‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 55 sur 94 · U COURS DE LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

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humaines. Chrétien de longue date, d'une foi plus apaisée, mais aussi-plus ferme et plus inexorable, Néarque porte une main brutale sur les tendres scrupules de cette âme encore frémissante, qui ne voudrait se donner à Dieu qu'à demi. Propager la foi chrétienne, soit dans l'ombre, soit au grand jour des supplices, c'est l'unique souci de cet apôtre : tout est méprisable à ses yeux des pensées qui n'ont pas pour objet le ciel. Aussi, de quel œil de pitié considère-t-il ce disciple au cœur faible, qui se laisse attendrir par les pleurs d'une femme! Vienne la grâce pourtant, compagne du baptême, et le maître, à son tour, aura besoin d'être entraîné par le disciple, et la bouilla,nte ardeur du néophyte étonnera le catéchiste plus froid, résolu à mourir, s'il le faut, mais désireux de ménager sa vie, parce qu'elle importe au triomphe de sa foi. Cette opposition de l'ancien et du nouveau chrétien n'est pas seulement d'une exactitude historique admirable, elle est aussi dramatique au suprême degré, car Néarque est là pour nous permettre de mesurer le chemin qu'a parcouru Polyeucte, et d'assister en quelque sorte à la progression de la grâce dans cette àrae d'abord indécise, puis enflammée soudain.

La grâce pourtant suffit-elle à faire de Polyeucte un illuminé, désormais insensible à tout? Mais au moment même où, sortant du baptême, il va faire part à Néarque de son projet, il ne trouve pas d'éloges assez chaleureux pour glorifier les vertus de Pauline, si douces à son cœur « amoureux ». Plus tard, quand il n'a plus à dissimuler; quand, dans la prison, la visite de Pauline lui est annoncée, n'est-il pas saisi d'une émotion profonde? N'a-t-il point peur de voir couler ces belles larmes qui tant de fois déjà l'ont troublé? Ne sent-il pas le besoin d'invoquer contre « un si fort ennemi » le secours de Dieu et celui de Néarque, qui l'a précédé dans la mort? Ces stances du quatrième acte ne sont-elles qu'un beau morceau lyrique, et n'y entendons-nous point le bruit sourd de l'orage qui se déchaîne dans l'âme du martyr, plus homme encore qu'il ne croit? Dans la façon même dont il apostrophe les « délicieuses » voluptés du monde qu'il veut quitter, ne devinet-on pas comme un regret involontaire? Il ne leur en voudrait pas tant si elles n'avaient plus de charme pour lui. Ce chant de combat s'achève, il est vrai, en chant de victoire; la tempête des passions humaines s'apaise, la grâce est la plus forte. Polyeucte le dit du moins, et toute la première partie de la scène qui suit le prouve. Armé contre Pauline, il n'a point

de peine à repousser ses arguments. Mais voici que Pauline, désespérant de le convaincre, essaye de le toucher; voici qu'après la raison elle fait parler le sentiment. Que devient alors la force invulnérable de Polyeucte? 11 se lait, il soupire, il verse des larmes, il a besoin de faire effort pour se ressaisir lui-même, il laisse échapper cet aveu, où il apparaît tout entier, avec sa tendresse et sa foi :

Je vous aime Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

Ainsi, le combat n'était pas terminé avec l'effusion lyrique des stances, comme le croyait Polyeucte; il recommence plus âpre, et le martyr, facilement vainqueur d'abord, est bien près ensuite d'être vaincu; il remporte pourtant la victoire, une victoire définitive, cette fois, mais obtenue à quel prix!

C'est alors seulement que se place la scène où il offre Pauline à Sévère. « Chrétien et martyr, dit M. Saint-Marc-Girardin, allant au ciel et ne regrettant pas la terre, Polyeucte cède sa femme sans lâcheté et sans ridicule, car il cède ce qu'il a, puisque dans Pauline l'honneur a vaincu l'amour, puisqu'elle a résisté à sa passion pour appartenir tout entière au devoir, c'est-à-dire à son mari... L'enthousiasme chrétien l'élève même au-dessus de la jalousie. Non qu'il efface en son âme la tendresse qu'il a pour sa femme : par un reste d'affection humaine que j'aime à retrouver dans le martyr, il veut le bonheur de Pauline. » Avouons-le pourtant : malgré tout, le sens humain proteste; quelque chose se révolte en nous, ou plutôt je ne sais quelle pudeur intime est froissée, quand Polyeucte traite avec celte brutale indifférence une femme si délicate, elle, jusqu'au bout et si touchante. Peut-être l'expression même de celte indifférence est-elle forcée à desseio; peut-être, au fond, Polyeucte est-il moins sur de lui qu'il ne veut le paraître. Parfois il se trahit : « 0 ciel! » s'écrie-t-il, quand, pour la deuxième fois, il voit entrer Pauline désespérée ; mais il reprend aussitôt son masque d'insensibilité, et Pauline n'obtient de lui que la plus sèche des réponses : « Vivez avec Sévère. » Il n'est point vrai pourtant que l'amour divin ait étouffé en lui l'amour humain ; tous deux n'en font plus qu'un ; il aime en Pauline la chrétienne future. Même, il n'est pas vrai (juil la repousse pour la jeter de force dans les bras de Sévère : elle doit choisir enti'c Sévère et le monde, d'un côté, Polyeucte et le ciel de l'autre. Dans la dernière scène, où il parait exailé par l'approche du

martyre, mcais encore maître de lui, il présente à Pauline cette alternative en des termes bien remarquables :

Je vous l'ai déjà, dit, et vous le dis encore :

Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi.

