CORNÉLIE
Il ploura-mort celui Qu'il n'eût voulu !:ou(Trir êlre vif comme lui...
Là est la ditlérence capitale des deux tragédies, au point de vue du carailére de César. Cornedle a pris à Garnier un Irait amei', mais il n'a pris que ce trait; la douleur tardive que César manifeste a pu sembler suspecte à sa Cornélie, et elle a pu le dire; pourtant, ce vainqueur dont elle pénètre les faii)lesses cachées, elle ne peut s'empêcher de l'cslimer; aux yeux >lc la Cornélie de Garnier, César n'a consulté qu'un inléi.H é;^oïste.
Al TE IV. — On vient d'apprendre la défaite des républicains
<S COUUS DE LITTERATURE
d'Afrique à Thapsus et la mort de Scipion, père de Cornélie ; cette nouvelle consterne les derniers défenseurs de la liberté romaine. Cassie reproche à Brute de rester inaclif, et déclare que, pour lui, il saura tuer, seul au besoin, le tj-ran. Fort à propos le chœur vient chanter un hymne à la gloire des tyrannicides. Mais voici le tyran lui-même qui se présente : dans un langage déclamatoire à la fois et trivial. César rappelle à Antoine que Pompée, « par une seule entorse », a éprouvé sa valeur, et avoue l'orgueilleuse ambition qui le pousse en avant. Il est vrai qu'il repousse les conseils perfides d'Antoine et ne peut se résoudre à traiter en suspects tous ses concitoyens. Un chœur de césariens exalte sa gloire.
Acte V. — Tout le cinquième acte est dans l'interminable récit qu'un messager fait à Cornélie des malheurs qui ont frappé les siens, et dans la manifestation, quelque peu emphatique, du désespoir de Cornélie.
On le voit, à part quelques ressemblances de détail, toute comparaison est impossible entre les deux œuvres ; celle de Garnier n'est guère qu'une longue lamentation sur des événements qui ne sauraient nous émouvoir, puisqu'ils se passent loin de nos j'eux, et qui, d'ailleurs, sont très postérieurs à la mort de Pompée. Cicéron disserte, Cornélie se lamente ; les pompéiens ou les césariens, en multipliant les chœurs, font de louables efl'orls pour dissimuler l'absence complète de toute intrigue. Après qu'ils ont déclamé ou chanté, on cherche en vain l'intérêt dramatique. La Cornélie de Garnier est une collection de morceaux tragiques beaucoup plutôt qu'une tragédie.
On n'en saurait dire autant d'une Mort de Pompée (1638) dédiée au cardinal de Richelieu par un poète aujourd'hui oublié, Chaulmer. L'auteur avoue modestement, dans sa préface, qu'il a pris à divers historiens le fond de son sujet, mais il réclame l'honneur d'en avoir inventé les « circonstances ». C'est, en effet, dans les circonstances que gît l'originalité de sa pièce, vraie tragi-comédie, ou plutôt vrai roman d'aventures. Ayant choisi pour sujet la mort de Pompée, Chaulmer a cru habile de réserver cette mort poux son cinquième acte : il n'a réussi qu'à en afraii)lir l'effet, puisqu'il en faut acheter le récit par la lecture de (rois actes absolument vides et puisqu'on nous laisse ignorer ce qui précisément nous intéresse le plus, les résultais de cette mort.
PO.MPEE 9
L'action et les caractères. — Ptoloniée et Photin.
Si l'on ne considérait Pompée qu'au point de vue historique, les plus sévères censeurs seraient contraints d'admirer la mâle beauté de ce tableau où est retracée l'agonie de Rome républicaine, car la mort de Pompée c'est l'avènement de César, de même que l'humiliation d'ÉmiUe et de Cinna est l'apothéose d'Auguste. Serlorius, c'est la première période des guerres civiles; Ponqv'e, c'en est la crise suprême; Cinna, c'est l'apaisement et le désarmement définitif des partis.
