‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 52 sur 94 · C. de Litt. — couM'iLLE {Polijcucte · texte numérisé non relu

C. de Litt. — couM'iLLE {Polijcucte

toire? La plupart des historiens ecclésiastiques anciens se taisent sur ce martyre, dont on ignore la date précise, et qui en tout cas aurait eu lieu, non sous le règne de Trajan Dèce, mais sous celui de Valérien , auteur de l'édit contre les chrétiens dont il est si souvent parlé dans la pièce de Corneille. Il est probable que Mélaphraste a eu sous les yeux un manuscrit grec du iv** siècle que M. Aube a découvert à la Bibliothèque nationale, et qu'il l'a abrégé sur certains points, modifié sur d'autres, par exemple lorsqu'il n'a pas consenti à faire de Pauline une mère de famille.

En somme, que donnait l'histoire à Corneille? Presque rien. Qu'a-l-il créé? Presque tout. Dans les documents qu'analyse M. Aube, Polyeucte et Kéarque, Grecs d'origine, sont officiers dans la douzième légion, cantonnée depuis longtemps à Mélitène. Un édit impérial vient de condamner au supplice les chrétiens de l'armée qui refuseraient de sacrifier aux dieux. L'un des deux officiers grecs, Polyeucte, exalté par un songe où Dieu lui est apparu et l'a consacré comme un de ses élus, soutenu par Néarque, aux yeux de qui la foi sincère suffit, même sans le baptême, pour assurer le salut, déchire l'édit impérial, renverse les idoles qu'on portait au temple, reste insensible aux supplications de sa femme, de ses enfants, de son beau-père, est battu de verges, puis décapité, mais seul et sans entraîner Néarque dans sa perle. Qu'importent ces ressemblances, plus extérieures qu'intimes ? 11 suffit que Sévère paraisse, que Pauline l'aime, qu'au fond de l'àme de Polyeucte lui-même, trop impassible dans les Actes des martyrs, se livre un combat terrible entre deux passions qui s'excluent l'une l'autre, pour que Métaphraste, Surius, Mosander, tous les hagiographes et même tous les manuscrits de la Bibliothèque nationale soient oubliés. Sur un seul point nous serions tentés de regreller la version primitive : elle donne à Félix plus de dignité et de sensibilité, moins d'ambitieuse bassesse ; ce n'est plus un courtisan prêt à tout sacrifier au désir de plaire, c'est un père vraiment touché, et qui nous touche. Mais Corneille avait ses raisons pour opposer cette figure vulgaire à la figure héroïque de Polyeucte transfiguré.

<< Polycacte » considéré au point de vue historique.

Il ne faut pas oublier que Corneille pouvait puisera d'autres sources, et s'éclairer de textes plus anciens. A défaut de cet instinct historique, qui chez lui était si pénétrant, la lecture des historiens latins et des Pères de l'Église eût suffi à lui révéler le vrai caractère de ce conflit, plus politique au fond que religieux, qui mit aux prises le christianisme envahisseur et l'État romain. Suétone ne va-t-il pas jusqu'à glorifier Néron d'avoir inventé des supplices d'une férocité raffinée contre une race d'hommes si malfaisante! Tacite ne fait pas difficulté d'avouer que la persécution des chrétiens, sous ce même empereur, fut un prétexte pour détourner l'attention publique de l'incendie de Rome ; mais il se garde de défendre ces innocents^ coupables de bien d'autres crimes, entre autres du plus grand de tous, de la haine du genre humain. Il est vrai que l'horreur des supplicesle révolte; mais, après tout, ces fauteurs d'une exécrable superstition n'avaient-ils pas tout mérité"? El pourtant Tacite constatait, non sans inquiétude, que le nombre de ces criminels s'augmentait de jour en jour. C'est ce que constatait aussi sork ami Pline, gouverneur de Bithynie, si scrupuleux, si humain. Aussi hostile par principe aux chrétiens, il demandait à Trajaa s'il fallait punir le nom lui-même de chrétien ou les crimes qui semblaient inséparables de ce nom; mais il s'étonnait de ne rencontrer nulle part aucun de ces crimes imaginaires, et il le disait ingénument. Et Trajan lui répondait, avec une modération relative, qu'il ne fallait pas rechercher les chrétiens, mais qu'il les fallait punir, s'ils étaient dénoncés et s'ils s'avouaient coupables. Tout au moins étaient-ils coupables, comme le remarquait Pline, d'un regrettable entêtement. Cela ne suffisaitil pas, et si Félix envoie Polyeucte à la mort, n'est-ce point pour le punir d'avoir montré un « cœur trop obstiné »?

