Delà Trugcdie ancienne et moderne; Vtli
Il ne faut pas confondre le saint et le martyr. Élevé au-dessus de nos faiblesses et de nos combats, le saint se repose dans une tranquille perfection, qui serait médiociement dramatique; mais le martjT doit acheter, pour ainsi dire, la sainteté, au prix de bien des épreuves. Or, Polyeucte n'est pas encore saint Polyeucte au moment où Corneille nous le présente : ce qui nous intéresse, c'est beaucoup moins la « victoire » que la lutte dont la victoire est précédée. Le saint nous laisserait froids; le martyr ne suffirait pas à nous émouvoir, s'il n'était que martyr ; l'homme nous touche. Toute la question se réduit donc à savoir quelle part d'humanité contient l'àme de Polyeucte.
Ce serait mal comprendre une telle pièce qu'aller droit à la scène où Polyeucte cède à Sévère sa femme Pauline, « ainsi qu'un bénéfice », selon le mot railleur de Voltaire. S'expliquerait-on l'exaltation patriotique du jeune Horace, si le poète ae s'était attaché à nous montrer tout d'abord quelle idée, à la fois étroite et sublime, ce soldat fanatique se faisait du patriotisme? Encore le jeune Horace est-il fanatique de primesaut, sans préparation suffisante, sans lutte assez prolongée, sans nuances. Au contraire, par quelle admirable gradation sommes-nous amenés à prévoir jusqu'où s'emportera le fanatisme de Polyeucte, et non seulement à en deviner, mais à en exc'jser d'avance les exagérations! Sans doute Polyeucte est dur, parfois cruel, envers Pauline; mais il ne l'est pas dès le début. Son caractère traverse deux phases qu'il faut se garder de confondre : dans la première, c'est l'homme qui nous apparaît beaucoup plus que le martyr; dans la seconde, le martyr nous cache un peu l'homme; mais nous n'en sommes point surpris, car dans l'intervalle nous avons assisté à la scène de la prison, à ce combat suprême où Thomme s'est définitivement immolé.
Dans le premier acte, Polyeucte hésite entre la passion et la foi; dans le second acte, il se décide h faire son devoir; dans le troisième, il le fait; il y persiste dans le quatrième, et dans le cinquième il en'est puni, ou plutôt récompensé par le martyre. Mais l'acte de la crise, l'acte vraiment dramatique et qui (ionne la clef de ce caractère, c'est le quatrième, où le sacrifice se consomme.
Pour mieux faire ressortir ces douloureuses incertitudes de Polyeucte, Corneille a pris soin, des la première scène du premier acte, de l'opposer à Néarque, ce stoïcien du christianisme, qui enseigne et pratique le renoncement à toutes les atleclinns