A ne prendre qu'un caractère, celui de Ptoloniée, n'est-il pas. la première et admirable esquisse de ces rois avilis sous la tutelle hautaine de Rome, flatteurs tremblants d'un général ou d'un proconsul ? S'il est cruel, c'est par lâcheté, mais aussi par vengeance; s'il décide la mort de Pompée, c'est pour éteindre dans son sang l'arrogante fierté de Rome, pour donner « un tyran à ces tjrans du monde », pour se relever à ses propres yeux, ou plutôt pour abaisser les Romains à son niveau :
Rome, lu serviras, et ces rois, que tu braves, Et que ton insolence ose traiter d'esclaves, Adoreront César avec moins de douleur, Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.
Ce petit despote oriental, indolent à la fois et impétueux, prompt à s'abaisser, prompt à se révolter, ne sait ni penser ni vouloir sans le secours de ses conseillers ordinaires, un transfuge, un eunuque. Peut-être, au fond, n'a-t-il qu'un désir: c'est de se faire dicter par eux la résolution vers laquelle il incline déjà secrètement; en tout cas, dès qu'ils ont donné leur avis, il s'y attache avec passion, il l'exécute avec emportemenl. C'est l'homme dis soudains caprices et des colères soudaines, le politique prêt à tout, qui sait que « pour le bien de l'Ktat tout est juste », mais qui ne sait point se contenir, même en face de sa sœur Cléopâtre, dont la malicicMise réserve l'exaspère. Le frère et la sœur engagent une lutte inégale, où la souple Cléopàlre n'a pas do peine à ti'ionqduM", où Plolomée, toujours \in peu gaucho, suitout quand Photin doit se tairo, joue un rôle voisin parfois du ridicule. Il no faut pas, en oU'et,
que les grandes choses nous cachent les petites, et que le drame dont le port d'Alexandrie est le théâtre nous fasse oublier les sourdes intrigues qui troublent le palais, on serait presque tenté de dire le sérail. Conserver le pouvoir que convoite Cléopàtre, voilà l'unique préoccupation de Ptolomée; ses bassesses comme ses crimes s'expliquent par là. C'est pour s'y maiulenir qu'il assassine Pompée, qu'il tiatte sa sœur après l'avoir menacée, qu'il se prosterne aux pieds de César; qu'effrayé un moment par la colère du vainqueur il essaye de plaider sa cause et d'opposer les petites raisons d'une politique ingrate et égoïste à la grandeur d'âme d'un héros; qu'enfin, furieux plus encore que surpris d'avoir « trouvé son maître », désespéré d'avoir tant fait pour n'aboutir à rien, il veut frapper par derrière celui devant qui il s'humiliait tout a l'heure.
Ptolomée n'est point criminel par nature : il ne l'est que par occasion; c'est une de ces âmes vulgaires qui deviennent coupables à force d'être viles. Par son abjection il se rapproche de Prusias, ce roi servile qui échangeait sa couronne contre un bonnet d'affranchi; mais Prusias, aussi ingrat envers Kicomède que Ptolomée l'est envers Pompée, aussi humble devant Flaminius que Ptolomée devant César, est un personnage moins tragique pourtant : outre qu'il n'est souillé du sang de personne, il est, d'un bout à l'autre du drame, si risiblement effaré, si naïvement désireux de conserver la pesante amitié des Romains, qu'il désarme l'indignation en éveillant le sourire. Si Ptolomée l'éveille parfois aussi, du moins il se souvient mieux qu'il est roi; s'il obéit à Rome, c'est en la détestant; s'il dévore les affronts en silence, c'est pour les faire payer chèrement à César. Va\ tout cas, après avoir lâchement vécu, il sait bien mourir; Prusias ne serait pas mort ainsi.