Qu'élaient-ce que ces horreurs mystérieuses dont Pline cherchait en vain la confirmation et que la Stratonice de Corneille, fidèle persoimification des haines aveugles de la foule, admet comme démontrées? L'imagination populaire se donnait libre cours : elle accusait les chrétiens, réunis dans leurs agapes, d'immoler, de dévorer même les enfants. Eu vain Ter-

tullien protestait, au nom du bon sens et de la justice. Aussi bien il aurait eu tort de trop se plaindre : car c'est précisément l'attrait du mystère qui attirait vers le culte nouveau tant d'àmes avides, lassées des réalités banales d'un culte vieilli; et le plaidoyer du même TertuUien n"est pas loin d'être un chant de victoire lorsqu'il célèbre la diffusion d'une religion née d'hier, qui remplit tout déjà, jusqu'au sénat, et ne laisse plus aux païens que leurs temples. « Plus vous nous moissonnez, s'écrie-t-il, plus notre nombre s'accroît : c'est une semence de chrétiens que le sang des martyrs. « Voilà l'enseignement par les faits que les chrétiens opposent aux vaines paroles des rhéteurs païens, et qui trouble Sévère même. A quoi bon les longs discours? Le vrai, le seul moyen de parler à la raison en touchant le cœur, c'est de mourir sans phrases pour ce qu'on croit la vérité. Sévère n'est pas seulement un de ces témoins déjà émus, bientôt persuadés, qui, sans être chrétiens encore, attestent les progrés incessants du christianisme; la portée historique de ce rôle est plus haute. En lui sont personnifiées ces classes éclairées de la société romaine dont le scepticisme de la philosophie académique avait depuis longtemps glacé la foi, et qui maintenant, en face de ce duel à mort du paganisme et du christianisme, païens par tradition et par convenance, chrétiens par raison, par sentiment, par pitié, s'efforçaient de garder une neutralité impossible. En public, et pour imposer à la foule, ils offrent avec respect de l'encens aux divinités qui encombrent les temples; mais, dans l'intimité, ils se dédommagent par une raillerie :

Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux.

Mihi quidem sane miilti videntur ^, avait déjà dit Cicéron. Le Timon de Lucien n'est pas plus respectueux des idoles que ne l'est Polyeucte.

Félix ne comprend-il pas mieux les intérêts de la religion dont il est le défenseur officiel ! Il est trop certain qu'il songe aux siens avant tout. Mais ce fonctionnaire médiocre, ce préfet servile ne sent-il pas confusément le danger politique des témérités chrétiennes? N'est-ce pas « aux lois » qu'il abandonne Polyeucte? Ce- sacrilège ne lui apparaît-il pas comme un « crime d'État » ? Et lorsque Pauline l'implore en faveur de son mari, ne lui répond-il pas : « Tous chrétiens sont rebelles? » Admirons, avec Corneille, la sublime rébellion de Po-

1. « Nous en avons un nombre respectable. » (De Natura deorum.)

Ij'eucle, mais avouons aussi qu'à un point de vue plus hu main Félix a raison. Oui, les chrétiens étaient des rebelles, des (( ennemis communs de TÉlat et des dieux », selon le mot de Stratonice; car s'attaquer à la religion, c'était s'attaquer à l'Étal, qui en était inséparable, et c'est sur les ruines de l'État romain que le christianisme a définitivement triomphé. En face du polythéisme, tolérant par indifférence, le monothéisme se dressait , intolérant et agressif, semblait-il , par chaleur de conviction. En ce même m" siècle où Polyeucte renversait les idoles, Alexandre Sévère mettait le Christ au rang de ses dieux domestiques entre Apollonius de Tyane et Orphée. Qu'importait un dieu de plus ou de moins dans ce Panthéon si hospitalier, déjà envahi par les divinités bizarres de l'Orient? Mais la seule pensée d'une telle promiscuité indignait les chrétiens : à toutes ces avances ils répondaient, comme répond Polyeucte :

Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers.

