CorneiUe et son ttvips
ciliation, union, fusion intime des deux sentiments opposés. L'amoux' et le devoir ne se combattent plus; ils se prêtent un mutuel appui. Pauline ne se ligure plus un bonheur où ne serait pas Polyeucte, où tous deux ne seraient pas heureux ou misérables ensemble :
Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire, Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire !
Ne serait-ce encore là qu'un rôle supérieurement joué, qu'une admirable attitude soutenue avec dignité jusqu'au bout? 11 faut bien se rendre pourtant et reconnaître l'absolue sincérité de Pauline, quand elle reparaît illuminée par la grâce, prête au martyre. On l'a quelquefois comparée à cette princesse de Clèves dont M™^ de la Fayette nous a tracé le portrait d'une main si légère; mais cette Pauline mûrie, au lendemain de la mort de M. de Clèves, aime Nemours plus que jamais; si elle se refuse à profiter de sa liberté, si elle écarte le bonheur qui se présente à elle, c'est par^un dernier scrupule d'honneur conjugal. Pauline a plus que cette délicatesse dans le renoncement : elle s'attache d'une si forte étreinte à son mari vivant ou mort, qu'on ne conçoit plus rien qui les puisse séparer. Bien audessus des voluptés humaines, bien au-dessus de Sévère, son âme suit celle de son époux; un seul regret la tourmente, c'est de ne pouvoir jouir aussilôt de la félicité qu'il lui avait promise. Ainsi Tadmiration éveille en elle l'amour, et l'amour la prépare à la foi.
£.e caractère de Félïx. — Comparaison avec Valens.
Prédestinée à la lumière, déjà chrétienne par la douceur et la pureté de sa vertu, Pauline est convertie par un coup de la grâce, sans que personne songe à s'en étonner, sauf ceux qui se placent à un point de vue purement humain pour juger une pièce religieuse, où ceux qui, avec Schlegel, oubliant la règle tyrannique des vingt-quatre heures, signalent l'absence de progression, la soudaineté avec laquelle se succèdent ces conversions miraculeuses. Mais le même Schlegel n'a-t-il pas plus raison d'écrire : « La catastrophe est amenée dans Polyeucte par un mauvais moyen à tous égards : ce Félix, dont la basse lâcheté fait tourner contre Polyeucte tous les efforts de son
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rival pour le sauver, gale toute la beauté du tableau «? Et, s'il en est ainsi, la Harpe et la plupart des critiques n'ont-iis pas raison aussi de penser qu'un tel homme est indigne de la grâce? Ce n'était point l'avis de Corneille : il admettait volontiers que toute tendresse semblait étoufTée dans le cœur de Félix par le soin de conserver sa dignité; mais il n'allait point au delà, et croyait naïvement que le coup de théâtre Onal suffisait à tout réparer : « Si Félix fait périr son gendre Polyeucte, ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens qui nous le rendrait exécrable, mais seulement par une lâche timidité qui n'ose le sauver en présence de Sévère, dont il craint la haine et la vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune. On prend bien quelque aversion pour lui, on désapprouve sa manière d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de Polyeucte et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse à la fin de la pièce ne le réconcilie pleinement avec l'auditeur i. » Pleinement, c'est trop dire. Sans doute, au point de vue religieux, la conversion de Félix se justifie, puisque l'essence même de la grâce est d'être foudroyante, et qu'elle n'a pas besoyï;~Tftrill#urs, pour être obtenue, d'être méritée. Mais, au point de vue dramatique, la satisfaction de l'auditeur, quoi qu'en dise Corneille, n'est point sans mélange, et l'on ne voit point sans surprise l'âme de Félix mêlée, selon le mol de M. Legouvé, à cette grappe d'âmes que Polyeucte en mourant emporte vers le ciel.
Pourtant il ne faudrait pas le faire plus méchant qu'il ne l'est. C'est une âme médiocre plutôt que criminelle. Il est égoïste jusqu'à la férocité, mais d'un égoïsme ingénu qui s'étale aux yeux de tous. II descend aux pensées les plus basses, mais il en rougit en les confessant. Même il a parfois certains élans de tendresse paternelle ou de bonhomie paterne, comme on voudra, qui le relèvent un peu à nos yeux. Certainement il aime sa fille, et il fait son malheur; il aime son gendre, et il l'envoie à la mort. Ce qui le perd, c'est qu'il croit connaître à fond toutes les personnes qui l'entourent, et qu'il les connaît mal. Ce préfet de seconde classe a la prétention d'être un diplomate de premier ordre. Il connaît si bien la cour et ses plus fines pratifiues! Il en a « tant vu de toutes les façons! » Comme il juge les autres d'après lui-même, il ne comprend rien ni à la persévérance héroïque de Polyeucte, ni à la générosité désin-