C. llo I.ilf. — COHNKII.I.F
nous y préparer. C'est précisément h le préparer qu'Euripide s'applique dans la première partie de sa pièce. Les tristes pressentiments de la nourrice et de la gouvernante des enfants de Médée nous révèlent le caractère extrêmement passionné de celle-ci avant qu'elle ait paru. Puis on voit, par un admirable crescendo dramatique, grandir déplus en plus l'exaspération de l'épouse délaissée, que le cynisme de Jason porte à son comble. Elle est femme pourtant, et mère encore; elle hésite, mais l'orgueil olTensé l'emporte enfin. Sa rivale meurt, dévorée par la flamme qu'une robe mystérieuse, don de la magicienne, allume dans ses veines. Ses enfants effrayés se pressent en se lamentant vers la porte qu'ils trouvent fermée. Bientôt leur voix s'éteint, le crime est accompli, et Médée, du haut d'un char magique qui l'emporte dans les airs, jouit à loisir du désespoir de Jason. Aucun artifice assurément ne pouvait excuser un tel forfait; mais on pouvait le rendre vraisemblable, et Euripide y a réussi. Mais, après lui, ce personnage si vraiment tragique et humain deviendra une héroïne de tragicomédie fantastique.
La Médée de Sénèque. — Bien différente est la Médée du déclamatoire et sentencieux Sénèque. C'est moins une tragédie qu'une féerie tragique, d'où l'intérêt humain est absent. Dès le début, la passion furieuse de Médée y est arrivée à son paroxysme. Dès lors, comment varier l'expression d'une rage qui, du premier coup, est portée à l'extrême? Aucune hésitalion : cette mère a déjà prononcé l'arrêt de mort de ses enfants. Le reste n'est plus qu'une question de temps, d'un biea médiocre intérêt. Tous les autres personnages, d'ailleurs, parlent le même langage déclamatoire. On se lasse bientôt de cette prodigalité banale d'hyperboles. Pour relever l'attention qui languit, Sénèque accumule les détails horribles. INous sommes introduits dans le laboratoire de la magicienne, qui énumère longuement tous les poisons dont elle va imprégner la robe destinée à sa rivale. Aucun détail de ce bric-à-brac magique ne nous est épargné; aucun ingrédient de celte cuisine épouvantable ne doit nous rester inconnu. On marche ainsi sans impatience vers le dénouement inévitable. Encore le poète, par un prodige d'ingéniosité déplacée, a-t-il trouvé le moyen d'offrir au lecteur étonné deux dénouements au lieu d'un, s'imaginant sans doute que l'effet en serait doublé. Après avoir frappé le premier de ses enfants, Médée monte au sommet de sa maison, et là, en vue du peuple entier, elle achève de montrer, par un nouvel
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exemple, ce dont Médée est capable, puis elle s'envole sur un char attelé de deux dragons ailés. En résumé, peu ou point d'action, point de progression dans l'intérêt, aucun caractère vraiment humain, tel est le drame de Sénèque, si l'on peut appeler draue une collection de morceaux à effet, séparés par des chœurs dont quelques-uns sont brillants. Et pourtant ce rhéteur dramatique dont les déclamations n'étaient point faites pour le théâtre fut le mauvais génie de la ti'agédie française à sa naissance. C'est à lui que nos premiers tragiques doivent ce goût des traits brillants, du monologue, du développement oratoire, des antithèses qui se heurtent, des maximes et des dissertations morales. C'est par une imitation de Sénèque que Corneille, comme Rotrou, débute dans la tragédie.
La Médée de Corneille. — Qu'a emprunté Corneille à Euripide? Presque rien. Qu'a-t-il emprunté à Sénèque ? Presque tout; seulement il a prêté à Jason le langage d'un galant soupirant, et en face de ce jeune premier langoureux, qui parle à Creuse (dont il est ici seulement le fiancé) comme pourrait le faire un habitué de l'hôtel de Rambouillet, il a placé la trop farouche Médée de Sénèque, sorte de magicienne d'opéra.