Voilà où était l'impiété, voilà où était le crime d'État, voilà ce qui fit d'un Trajan et d'un Marc-Aurèle des persécuteurs.

La tragédie chrétienne.

D'après une tradition généralement suivie, Corneille avait lu Polyeucte à l'hôtel de Rambouillet. « La pièce fut applaudie autant que le demandaient la bienséance et la grande réputation que l'auteur avait déjà; mais, quelques jours api'ès, M. de Voiture vint trouver M. Corneille et prit des tours fort délicats pour lui dire que Poh/eucte n'avait pas réussi comme il pensait, que surtout le christianisme avait extrêmement déplu. »

Comm''nt le christianisme avait-il pu si fort déplaire à l'hùl'I de Handiouillet, où les incrédules, les « libertins », comme on disait alors, ne dominaient pas'? La sévère orthodoxie de quel(|ues-uns était olTensée de voir mêler la ^'alanterie à la sainteté d'un sujet chrétien et d'entendie Stratonice juoférer une infinité d'injures atroces contre le christianisme, comme si Corneille devait être rendu responsable des invectives que, trop fidèle à l'exactitude historique, il met dans la bouche d'une païenne aveuglée par la haine ! Le fanatisme de Polyeucte, il est vrai, pouvait troubler les consciences timorées que toute

violence effraye. Toujours l'Église a condamné certains excès de zèle, certains emportements généreux que Néarque lui-même blâme d'abord en Polyeucle. Mais il est probable que les beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet furent plus surpris encore que blessés d'une pareille lecture. De 1402 à 1548, en effet, les confrères de la Passion avaient en toute liberté fait représenter des mystères, dont le sujet, semé, d'ailleurs, d'épisodes profanes, était emprunté à l'Ancien et au Nouveau Testament. Mais l'arrêt du Parlement qui leur interdit les sujets sacrés fonda, pour ainsi dire, le théâtre moderne, et la tragédie sacrée se réfugia dans les collèges, où d'ordinaire elle était jouée sous la forme latine. D'ailleurs il semble bien qu'elle en soit sortie parfois et que l'arrêt du Parlement n'ait pas toujours été observé dans sa lettre. Sans parler des pièces bibliques, comme le Saùl de du Ryer, on peut citer, avant Polyeiicte, le Martyre de saint Eustache (1639), de Baro, ancien secrétaire d'Honoré d'Urfé. Mais ces exemples sont extrêmement rares. Au contraire, après Polyeucle, et comme si Corneille avait atteint du premier coup le but que s'était proposé du Ryer, « ramener la poésie à son ancienne institution », les Saint Jacques, les Saint Jean-Baptiste, les Sainte Cécile, les Sainte Ursule, pullulèrent. Les martyrs furent à la mode. A mesure qu'on approche de la fin du siècle, les tragédies chrétiennes se font plus rares. A plus forte raison se feront-elles rares au siècle de Voltaire. Et pourtant n'est-ce pas Voltaire qui a écrit la dernière des grandes tragédies chrétiennes, Zaïre (1732) ? Il est vrai qu'il s'excusait presque d'avoir imité Corneille en oijservant qu'à la peinture de l'héroïsme chrétien il avait pris soin, lui aussi, d'associer la peinture plus touchante de la passion humaine. Quoi qu'il en soit, on peut dire que, dès lors, le drame vraiment religieux a disparu, ou plutôt que, comme autrefois, il s'est réfugié dans les collèges.

Comparaisoh du » Saint Genest » de Rotrou avec « Polyeuete ».

Parmi les tragédies chrétiennes que Polyeuete a inspirées, une seule mérite d'être tirée de la foule : c'est le Véritable saint Genest (1646) de Rotrou, ce rival généreux de Corneille, qui,

POLYELCTE 1

dans cette pièce même, par un touchant anachronisme, se plaît à célébrer les chefs-d'œuvre de son ami,

Ces poèmes sans prix, où son illustre main D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain.

