I . Discours de la traythlic
téressée de Sévère, ni au dévouement conjugal de Pauline. Imperturbable dans sa confiance en lui-même, il imagine mille petits moyens de désarmer ces grandes âmes. A quoi donc aboutissent ces calculs mesquins dont l'etfet lui semble d'avance infaillible? Polyeucte meurt, Sévère s'irrite, Pauline reparaît baptisée par le sang de son mari. Tout croule à la fois autour de'Félix, et il est heureux pour lui que la grâce lui épargne la gène d'une situation fausse. « Dans cet embarras de Félix, a remarqué Sainte-Beuve, il y a une teinte de comique qui repose, et l'on serait tenté de lui appliquer le pauvre homme ! à.e Molière, ou cette maxime de la Rochefoucauld, qui est comme la morale de ce caractère : « Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les autres. »
Ce sombre drame avait besoin d'être égayé par ce sourire. On sait que Corneille aime à mêler ces contrastes à ses tragédies. Lui-même nous avoue qu'en peignant le Valens de Théodore il s'est souvenu du Félix de Polyeucte, et il pourrait le dire tout aussi bien du Prusias de Nicomède : « Le caractère 'de Valens ressemble trop à celui de Félix dans Polyeucte et a même quelque chose de plus bas, en ce qu'il se ravale à craindre sa femme Marcelle et n'ose s'opposer à ses fureurs, bien que, dans l'âme, il tienne le parti de son flls^ » Marcelle et Arsinoé jouent, en eifet, près de Valens et de Prusias, le rôle que Molière fera jouer à ses marâtres doucereuses, à ses femmes dominatrices, près des Argan et des Chrysale. C'est pour conserver une ombre de pouvoir royal que Prusias craint tant de se brouiller avec la république et si peu d'être ingrat envers son fils. C'est pour ne pas compromettre sa situation de gouverneur d'Antioche que Valens prend pour devise : « Laissons faire, » et mérite l'apostrophe de son fils mourant :
Ronds-en grâces au ciel, heureux père et mari : Par là t'est conservé ce pouvoir si chéri.
C'est aussi pour ménager sa fortune que Félix sacrifie sa famille à l'empereur. Mais il paraîtra presque fier à côté de ce Valens qui, bravé en face par sa femme, ne sait que s'incliner, se taire et obéir, saufà se plaindre d'elle et de lui-même quand il est seul avec son confident Paulin :
li'impérieuse humeur! vois comme elle me brave,
Comme son fier orgueil m'ose traiter d'esclave.
— Soigneur, j'en suis confus, mais vous le méritez.
t. Examen de Théodore.
Albin, le confident de Félix, ne se croirait pas le droit de parler ainsi. Et pourtant Albin, figure beaucoup plus vivante et personnelle que Fabian, le confident de Sévère, est un honnête homme dont le calme bon sens et la modération clémente contrastent avec l'esprit inquiet, soupçonneux, l'humeur mobile et facilement irritable de son maître, comme, en sens contraire, le fanatisme emporté de Stratonice contraste avec la douceur tolérante de Pauline. Albin serait le bon génie de Félix, si Félix était assez modeste pour écouler un conseil.
Ce mélange de la vérité héroïque et de la vérité familière qui marque la plupart des pièces de Corneille a choqué certains critiques, qui se représentent la dignité tragique un peu raide et guindée. M. Nisard y voit un vice de théâtre espagnol imité de trop près par Corneille. Nous n'entrerons point dans ce débat, qui serait oiseux ici. Le caractère de Félix est-il vrai? c'est la seule question qui se pose. Un critique nullement révolutionnaire, Geoffro}', le croyait et le disait, il y a près d'un siècle; pourquoi serait-on plus timide que Geoffroy? De ce qu'un caractère est vrai il ne résulte pas, . sans-doute, qu'il soit dramatique, car toute réalité ne l'est |)as; c'est affaire au poète de choisir entre les réalités banales, indignes d'occuper notre attention, et celles qui méritent de la fixer. Mais le caractère de Félix est à la fois dramatique et vrai. 11 ne représente pas seulement les côtés vulgaires de la nature humaine en face des personnages qui en représentent les côtés généreux ou sublimes; on ne peut nier que son rôle soit nécessaire au développement de l'aclion, car c'est sa pusillanimité même qui est la cause directe de la catastrophe. Ni tout à fait sérieux ni tout à fait grotesque, ce rôle ne manque pas d'unité, malgré la conversion finale, sur laquelle il faut passer condamnation; il se niainlient avec aisance à un niveau toujours égal. A peine pourrait-on critiquer certains passages où il est gratuitement odieux; le reste du temps, sa paisible médiocrité ne se dément pas. C'est la perfection dans la bassesse, et la bassesse est dans la nature, plus encore que l'égoïsme. Les Polyeucte sont rares; les Félix ne le sont pas.