I. Sainte-Beuve, Povt-Rnyal, I
i. Lettre de M"* de Sévigné, i8 août 1680.
à guérir du mal qu'elle fait paraître au grand jour pour le mieux connaître et en mieux triompher.
Le troisième et le quatrième acte font la transition du premier au cinquième et expliquent la révolution qui s'opère dans l'âme de Pauline. On n'a pas assez remarqué le monologue qui ouvre le troisième acte. Pourtant l'importance des monologues est grande chez Corneille; ils donnent souvent la clef de bien des caractères : les personnages s'y livrent sur leurs propres sentiments à une sorte d'analyse psychologique. Or, quel état d'esprit nous révèle ce monologue? Pauline tremble que l'entrevue des deux rivaux ne dégénère en querelle; mais à qui songe-t-elle surtout? elle va nous le dire :
Que sert à mon époux d'être dans Mélilènc, Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine, Si mon père y commande et craint ce favori, Et se repent déjà du choix de mon mari?
Et quand ce père, si bien jugé par elle, semble en effet se repentir du choix qu'il a fait; quand Polyeucte est déjà coupable, Pauline, qui a su avec tant de dignité contenir le Ilot des injures de Stratonice; Pauline, qui ne se berce pas d'illusions et sait que Polyeucte est chrétien « parce qu'il l'a voulu ;>, laissera échapper ce cri :
Je l'ai de votre main, mon amour est sans crime... Ne m'ôtez pas vos dons, ils sont chers à mes yeux, Et m'ont assez coûté pour m'être précieux.
Est-ce le devoir seul qui lui arrache des plaintes si touchantes? L'image aimable de Sévère ne s'efface-t-elle pas déjà devant l'image de Polyeucte prisonnier? Ne commence-t-elle pas à sentir tout le prix qu'elle attache à cette existence qu'elle va disputer au bourreau? On peut l'affirmer : à mesure que le péril de Polyeucte grandit, grandit aussi l'amour de Pauline. Ce n'est point pour la forme qu'elle tente la démarche suprême de la prison; dans ses prières, dans ses reproches, elle met toute son âme. 11 est vrai que, femme de tète autant que de cœur, Pauline raisonne et plaide d'abord; mais quand tous ses arguments ont échoué, quelle explosion de tendresse sincère!
Je ne te parle point de l'état déplorable
OJ ta mort va laisser ta veuve inconsolable.
Non, elle ne plaide pas alors : c'est le cœur qui parle seul.
et Polyeucte le sent bien, car, pour la première fois, il est ébranlé. Non, elle ne ment pas lorsqu'elle dit que Polyeucte, en la quittant, la fait « mourir », pas plus qu'elle ne mentira tout à l'heure lorsqu'elle s'attachera aux pas du martyr et lui criera :
Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs.
Elle est vaincue, il est vrai, et sort désespérée, mais conquise; les scènes qui suivent le prouvent jusqu'à l'évidence. Si elle n'avait voulu qu'accomplir son devoir d'honnête femme, est-ce qu'elle n'y avait pas pleinement satisfait? Est-ce que désormais, pour parler comme l'auteur du Cid, quitte envers son devoir et quitte envers son mari, elle n'aurait pas le droit d'accepter sans remords le bonheur que ce mari même lui offre, lui impose, en l'unissant à Sévère ? Mais ce n'est plus le bonheur à ses yeux; elle le fait comprendre à Sévère d'un seul mot, d'un de ces mots décisifs qui éclairent toute une situation :
Mou Polijeiicle louche à son heure dernière.
Et c'est Sévère qu'elle supplie de lui conserver « ce qu'elle a de plus cher », et elle le lui demande au nom d'un amour dont elle n'a plus que le souvenir . « L'amour que j'eus pour vous ! » C'est que la lumière s'est faite pour elle : entre les tendres protestations de Sévère et les exhortations impératives de Polyeucte, son choix est fait; son coiur s'est « donné », comme elle le dira plus tard à Polyeucte, dans cette admirable et dernière supplication :
Ne désespère pas une àme qui l'adore.
Et voilà les vers dont s'empare M. Guizot pour écrire que Corneille n'a jamais su peindre un sentiment mixte et composé de deux sentiments contraires sans se jeter tout à fait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre! « Quoique Vohjcuctc, ajoute-l-il, soit, avec le Cid, la pièce où Corneille a le plus habilement mêlé les diverses alfeclions du cœur, on voit que dans le partage qu'il fait entre l'amour et le devoir, quand il s'adonne à peindre l'un de ces sentiments il ne peut s'empêcher de trop oublier l'autre •. » Mais il n'y a plus opposition et partaj^e, il y a con-