Qu'on replace par la pensée ce simulacre de roi dans la cour où il végète, qu'on se le figure en face de Photin, ce précurseur du Narcisse de Racine, mais un Narcisse politique et qui dogmatise, on apercevra les petits comme les grands côtés de la tragédie cornélienne : ici les intérêts misérables de la cour d'Egypte, là ceux de la liberté, de Rome et du monde. Sans doute Photin est moins discret, moins insinuant que Narcisse; il est trop gratuitement cynique et pourrait se dispenser de mettre, pour ainsi dire, sa scélératesse en maximes. Mais c'est le Photin de Lucain rajeuni par Corneille, c'est le digne conseiller d'un Ptolomée. N'y a-t-il point quelque grandeur dans cette antithèse qui met Pompée le Grand aux prises avec un
valet égypliiTi et qui donne la victoire au valet? N'est-ce pas la revanche du monde asservi?
Poiiiiice est-il le héros de In pièce ? — Analyse raisonnëe.
On peut juirer, il est vrai, que Pompée est mal choisi pour personnilier la liberté romaine expirante. Cette vanité puérilement solennelle, ce caractère hésitant, celte dissimulation qui voilait le manque absolu de vues précises et suivies, ce désintéressement affeclé, ont élé plus d'une fois opposés à la volonté puissante et tranquille de César. Mais ce qu'il importe de constater ici, c'est qu'une légende s'était vite formée autour de ce nom; c'est qu'il devint inséparable du nom même de la République, et que Ion confondit le désastre de Pompée avec la chute de la lilterté et le triomphe de la tyrannie; c'est que Lucain fit de Pompée le héros d'un poérae républicain, le frère des Brutus et des Caton ; c'est que Corneille, en glorifiant Pompée, ne faisait que suivre une longue tradition. 11 la suivit, du reste, sans aveuglement, sans illusions sur les défauts du personnage : on en peut juger non seulement par les paroles sévères de Ptolomée et de Pholin, mais par l'avis Au lecteur qui précède Sertoriiis et par tout Serlorius même ; s'il n'y rapetisse pas Pompée autant que le prétend Schlegel, s'il le grandit au dénouement par un acte de généreux pardon, il n'en a pas moins laissé deviner et son ambition latente et la mollesse lie sa volonté, qui plie devant celle de Sylla. C'est que Serlorius vivant ne devait pas être etiacé par Pompée. Ici, au contraire, c'est Pompée qui doit dominer tout : fidèle à son habitude systématique (|'idéaliser les personnages dont il fait ses héros. Corneille a accepté les données de la légende historique, et il le rcmaïque hii-niènie dans le Discours de la tragédie : « Il m'était beaucoup moins permis dans Horace et dans Pompée, fiont les histoires ne sont ignorées de personne, que dans Ilodùt/une et dans Sicomcdc, dont peu de gens savaient les noms avant que je les eusse mis sur le théâtre. »
l*ompée serait-il donc le véritable héros de la pièce qui jiorte son nom ? L'on n'en saurait douter si l'on en croit la plupart des crili(iues :
Pompée n'a jamais élé si grand qu'il le parail dans celle i>ièce, où il ne l'arle pas et où il ne pout llguror, puisque sa mort en est le suji't... Uui'lN.-
tragédie, direz-vous, que celle dont le héros no paraît pas! Vous ne voyez donc pas Pompée? Et moi je le vois paitout; il plane sur le théâtre : smi nom retentit dans toutes les scènes; Pompée est l'àme de toute l'action; partout il est dignement représenté par sa veuve : tout se rapporte à Pomp(''e; partout c'est Pompée honoré, Pompée vengé par son rival; s'il était vivant et présent, on ne le verrait pas mieux... La Morl de Pompée est une tragédie faite avec un héros qui ne parait pas et dont la mémoire remjilit la pièce. Partout nous entendons parler de Pompée; son ombre plane sur la scène, mais nous ne le voyons point. Au premier acte, nous entendons délibérer sur sa mort; au cinquième acte, nous voyons son urne entre les mains de Cornélie. Voilà la seule apparition du héros. Pompée, dans toute la tragédie, est invisible et présent; l'action et l'intérêt de la pièce viennent de lui, tout morl qu'il est. Sophocle a fait de la sépulture d'Ajax l'intérêt des dernières scènes de sa tragédie A^Aja.r. Corneille a fait toute la tragédie de la Mort (h- Pompée avec le nom et le souvenir de son héros, et ce n'est pas une des moindres preuves de la variété infinie de son génie i.