Acte P''. — Tout le premier acte est dans cette antithèse de deux caractères également éloignés de la vraie nature : l'un a trop de candeur dans le cynisme, l'autre trop d'aisance dans la scélératesse. Toutefois, si les confidences de Jason, amoureux politique et intéressé, nous paraissent bien odieuses, et ses galanteries bien froides, l'intérêt se ravive et le ton se relève dès que parait Médée.
Souverains protecteurs des lois de riiymi'néo,
nicux garants do la foi que Jasnn m'a donnée...
Jason me ré|)udie ! et qui l'aurait pu croire ?
S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire ?
Me peut-il l)icn quitter après tant de Menfaits ?
M'ose-t-il l)icn quitter après tant de forfaits?...
L'àme doit se raidir plus elle est menacée,
Et contre la fortune aller lète baissée...
— Votre pays vous liait, votre époux est sans ftd :
Dans un si grand malheur, que vous reste-t-il ? — Moi,
Moi, dis-je, cl c'est assez.
Sénèque avait dit : Mcdca stiperesf. Corneille a pris l'idée, mais a changé le tour, qui a chez lui plus de vivacité et d'éiiorgic.
Acte II. — Chassée par Créon, roi de Gorintlie et père de Creuse, Médée trouve encore des accents tragiques pour braver ce tyran bassement lâche, mélange singulier de poltronnerie et d'orgueil hautain ; mais que de longueurs dans le récit qu'elle l'ait des bienfaits prodigués par elle à Jason, et que de faiblesses encore dans cette langue mal affermie !
Seule j'ai, par mes charmes, Mis au joug les taureaux et défail les gens d'armes.
Plus ridicule encore que Créon est yEgée,roi d'Athènes, amoureux sénile de Creuse, qui lui répond en héroïne de comédie :
Souvent je ne sais quoi, qu'on ne peut exprimer. Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer.
La Creuse de Corneille est tantôt une jeune fille spirituelle et judicieuse, tantôt une enfant capricieuse et coquette. En retour de la grâce accordée aux fils de Médée, que demandet-elle ? la robe de sa rivale !
La robe de Médée a donné dans mes yeux.
Le style est ici à la hauteur de la pensée. Que dire de cette princesse qui se déclare prête à renoncer à tout, pourvu qu'elle ait cette robe et Jason? Mais que dire de Jason qui, avec une égale facilité, selon le mot de Voltaire, prend à sa femme ses enfants et ses habits?
Acte IIL — C'est à cette difficile ambassade que Jason consacre l'acte m. 11 s'adresse à Nérine, suivante de Médée, mais celle-ci survient et l'oblige à plaider sa cause. Il y a un contraste vraiment dramatique entre la sincérité pressante de Médée et la doucereuse hypocrisie de Jason, qui plaide les circonstances atténuantes : n'est-ce pas à sa prière que le roi Créon s'est contenté de la bannir? Longtemps contenue, l'indignation de Médée éclate enlîn :
On ne m'a que bannie ! O bonté souveraine! C'est donc une faveur et non pas une peine ! Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment, Et mon exil encor doit un remerciement.
Voilà la vraie ironie, l'ironie tragique. Pendant toute la durée de ce débat, vraiment cornélien déjà, Médée saura se
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soutenir au Ion tragique où elle est d'abord montée. On croirait parfois entendre une de ces héroïnes romaines dont Corneille aimera plus tard à peindre l'orgueil inébranlable. Ces héroïnes sans doute ont quelque chose d'un peu trop viril ; mais, outre que cette virilité de caractère ne sied pas mol à Médée, il est plus d'un trait délicat où reparait la femme. Elle aime encore Jason, elle le lui dit, et déjà pourtant elle est résolue à se venger; contradiction naturelle et dramatique, car c'est précisément parce qu'elle aime qu'elle se venge. Mais comment se vengera-t-elle ? Avec son instinct profond du drame, Corneille s'est bien gardé de faire annoncer tout d'abord par Médée le meurtre odieux qui fera le dénouement de l'action. Alors seulement elle semble faire celte découverte : « Il aime ses enfants... son faible est découvert. » C'est par là qu'elle saura le frapper.
