On la trouvera dans notre étude sur Œdipe
pièces de Corneille, ne nous gène point en celle-ci ; sans être « faite de rien », comme quelques pièces de Racine, elle n'a rien d'embarrassé ni d'obscur. Corneille a d'autant plus de mérite à y avoir réalisé l'harmonie, que, cette fois, il s'attaquait à un sujet peu connu et était plus libre d'innover, comme il l'a trop fait plus tard dans Héraclhis.
Il est vrai qu'un des ressorts principaux de cette action, le songe de Pauline, a paru inutile ou même maladroitement imaginé, surtout à ceux qui condamnent absolument ce moyen dramatique : « Les songes sont usés au théâtre, » écrit Grimm. On en a sans doute abusé ; est-ce une raison pour n'en user jamais? Parce que le songe traditionnel est devenu l'accessoire l)anal de toute tragédie classique, faut-il oublier qu'au temps de Corneille ce ressort n'était encore ni faussé ni vieilli? Au reste, les récits des anciens hagiographes mentionnent aussi un songe, mais envoyé par Dieu à Polyeucte pour le décider à affirmer ouvertement sa foi chrétienne. Ce songe. Corneille l'a transporté de Polyeucte à Pauline. Il jugeait sans doute que Polyeucte n'avait pas besoin d'être averti ni éclairé : n'at-il pas près de lui Néarque pour le conseiller et l'entlaramer, et, au-dessus de lui, la grâce qui va descendre? Pauline, au contraire, n'avait-elle pas besoin d'être soutenue à la veille de la terrible épreuve qu'elle va subir? On objecte que, loin de la soutenir, ce songe ne sert qu'à la troubler, à l'irriter davantage contre les chrétiens, au moment même où son mari va faire profession de foi de christianisme. En quoi donc ce songe, envoyé, semble-t-il, par le démon, pourrait-il ajouter à l'effet d'une tragédie chrétienne et acheminer Pauline vers la conversion finale ? D'abord il importe peu « que l'ennemi du genre humain » l'ait envoyé ou non ; il suffit de croire, en se plaçant au point de vue religieux, où s'est placé Corneille, que Dieu peut intervenir et intervient en efTet pour faire tourner ce songe au profit de Pauline et aussi de Polyeucte, car la vague terreur qu'elle en conçoit l'unit plus étroitement à son mari, précisément à l'heure où l'apparition imprévue de Sévère va réveiller en son cœur son ancien amour. Si le danger est dans la présence de Sévère, rien ne sera inutile de tout ce qui contribuera à affaiblir l'elfet de celte présence en grandissant l'alTcction conjugale dans le cœur de Pauline. Assurément, le songe de Polfjeucli: x\a. pas ri[n[)ortauce du songo d'Adudie, qui décide l'usurpatrice à interroger Joas, et par là précipite la crise; il est beaucoup plus divunaliiiuc, en revanche, que le songe d'i/o-
race, où, dès le début de la pièce, le dénouement est annoncé, mais dont Tintluence sur l'action est à peu près nulle.
Quel a été le but de Corneille ? C'est de rapprocher de plus en plus l'un de l'autre Polyeucte et Pauline, jusqu'à ce que leurs deux âmes, après bien des combats, se confondent dans le même amour épuré. Comment a-t-il atteint ce but? Par la création du caractère de Sévère, sans lequel la lutte de la passion et du devoir ou n'existerait pas, ou n'exciterait qu'un intérêt moindre. Les amants héroïques dont les ligures sont au premier plan et se détachent en pleine lumière, ce ne sont donc pas Sévère et Pauline, puisque Sévère est sacrifié à la fm; ce sont Polyeucle et Pauline, puisqu'un crescendo d'héroïsme les élève tous deux, seuls, au-dessus des passions humaines. C'est à Polyeucte que Pauline sacrifie son amour; c'est pour sauver Polyeucte qu'elle descend à toutes les prières, non seulement près de Polyeucte lui-même, mais près de son père et de son ancien amant; c'est la mort de Polyeucte qui entraîne la conversion de sa femme; c'est Polyeucte qu'elle veut suivre dans la béatitude.
Le caractère de Polyeucte. — En quoi il dramatique. — Polyeucte et Aéarque. - PauUnc.
est humain et - Polyeucte et
Celte idée qu'un martyr pouvait être un héros de tragédie n'était point facilement acceptée au xvii'= siècle, ni surtout an xv!!!"^. Saint-Evremond est bien l'interprète des sentiments de la plupart des contemporains lorsqu'il écrit :
L'esprit de notre religion est directement opposé à celui de la tragédie. L'iiuniilité et la patience de nos saints sont trop contraires à la vertu des liéros que demande le théâtre. Quel zèle, quelle force le ciel n"inspire-t-il pas à Néarque et à Polyeucte? et que ne l'ont pas ces nouveaux chrétiens pour répondre à ces heureuses inspirations? L'amour et les charmes d'une jeune épouse chèrement aimée ne font aucune impression sur l'esprit de Polyeucti\ La considération de la politique do Félix, comme moins touchante, fait moins d'effet. Insensible aux prières et aux menaces , Polyeucte a plus d'envie de mourir pour Dieu que >es autres hommes n'en ont de vivre pour eux. Néanmoins, ce qui eût fait un beau sermon faisait une misérable tragédie, si les entreliens de Pauline et de Sévère, animés d'autres sentiments et d'autres passions, n'eussent conservé à l'auteur la réputation que les vertus chrétiennes de nos maitvrs lui eussent ôtée i.