Je ne méprise point vos pleurs ni votre foi;

Mais, de quoi que pour vous noire amour m'entretienne,

Je ne vous connais pas, si vous n'êtes chrétienne.

Est-ce là le langage d'un fanatique intraitable, dont l'âme est fermée à toute tendresse? Et l'homme qui affecte ailleurs tant d'impassibilité est-il bien celui qui, en sortant pour aller à la mort, jette à sa femme cet adieu ému :

Chère Pauline, adieu; conservez ma mémoire?

Deux conclusions ressortent de cette analyse : d'abord il n'est pas vrai que Polyeucte atteigne sans effort au martyre, c'est-à-dire à la sainteté, car il est homme dans toute la première partie de la pièce ; puis, même après la crise du quatrième acte, qui le transfigure et déjà le sanctifie, il n'est pas vrai qu'il se repose dans une perfection impassible.

Le caractère de Sévère.

Humainement, sans doute, Sévère est mieux fait pour attirer et fixer notre sympathie, comme Curiace nous plaira toujours mieux qu'Horace. Horace et Polyeucte n'en restent pas moins les héros que Corneille propose à notre admiration. En thèse générale, d'ailleurs, on peut dire que ceux-là seuls dans le théâtre cornélien méritent le nom d'amants héroïques, qui, de plus en plus admirables, sont aussi de plus en plus aimés. Or, Sévère, spectateur impartial des événements, personnage moins actif que contemplateur et raisonneur, ajoute beaucoup par sa seule présence à l'intérêt de l'action, mais n'est pas le centre de cette action et ne la dirige pas; en tous cas les incidents qui se succèdent, 'autour et un peu en dehors de lui, loin de le rapprocher de Pauline et du bonheur qu'il a rêvé, l'en éloignent sans cesse, et le dénouement le laisse sans espoir. On ne comprend donc point l'ironie des vers de Voltaire :

De Polyeucte la belle âme Aurait faiblement attendri,

Et les vers chrétiens qu'il déclame Seraient tombés dans le décri, N'eût été l'amour de sa femme Pour ce païen, son favori, Qui méritait bien mieux sa flamme Que son bon dévot de mari '.

. C'est précisément le contraire que Corneille a voulu mont. er. Mais Sévère est à la fois un amant chevaleresque et un philosophe; l'amant devait séduire le xvii" siècle, le philosophe nu devait pas déplaire au xviii''. Ne rétablissait-on pas au théâtre et n'appiaudissait-on pas avec transport ces vers hardis, supprimés dès 16G4 par Corneille :

Peut-être qu'après tout ces croyances publiques Ne sont qu'inventions de saçes politiques Pour contenir un peuple, ou bien pour l'émouvoir, Et dessus sa faiblesse affermir son pouvoir -'1

Sévère fait antithèse à Polyeucte, et, par le voisinage d'une vertu plus douce, atténue, amortit, pour ainsi dire, les emportements d'une vertu qui pourrait sembler extrême. « C'est, dit l'auteur de Port-Royal, un caractère tout grand, tout désintéressé, tout chevaleresque en un sens, mais un rôle humain; c'est l'idéal humain de la pièce, dont le reste exprime l'idéal chrétien. » Personne n'a mieux apprécié que M. Saint-Marc- Girardin la grandeur réelle de ce caractère et cette sorte d'héroïsme de la délicatesse qui le distingue : « Sévère est l'amant honnête homme; il s'arrête avec respect devant l'obstacle que lui crée la vertu de Pauline. 11 ne songe pas un seul instant à protiler pour son amour de la misérable politique de Félix. Sa générosité n'est pas seulement l'eil'ot d'un noble caractère : il croit à la vertu et surtout à celle de Pauline, il croit à l'autorité du devoir que Pauline lui oppose. Entre eux il n'y a pas seulement un lien d'amour qui les rapproche, il y a un lien d'hon- ' neurqui les sépare. Aussi ils se quittent sans hésitation, tristes, émus, mais décidés et sacrifiant la passion à la loi, au lieu d'atlaiblir ou d'incliner la loi devant la passion. » Celui , que Pauline appelle « le grand Sévère » impose cà tous, sauf à Félix, l'estime de sa vertu désintéressée. Lui-même, Polyeucte, ne fait jamais à son rival l'injure de se délier de lui; jamais il ne doute de sa délicatesse ni de sa générosité. Sévère tient à

I. I.cttic ;'i M. l'.ilkoiior, en toto «le Zmrc. i. Acte IV, sf. U.

lui prouver qu'il a raison : c'est à lui que Pauline ne craint pas de s'adresser pour sauver Polyeucte; c'est lui qui eût sauvé le mari de Pauline s'il eût été possible de le sauver.

