croit : cette renommée de fondateur d'empire, tour à tour maudit comme un tyran hypocrite et béni comme le sauveur de Rome et le protecteur des lettres, a passé par bien des vicissitudes.

L'Auguste de l'histoire ne ressemble guère à l'Auguste déjà idéalisé de la légende impériale, et celui de la légende est encore inférieur à l'Auguste moderne, chrétien, pour ainsi dire, qu'a conçu le xvu" siècle et qu'a immortalisé Corneille.

Si quelque chose manque à la figure, d'ailleurs curieuse, de l'Auguste historique, c'est assurément la majesté. 11 a voulu être simple et n'y a réussi qu'à moitié : car la simplicité affectée n'est qu'une des formes de l'ostentation. C'est bien à tort que Corneille nous peint « l'empereur « assis sur son « trône », « au milieu de sa gloire ». Le spectacle pompeux de la royauté française, des cérémonies solennelles et des fêtes éclatantes qui annoncent déjà Louis XIV, a causé son erreur. Sans cour, sans faste, dans une maison modeste, où sa femme lui lisse elle-même ses habits, Auguste vit en simple bourgeois.

Mais qu'on ne se hâte pas de transformer en président de répuhlique américain ce maître du monde qui pèche à la ligne. Sous cette bonhomie, on devine bientôt la finesse cauteleuse du diplomate; sous cette bénignité doucereuse, l'implacable volonté de l'ancien dictateur. Qu'importent les apparences trompeuses, s'il possède la réalité du pouvoir; si le sénat, comblé par lui de flatteries et d'argent, se laisse arracher l'un après l'autre les derniers lambeaux de l'autorité publique; si le peuple, entretenu par le maître avec une générosité qui n'exclut pas l'économie, n'a qu'une crainte, celle de manquer de maître un jour! Calomnions-nous Auguste? Gardons-nous trop présent le souvenir du jugement sévère porté par Montesquieu sur ce « rusé tyran » qui conduit doucement les Romains à la servitude? Mais un historien moderne peu suspect de sévérité exagérée, M. Duruy, n'appelle-t-il pas Auguste « le grand trompeur..., cruel de sang-froid, clément par calcul, assassin de Cicéron et sauveur de Cinna, tartufe de piété sans religion, hypocrite de vertu, avec des vices » ?

Comment donc ce personnage si peu fait pour l'admiration a-t-il pu devenir admirable? La postérité a-t-elle été désarmée, ou plutôt dupée par les ruses du politique et les attitudes étudiées du grand comédien? Oubliant qu'Auguste a été le persécuteur de la liberté d'écrire, n'a-t-elle voulu voir en lui que le protecteur, un peu intéressé, des lettres et des arts? Soyons plus justes envers un homme dont le naturel semble avoir été particulièrement ondoyant et divers. Dans cette peinture d'Octave qui se sent devenir Auguste, Corneille peint en raccourci deux phases très différentes d'une même histoire. L'unité de temps l'a contraint à brusquer plus d'une transition et à négliger plus d'une nuance; mais enfin ce caractère et cette époque ont présenté ce double aspect, et le drame n'est point si contraire à l'histoire.

A l'iieure où Corneille l'a saisi, Auguste est à l'un de ces tournants de la vie d'où le passé, voilé d'un brouillard complaisant, se distingue à peine. Comme le point de vue a changé, tout se transfigure; le piemicr empereur romain ne voit plus les choses des mêmes yeux que le triumvir. Il a donc pu se tromper lui-même en trompant les autres. Qui serait assez habile, par exemple, pour faire la part de l'illusion et de la rouerie dans cette aiiologie personnelle connue sous le nom de testament d'Auguste, et ipie M. Georges Perrot a restituée à Ancyre? C'est jus(iae-là (ju'il faut remonter pour découvrir

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