Bien des fois on a rapproché Saint Genest de Pohjeucte, pour Tunique plaisir sans doute de faire une comparaison, car il y ■;i. loin de l'austérité presque janséniste qui triomphe dans Pobjeitcte à la fantaisie romanesque qui se joue dans SaiiU 'ijcnest, et l'on sait aujourd'hui que Saint Genest est imité, non seulement de Y Adrien au. père Cellot, mais d'une pièce de Lope de Vega, lo Fingido Verdadero. Voltaire s'est pourtant donné la maligne satisfaction de louer Rotrou en plus d'un endroit aux dépens de Corneille,

Sans doute V Adrien et le Genest de Rotrou, illuminés par la -'race, ne sont pas indignes de parler le langage enthousiaste de Polyeucte, et de conquérir

Par un moment de mal l'éternité d'un bien.

La profession de foi d'Adrien, martyr chrétien dont Genest joue le rôle, rappelle celle de Polyeucte, avec moins de fermeté précise. Si les stances de Genest dans sa prison n'ont pas l'ampleur des stances de Polyeucte, elles sont peut-être pénétrées d'une mélancolie plus moderne. Mais que la situation est différente! Le combat qui se livre dans l'àme de Genest, ce païen farouche devenu chrétien fervent, n'est point le combat émouvant de l'amour humain contre l'amour divin, car Genest est seul, et n'a même pas près de lui, comme l'Adrien dont il joue le rôle, sa ^■alhalie, image effacée de Pauline, comme .\nthime est l'image elTacée de Néarque. Dès lors l'issue de la lutte se laisse trop prévoir, ou plutôt la lutte n'existe plus : en vain la comédienne Marcelle, une Stratonice animée de préjugés aussi aveugles, mais qui remplace les injures par des raisonnements, se fait, avec une chaleureuse àpreté, l'écho des objections dirigées par Celse contre le christianisme : on sait trop d'avance qu'elle sera vaincue. Entre la haine des persécuteurs et l'entliousiasme du néophyte on cherche, sans la trouver, l'indul- :.'enle philosophie d'un Sévère. En revanche, tout se précise et s'anime : c'est dans les coulisses d'un théâtre que nous sommes introduits; ce n'est pas un martyr quchonquc, c'est le comédien Genest qui est le héros du drame, et sa profession, que le poète a soin de ne nous laisser jamais oublier, donne un relief

s COURS DE LITTERATURE

plus vivant à ses moindres paroles. De là un intérêt de curiosité, en même temps que d'admiration et de pitié. Le deuxième acte seml)le un composé de Polycucte et de YImpromplu de Vermilles. Ce même Genest, qui donne des leçons de goiU au décorateur et de sincérité à une actrice coquette, va, peu d'instants après, être frappé d'un coup de la grâce; une voix d'en liant va lui crier, alors qu'il jouera le rôle du martyr Adrien:

Poursuis, Genost, ton personnage :

Tu n'imiteras point en vain.

Pénétrés d'un profond sentiment religieux, les actes II et III s'achèvent pourtant par une double visite de la cour aux comédiens : du palais de Maximin ou de Dioctétien nous sommes transportés sur la scène de l'hôtel de Bourgogne, où les petits marquis, trop empressés autour des actrices, troublent l'ordre de la représentation. Quelle situation plus pathétique que celle du quatrième acte, alors que Genest, las de parler pour un autre, découvre ses vrais sentiments! Quelle plus ferme et plus fîére déclaration d'une foi persécutée, qui brave en face ses persécuteurs!

Je ne crains point la mort qui conduit à la vie.

Diocïëtien s'irrite; les comédiens, dont Genest est l'unique soutien, se désespèrent; mais au milieu de leur terreur et de leurs larmes, voici que luit tout à coup un sourire. On les interroge: avec une « franchise ingénue » ils répondent: amoureuses et matamores, traîtres et pédants, touchants et risibles à la fois dans leur eflarement, tous sont là, depuis l'acteur qui ioue « parfois les rois et parfois les esclaves » jusqu'à celui qui, modestement, représente « les assistants «. Genest n'en est pas moins conduit au supplice; lui qui jouait autrefois les martyrs, il est martyr à son tour; mais de son sang versé d'autres martyrs surgiront. Lui-même, Dioclétien, est contraint d'avouer son impuissance :

Je vois du sang d'un seul naître des légions.

S'il est vrai que Polyeiicte et Saint Genest soient « les deux seules tragédies sacrées qui puissent passer, avec toutes les différences, pour des échantillons et des abrégés perfectionnés du genre des mystères », on ne comprend guère que Boilrau ait écrit:

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

La part des idées contemporaines dans le succès de ic Polyeucte ». — La question de la £;ràce.