Nous savons bien que ces appréciations unanimes semblent avoir été démenties d'avance par Corneille lui-même, et qu'il a découvert, après réflexion, une autre source d'intérêt pour son drame : c'est la rivalité de Ptolomée et de Gléopâtre, dénouée par la défaite et la mort de Ptolomée. Mais, quoi qu'il en dise, l'auditeur ne sortirait point satisfait si on ne lui avait montré que ce petit côlé d'un grand drame. C'est pour répondre d'avance au reproche possible de la duplicité d'action que Corneille a imaginé cette explication tardive. Lui-même il n'y croyait pas, car c'est à lui-même que nous en appelons, et c'est lui-même qui, à l'instant précis où il s'y réfère, se charge de se démentir : « 11 y a quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce poème, qui porte le nom d'un héros qui n'y parle point; mais il ne laisse pas d'en être en quelque sorte le principal acteur, puisque sa mort est la cause unique de tout ce qui s'y passe. » Ces deux explications ne s'excluentelles pas l'une l'autre ? Si Pompée est l'acteur principal de la tragédie, n'est-il pas évident que l'exposition des causes et des effets de sa mort en formera l'action essentielle ? Qu'à côté de cette action essentielle une action secondaire se développe, on l'admettra sans peine, pourvu qu'on admette aussi que l'importance de ces deux actions parallèles est fort inéf^ale et que toutes deux, d'ailleurs, n'en forment qu'une au fond. Tout grand événemeiit a deux faces sous lesquelles on peut l'envisager. Les intrigues de Ptolomée et de Cléopàtre se peuvent-elles comparer à la catastrophe dont le monde entier est
1. Geoffroy, Cours de littÎTature dramatique. — Saint-Marc- Girardin, Cours de littérature dramatique, IV, 63.
ébranlé? Poser la queslion, c'est la résoudre car dans une analyse de Poinpi'c ces rivalités mesquines passeront inaperçues, et la pièce entière peut se résumer ainsi :
Acte premier. — Le meurtre de Pompée est décidé par Ptoloniée et ses ministres, malgré les eliorts de Cléopâtre.
Acte II. — Le meurtre de Pompée est accompli, raconté par Achorée à Cléopâtre, et déjà exploité par les assassins, qui s'en prévaudront près de César.
Acte III. — Le menrlre de Pompée, loin de réjouir César, l'indigne, et son indignation se fait sentir aux meurtriers, comme sa pitié à la veuve de Pompée, Cornélie.
Acte IV. — Le meurtre de Pompée n'ayant pas valu aux meurtriers les avantages qu'ils en attendaient, ils se retournent contre César; mais la veuve de Pompée découvre et révèle leur complot.
Acte V. — Le meurtre de Pompée est vengé par la punition (les meurtriers, et la veuve de Pompée, libre enfin, peut méditer une autre et plus noble vengeance.
Ainsi l'action n'est double qu'en apparence; elle est une en réalité. Voltaire se trompe quand il dit qu'au quatrième acte commence une pièce nouvelle, médiocrement intéressante, parce que César ne couit aucun danger sérieux. C'est la même l)ièce qui se continue et s'acliève; tout s'y tient : la mort de Pompée provoque la colère de César, la colère de César ]irovoque le complot que découvre Cornélie, la découverte du complot provoque la défaite et la mort de Ptolomée et de ses ministres, punis à la fois pour avoir frappé Pompée et pour avoir voulu frapper César. Tout le reste n'est qu'accessoire. Kst-^il vrai, d'ailleurs, que la seconde phase de l'action soit si froide et que César ne coure aucun risque? Est-il vrai qu'on ne craigne pour personne et qu'on ne s'intéresse à personne? On craint pour César, qui peut seul venger Pompée, et l'on s'intéresse à l'issue d'un complot qui, associant étroitement l'intérêt de César à l'intérêt de Cornélie, précipite le châtiment de leurs communs ennemis.
