C. de Litt. — cor.m;u.i.k iCiiiiia
2G COURS DE LIÏTERATLRE
les origines de la légende impériale; et c'est Tempereur luimême qui en jette les premiers fondements; c'est lui qui, déguisé, fardé, méconnaissable, se présente à l'histoire étonnée. Lui, un usurpateur, un despote aux sanglants caprices! Qu'on le juge mal! Appelé par le vœu unanime de ses concitoyens à éteindre les guerres civiles et à délivrer la république opprimée par une faction, légalement confirmé par le sénat dans le pouvoir qu'il a pris pour le bien de tous, il s'est borné à venger sur quelques scélérats le meurtre de son père, et a pardonné au plus grand nombre.
Ainsi Octave s'etface dans une pénombre discrète; Auguste seul demeure en pleine lumière, et c'est Auguste seul que Sénèque a voulu voir. De là une certaine confusion dans les jugements des historiens qui ont suivi : Suétone et Tacite rapportent indifféremment le bien et le mal qu'on a dit de l'empereur et de l'empire, bien que Suétone incline vers l'indulgence et Tacite vers la sévérité. Le triumvirat n'est pas assez loin pour qu'on ait tout oublié; mais il Test assez pour que l'œuvre de transfiguration et d'apothéose soit en voie de s'accomplir. Au reste, les circonstances s'y prêtaient à merveille; car les meilleurs avocats d'Auguste près de la postérité, ce furent ses successeurs. Us trouvèrent moyen de le faire regretter, et la comparaison suffit à le grandir.
Il serait facile de suivre à travers l'histoire le courant d'opinion favorable à Auguste. En lui les lettrés de la Renaissance saluent le représentant de la civiUsation romaine. Les contemporains de Corneille voient en lai le monarque par excellence; Balzac dit qu'Auguste fut « naturellement bon et vertueux » ; Saint-Evremond veut oublier des « commencements funestes», pour n'en considérer que la suite glorieuse :
Auguste voulut gouverner par la raison un peuple assujetti par la force, et, dégoûté d'une violence où l'avait peut-être obligé la nécessité de ses affaires, il sut établir une heureuse sujétion, plus éloignée de la servitude que de l'ancienne liberté... Le bien de l'État était toujours sa première pensée... Je vois des injures oubliées; je le vois si hardi dans sa clémence qu'il ose pardonner une conspiration toute prête à s'exécuter. Il rendit le monde heureux, et il fut heureux dans le monde.
Voilà l'Auguste apaisé, presque attendri, que l'on concevait au xvii'' siècle et que Corneille a peint. Mais il n'est pas un personnage de pure fantaisie. C'est Auguste tel qu'il devrait être, soit; mais c'est aussi Auguste tel qu'il put être, quand il ne fut plus Octave. Avec un sur instinct des nécessités drama-
tiques, le poêle profère à l'Auguste historique, qui nous eût troublés et refroidis, l'Auguste héroïque, qu'il admire et qu'il nous fait admirer. A mesure qu'il le considère, toutes les imperfections, toutes les taches disparaissent; seule, la clémence du maître du monde reste en relief. C'est l'essence même du drame d'exagérer le côté unique d'un caractère et de ne voir que la vertu dominante.
Plus tard, l'histoire a repris ses droits, et le xviii* siècle n'a pas vu Auguste des mêmes yeux que le xvii*. J.-J. Rousseau le donne même comme un exemple des funestes effets de l'ambition, et Montesquieu s'attarde à nous énumérer toutes les petites hypocrisies du personnage. Ce portrait d'Auguste en déshabillé manque de grandeur, sinon de vérité; la vérité supérieure, c'est Corneille qui l'a devinée. Telle est la puissance du génie créateur, que le Machiavel couronné peint par Montesquieu éveille notre surprise, presque notre défiance; l'Auguste réel ne nous paraît plus vraisemblable, tant notre imagination est hantée par l'image d'un autre Auguste, le seul qui vive désormais dans la mémoire des hommes.
Part des souvenirs coiiteiiiporaiiis.
Est-ce à dire qu'il ne faille point faire dans Cinna la part des idées contemporaines? Nous croyons, au contraire, qu'il la faut faire très large. M. Éd. Fournier a même soutenu, non sans vraisemblance, que le choix du sujet avait été dicté à Corneille par des événements dont le poète fut le témoin attristé. En 1039, l'année où Corneille à Rouen écrivait Cinna, la Normandie avait été désolée par l'insurrection sanglante des Va-Nu-Pieds. Irritée de mesures financières iniques, affolée par de faux bruits, secrètement excitée par les agents de l'Angleterre et de l'Espagne, la populace avait pillé et brûlé les maisons dos agents du fisc. Richelieu envoya contre les Va-Nu-Pieds le colonel tlassion, qui les extermina dans Avranches; à Rouen, le chancelier Séguier vint compléter l'oeuvre de Gassion, interdit le Parlement, frappa la ville d'une énorme contribution de guerre, jugea sommairement les accusés, qui furent condamnés à la roue, au gibet, au bannissement perpétuel. Corneille, avocat au siège de l'amirauté, avait sa place au Parlement. Ce pays
qu'on rançonnail, qu'on couvrait de jïibets et de roues, c'était le sien. Quoi d'étonnant à ce qu'un cri de patriotique douleur lui ait échappé, à ce qu'en face de l'implacable répression il ait fait appel à la clémence méconnue? Le contraire seul pourrait sembler étrange. 11 est vrai que Corneille ne fut jamais un homme politique, et que plus tard, en 1649, nommé procureur général des États de Normandie, en remplacement d'un magistrat frondeur, il ne joua qu'un rôle effacé. Mais autre chose est d'intervenir dans la politique active, autre chose d'être le témoin ému de ses péripéties, et de s'en souvenir malgré soi. Si grand que soit un poêle, la réalité qui l'enveloppe de tous côtés s'impose à lui; son génie la façonne à son gré, mais il ne saurait l'ignorer, non plus que la copier servilement. Elle est la matière encore informe d'où surgit sa création idéale. Veut-on soutenir que Corneille a prétendu donner une leçon à Richelieu et faire une allusion directe à la révolte de Rouen? L'assertion est douteuse. Mais se borne-t-on à croire que Corneille n'a pu tout à fait oublier des faits dont il devait être particulièrement touché? On a raison dans cette mesure.