C'est lalliance toute nouvelle de la passion mondaine et de la foi religieuse qui fut la principale cause contemporaine du succès de Polyeucte. Cette tragédie, où l'amour tient tant de place, mais qui se terminera par un martyre, s'ouvre par un débat sur la grâce, dont Néarque, ce docteur du christianisme persécuté, expose la pure doctrine. On sait que les questions relatives à la grâce étaient à l'ordre du jour. La grande querelle qui devait mettre aux prises jansénistes et jésuites et donner naissance aux Pi^ovinciales n'était pas encore commencée; mais l'apparition récente de VAiigustimts de Jansénius et la captivité de son disciple Saint-Cyran y avaient préludé ; Rome s'apprêtait à condamner les cinq fameuses propositions. Il est évident que Corneille prenait intérêt à ces disputes théologiques, car, dans Horace, il avait déjà prêté à Sabine ce langage inattendu :

Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras,

Qui'ne s'en promet rien ne la mérite pas : Il empêche souvent qu'elle ne se déploie, Et, lorsqu'elle descend, sou refus la renvoie.

Cette fois il donne de cette grâce mystérieuse, en un seul vers, la définition la plus nette :

Elle est un don du ciel et non de la raison.

C'est même parce que la grâce est un don gratuit de Dieu et que nous n'avons pas besoin de la mériter pour l'obtenir que la conversion de Félix, discutable au point de vue dramatique et humain, ne l'est pas au point de vue religieux. Est-ce à dire pourtant que Saiiife-lteuve ait raison d'écrire : « 11 ne serait pas malaisé de soutenir cette thèse : Corneille est de Port-Hoyal par Polyeucte. » Le pénétrant critique a été, ce nous semble, égaré par l'ambition de tout ramener à ses chers jansénistes, de tout expliquer par les événements petits ou grands dont Port-Royal a été le théâtre. Élève ih:'s jésuites. Corneille resta toujours leur ami, et ils restèrent les amis de Corneille, tandis que les jansénistes, peu favorables en général au développe-

ment de la poésie dramatique, ne prirent pas toujours soin de le ménager : Nicole ne l'épargne pas dans son Traité de la comédie. Autre chose est de s'intéresser à une question qui passionne les esprits et d'en tirer un élément d'intérêt actuel, autre chose de prendre parti dans la querelle. Il y a plus : longtemps après, en 16o9, quand, après une retraite de sept années. Corneille fut ramené au théâtre par Fouquet, au lendemain même des V r ovine iales, il prit parti ouvertement, et ce fut contre les jansénistes. 11 tenait sans doute beaucoup à se prononcer, car c'est dans la bouche de Thésée qu'il met une réfutation des doctrines de la grâce « efficace », une apologie de la grâce « suffisante », que défendaient les jésuites. Cette seule citation* démentirait l'affirmation trop absolue de Sainte-Beuve.

L'action. — 8on unité*

La mise en scène de Polyeiicte, telle qu'elle était réglée au xvii<= siècle, n'était pas fort compliquée : « Un palais à volonté, » c'était la seule indication qui lut donnée au décorateur. Tout se passe, eu effet, dans le palais de Félix, dont la prison est une dépendance. Ainsi était sauvegardée l'unité de lieu, cette unité à laquelle Corneille avouait n'avoir pu réduire que trois de ses pièces, Horace, Polyeucte et Pompée. L'unité de temps n'est pas moins bien observée, grâce à la soudaineté de décision que le poète attribue à Polyeucte pour renverser les idoles, à Félix pour l'en punir. Ici encore ses personnages travaillent à l'heure. Quant à l'unité d'action, personne n'a jamais contesté que Polyeucte fût une des pièces les mieux composées de Corneille, peut-être la mieux composée de toutes. Dans le Cid, des scènes entières peuvent disparaître sans inconvénient; Horace est composé de deux actions, et, au moins en apparence, de deux pièces différentes ; les premiers actes de Cinna laissent l'intérêt flottant entre les conjurés et Auguste. Ici, rien qu'on puisse retrancher, rien qui divise l'intérêt, très clair tout d'abord et graduellement accru. Le moindre détail est utile ; tout se tient et se suit, tout court à la crise inévitable. La complication excessive de l'action, qu'on peut critiquer en certaines autres

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