Mais que cette figure aimable s'efface dès que l'austère figure de Polyeucte martyr se dresse en face d'elle ! Tant que tous deux n'ont été que des hommes, notre admiration a pu flotter, incertaine, de l'un à l'autre; mais Sévère reste homme jusqu'au bout, tandis que Polyeucte rejette bien loin, sinon toute tendresse humaine, du moins toute expression banale de cette tendresse; Sévère souffre, mais reste un parfait chevalier, un héros galant et romanesque, à qui le langage de la galanterie et des romans est trop familier. 11 est le témoin ému, mais un peu surpris, de tant d'événements terribles, de tant de coups de la grâce imprévus. Son âme — qu'on nous passe l'expression — reste à un étage au-dessous : il est le type même de l'honnête homme; Polyeucte est le type même du héros tragique et du héros chrélien.

Le caractère de Pauline. — Aîme-f-elle son mari?

Ce qui, malgré tant de qualités charmantes, fait l'infériorité dramatique du caractère de Sévère, c'est qu'il est pris entre les deux caractères héroïques de Polyeucte et de Pauline. Celle-ci, en effet, n'est pas seulement une femme, la plus exquise, avec Chimène, des femmes de Corneille , c'est aussi une prosélyte chrétienne, et l'art admirable du poète a su fondre ces deux éléments si divers dans une harmonie qu'il n'a pas souvent réalisée ailleurs. Le caractère de Pauline est un des caractères les plus nuancés, les plus vraiment féminins qu'ait peints Corneille.

Elle a. elle .sarde, même dans son impétuosité et dans son extraordinaire, des qualités de sens, d'intelligence, d'équilibre, qui en font une héroïne à part, romaine sans doute,;naisà la fois bien française. Pauline n"est pas du tout passionnée dans le sens antique; l'amour comme elle peut le ressentir ne rentre pas dans ces maladies fatales, dans ces vengeances divines dont les Didon et le? Phèdre sont atteintes. Elle n"a pas non plus la mélancoUe moderne et la rêverie de pensée des Marguerite, des Ophélio. Pauline est précise, elle est sensée. Au fond, la raison règle et commande ce caractère si charmant.si solide et si sérieux, une raison capable de tout le devoir dévoué, de tous les sacrifices intrépides, de toutes les délicatesses mélangées, une raison

qui, même dans les extrémités, lui conserve une^obriéfé parfaite d'expression, une belle simplicité d'attitude. C'est assez comme en France : la tète dans la passion encore et dans les choses de cœur entre pour beaucoup *.

Malheureusement, comme l'a fort bien dit M. Merlet, le signe de la tendresse chez nous parait être je ne sais quoi d'égaré, d'éperdu. Toujours mesurée, PauHne n'a point paru vraiment passionnée aux uns; aux autres, elle l'a paru trop. Cette « sainte de l'honneur conjugal », qui n'est ni une prude ni une précieuse, qui se contente d'être une honnête femme, qui a plus de pureté et de sévérité que de naïveté et d'abandon, a paru bien froide aux admirateurs de la Zénobie, plus théâtrale, de Crébillon.

Qui donc a raison, de M"^ Clairon, qui voit dans l'âme de Pauline « deux amours réels existant ensemble, chose inouïe dans la nature », ou de M™® la dauphine, qui disait en sortant du théâtre : « Voilà une très honnête femme qui n'aime pas son mari' )>? Si l'on en croit la première, l'àme de Pauline est partagée entre deux passions égales ; si l'on en croit la seconde, une seule passion la tyrannise. La vérité, elle est entre ces deux opinions extrêmes. Oui, deux affections existent dans l'âme de Pauline, mais ces deux affections sont de nature très diverse; loin de se développer parallèlement, elles se combattent et s'excluent. Oui, Pauline, au début de la tragédie, a de l'amour pour Sévère et n'a que de l'estime pour Polyeucte; l'amant d'autrefois doit se contenter de l'eslime à son tour; l'héroïsme du mari lui a reconquis le cœur de sa femme.

Aux deux premiers actes, le doute n'est pas possible : Pauline aime Sévère parce qu'elle l'admire; sa confidence à Stratonice le dit assez. Combien plus elle va l'admirer, c'est-à-dire l'aimer, quand elle va le voir reparaître vivant, victorieux, couvert de gloire, quand elle saura pleinement réalisé « le généreux espoir » qu'elle avait conçu de cette grande âme! De là ses hésitations quand Félix lui impose cette entrevue où sa vertu est sûre de vaincre, mais au prix de quels déchirements! De là ce trouble intérieur qu'elle ne dissimule même pas à Sévère. Mais de là aussi la fermeté de sa résolution; car, plus le péril est grand, plus elle lient à l'envisager en face, à faire régner en souveraine sa raison sur ses passions, à garder intacte sa « gloire »,

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