Le maréchal de Grammont appelait Cinna « le bréviaire des rois ». Bien d'autres que les rois se passionnaient pour les grands intérêts de la politique. En lisant Cinna, il ne faut pas oublier ce que cette politique avait de vivant pour les combattants de la Marfée, les héros futurs de la Fronde. En attendant qu'on se batte, on conspire. L'histoire intérieure du règne de Louis XIII n'est guère que l'histoire de ces innombrables conspirations, nées souvent, comme celle de Cinna et d'Emilie, dans la maison même et jusque dans la famille du prince. Presque toutes sont antérieures à Cinna. Corneille avait vu de près ce monde de conspirateurs frivoles et versatiles, ces déclamateurs qui parlent toujours du bien public et songent toujours à leur intérêt particulier. Il avait vu ces grands complots, qui menaçaient de bouleverser tout l'État, s'en aller soudain en fumée, et les conjurés les plus farouches se contenter d'un pardon hautain. A côté de ces brouillons qui finissent en courtisans et souvent rivalisent de servilité, il avait vu les perfides et les traîtres, qu'il a personnifiés dans Maxime et Euphorbe, et qui n'étaient pas rares au temps des Puylaurens, pas plus que les Cinna au temps du faible Gaston d'Orléans. En peignant « ces gens incertains qui, selon le mot de la Rochefoucauld, s'otfrent toujours au commencement des partis et qui les trahissent ou les abandonnent d'ordinaire selon leurs craintes ou leurs intérêts », il est
d'accord avec Thisloire, et ce mélange du comique et de l'héroïque, si fréquent en ces temps troublés, est un trait de vérité de plus.
Tout n'est pas avili, en effet, dans cette société ardente et jeune où Condé, la Rochefoucauld, Retz, attendent leur heure. Il y faut faire la part des lâchetés et des fiers dévouements, des ambitions misérables et des mouvements spontanés de l'âme. Tel qui semblait incapable d'une résolution virile se ressaisit tout à coup à l'heure du danger, et s'élève au-dessus de luimême. Voyez Cinna : il n'est pas toujours un soupirant vulgaire ni un vulgaire déclamateur : ce chevalier, que soutient dans ses défaillances la religion du point d'honneur et de la parole donnée, est décidé à se tuer quand il aura accompli son serment. Et ce n'est pas une phrase de rhéteur : car il sait, quand il le faut, affronter la mort et défier en face Auguste menaçant. Ainsi l'amant de M™° de Longueville, le brillant mais trop hésitant la Rochefoucauld, saura payer de sa personne, à l'occasion, et ne reculera devant aucun obstacle; mais, laissé seul, il ne se décidera que par des considérations chevaleresques; il entreprendra la guerre à contre-cœur, mais il la soutiendra jusqu'au bout, pour plaire à celle qu'il aime : « Le duc de la Rochefoucauld ne pouvait pas témoigner ouvertement sa répugnance pour cette guerre : il était obligé de suivre les sentiments de M"' de Longueville, et ce qu'il pouvait faire alors était d'essayer de lui faire désirer la paix '. »
Qui donc, en 1G26, entrauie le vieil Ornano à se faire le chef de la « conspiration des femmes » ? C'est la princesse de Condé. Qui donc séduit le jeune comle de Clialais et, en dépit de ses ré[iugnances. le contraint à jouer le l'ùle d'un conspirateur éleiiiel? C'est M™'' de Chevreuse. L'Iùuilie de Corneille n'a pas l'humeur galante de U"^" de Chevreuse; mais pour l'énergie pile ne lui est point inférieure. Elle est bien de ce temps où l'on voit <( les femmes à peu près seules mener la guerre civile, gouverner, intriguer, comballrc, les hommes traînés derrière, menés, dirigés, en seconde ou en troisième ligne- ». Fontenai- Mareuil observe que dans les autres [lays « les femmes sont plus parllculicrcs et ne prennent pas tant de connaissance des affaires publiques comme en France ». C'est l'observation que devait faii'C plus tard à Mazarin don i'rauiisco de Mellos, non