Acte IV. — 11 y a de vraies beautés, déjà tragiques, dans le premier et le troisième acte. Les deux derniers sont, au contraire, d'une rare faiblesse. Comment s'en étonner? Plus que jamais Corneille imite Sénèque, et s'il innove, ses innovations font regretter ses emprunts, car le dépil du Tieil .I£gée nous touche moins encore assurément que la fureur de Médée, si forcée qu'en soit l'expression. Celle-ci n'est plus ni femme ni mère ; elle n'est plus qu'une magicienne, très experte en son art, qui nous fait un cours de sorcellerie, du fond de sa « grolle magique». Nous avons beau faire, nous ne pouvons en vérité la prendre au sérieux, lorsque nous l'entendons dire à sa suivante Nérine, admise dans le mystérieux laboratoire :
Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine.
11 est vrai que Corneille, trop peu confiant en ses propres forces pour s'affranchir du joug de Sénèque, mais trop sensé pour ne pas voir quelques-uns des défauts de son modèle, a modifié, souvent même élagué beaucoup de détails inutiles de celte fantasmagorie. Mais le quatrième acte est aussi inalrempli que le second. Que nous importent et l'amour du vieil .Egée et sa tentative avortée pour enlever Creuse, cl sa prison, et les stances mises par le poète dans la Jjouche de ce prisonnier royal , et l'intervention de Médée, à la voix de qui tombent ses chaînes?
Acte V. — D'avance, le dénouement tragique est coniui. Corneille ne pouvait guère le modifier, mais il a tenu à en relever, par quelques traits nouveaux, l'horreur banale, .\vouons-
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le, ce cinquième acte est exécrable. Le récit de l'agonie de Creuse est fait par un domestique de Créon, Theudas, que Médée, d'un coup de baguette, immobilise, et à qui un autre coup de baguette, le récit achevé, rend la liberté de ses mouvements. Quant à Créon, qui s'est efforcé en vain de porter secours à Creuse, consumé par la même flamme invisible, il sort K tout en rage » pour nous permettre de constater nousmêmes, avec des souffrances réelles sans doute, mais qu'aucun signe extérieur ne traduit au dehors, une colère déplacée qui le fait chasser « à coups de plat d'épée » les serviteurs empressés à le secourir :
Quoi ! vous conlinucz, canailles infidèles !
A son tour, l'infortunée Creuse paraît sur la scène, mais c'est pour se comparer à Ixion et à Prométhée; nous lui voudrions en ce moment une connaissance moins exacte de la mythologie. Le père se tue d'un coup de poignard; la fdle expire en donnant la main à Jason. Apparue sur un « balcon », Médée s'avoue coupable de ces crimes, et y ajoute un plus abominable encore, le meurtre de ses enfants. Souriante, maîtresse d'ellemême en face des fureurs puériles de Jason, elle s'élève dans les airs sur un char attelé de deux dragons, et lance à son « cher époux » ces défls d'un goût douteux:
Suis-moi, Jason, et trouve en ces lieux désolés Des postillons pareils à mes dragons ailes... Enfin je n'ai pas mal employé la journie.
Quel parti va prendi-e Jason? Il se décide à réciter d'abord un monologue d'environ cinquante vers (il y a neuf monolongues dans Médée), puis, après bien des hésitations, des retours, des antithèses, il fait ce qu'il aurait pu faire sans monologue : il se tue.
Un pareil dénouement laisse le spectateur et le lecteur médiocrement satisfaits. Si l'on ajoute aux deux victimes Jason et ses deux enfanis, qui, par bonheur, meurent sans parler, l'on arrive à un effrayant total de cinq cadavres. Mais ce n'est point cette accumulation do cadavres qui nous est le plus pénible : la seule grande coupable, c'est Médée; c'est aussi la seule qui ne soit pas frappée, alors que tant d'innocents le sont par elle. Et pourtant le seul caractère vraiment grand est le sien. Il est permis de ne pas l'aimer, il est difficile de ne pas l'admirer.