CORNEILLE
Si Ton blâme Corneille , ce n'est pas d'avoir peint Médée telle qu'on l'avait peinte avant lui, telle qu'elle devait être, c'est de n'avoir pas su choisir entre les éléments humains et surhumains de ce caractère, d'avoir essayé de les combiner dans un mélange équivoque, et de n'avoir réussi qu'à comprom.etlrc l'unité de l'intérêt et du ton. Corneille, on le sent, n'a pas encore la claire vision de son idéal : cette lutte émouvante de la passion et du devoir, qui sera l'àme de ses chefs-d'œuvre, elle est absente de Médée. La passion n'y est ni victorieuse ni vaincue, puisqu'un pouvoir mystérieux se substitue à son action et l'annihile. Le devoir n'y triomphe pas davantage, puisque Médée, loin de regretter ses crimes, s'en applaudit avec jactance. La Médée de Corneille n'est ni assez femme ni assez mère. D'autre part, pour plaire à ses contemporains, le poète a développé certains caractères de second plan, et multiplié ces conversations de galanterie raffinée qui étaient à la mode au théâtre comme dans les salons. De ce côté il incline sensiblement vers la comédie, et il est curieux de noter que, volontiers tragique dans la comédie, il est, dans la tragédie, volontiers comique, ou tragi-comique tout au moins.
Qu'est-ce donc enfin que Médée ? Un brillant exercice ti^agique avant la tragédie vraie. De beaux cris ne font pas un caractère, de belles scènes ne font pas un drame. Au reste, c'est Corneille lui-même qui nous a donné le droit d'être sévères; mais, pour ne pas être injuste, il faut se garder de comparer cet essai à ses chefs-d'œuvre. Il faut tenir compte aussi des difficultés presque insurmontables qu'olTrait ce sujet légendaire, dont le fond ingrat devait être respecté.