Quelle pièce, dit-on, que celle dont le héros ne parait j^oint sur la scène! II faut avouer — et Corneille l'avoue lui-nn'^nH' — qu'une telle jtièce est assez « extraordinaire ». Auguste, héros visible de Cinna, ne parait pas non plus dans le premier et dans le troisième acte, mais il domine les trois autres. Ici, au contraire, dès le second acte, la mort de Pomiun; nous est lacontée. Mais qu'importe, si son grand nom remplit les doux
premiers actes, si sa grande ombre plane sur les trois derniers? Au premier, en etfet, on voit préparer sa mort; au second, on le voit mourir; au troisième, on le voit revivre en Cornélie. Cornélie, c'est encore Pompée, car c'est toujours la liberté romaine bravant la tyrannie; c'est l'aristocratie romaine restée debout dans la défaite.
Cornélie. — Un second personnage héroïque.
Corneille aimait à peindre ces personnages un peu abstraits en qui s'incarnent des idées. Déjà il avait peint Emilie, celte autre incarnation de Rome républicaine, et qui a le caractère un peu viril, le stoïcisme un peu raide, le langage un peu déclamatoire de Cornélie ; toutes deux poursuivent la mort du tyran, et toutes deux entendent s'en réserver à elles seules la gloire ; mais Cornélie, jusqu'au bout, garde la tête haute en l'ace de César. Les deux Horaces personnifient l'amour de la patrie, comme Pompée et Cornélie l'amour de la liberté. Sophonisbe, Éryxe, Viriate, c'est Cartbage, l'Afrique, l'Espagne, menacées par Rome dans leur indépendance. Aux yeux des modernes, cette conception abstraite du drame paraîtra froide; les contemporains de Corneille en étaient moins surpris, et Saint-Evremond voyait un mérite là où plus d'un aujourd'hui verrait un défaut: « De toutes les veuves qui ont jamais paru sur le théâtre, écrivait-il, je n'aime à voir que la seule Cornélie, parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père et une femme sans époux, mes sentiments tout romains rappellent dans mon esprit l'idée de l'ancienne Rome et du grand Pompée. »
M. Saint-Marc Girardin n'a guère fait que développer, en y ajoutant quelques réserves, l'opinion de Saint-Evremond :
Cornélie est une héroïne autant qu'une veuve. Vouée au culte d'une grande mémoire, et poursuivant partout la vengeance, non seulement de la mort, mais de la défaite de'Pompée, elle semble se souvenir plus du héros qui fut le rival de César que du mari qu'elle a perdu... Elle est le représentant et l'héritière d'une grande cause et d'un grand nom, plutôt encore qu'elle n'est une veuve patiente et fidèle... Voilà Cornélie, voilà la veuve telle que Corneille a voulu la représenter. Sa douleur s'unit à ses passions de parti. Pompée ne lui a jjas laissé une mémoire à pleurer, mais un drapeau à soutenir.
C'est parla que son amour conjugal s'efface, pour ainsi dire, dans les obligations mêmes qu'il lui impose.
Ainsi, tandis que nos dianialurges contemporains s'appliquent avant tout à saisir les traits individuels, à montrer les caractères sous tous leurs aspects, même fugitifs, même exceptionnels, à donner en un mot une physionomie personnelle à leurs héros, Corneille aime à s'élever au-dessus du parlicuher, à généraliser et à idéaliser tout, à peindre des types en qui vit une idée.
Où est cette jeune femme d'un vieux mari, cette musicienne et cette lettrée, belle sans coquetterie, instruite sans pédantisme, que Plutarijue nous a peinte ? Corneille nous l'a cachée; il n'a voulu nous laisser voir que la veuve de Pompée, que la fille des Scipions, que l'héritière des rancunes et de la dignité fîère du patriciat.
Cornélie ne serait-elle donc qu'une abstraction pure? Au lieu de peindre une femme, le poète n'aurait-il réussi qu'à rendre sensible une idée ? Gardons-nous de le croire ; épargnons à Cornélie une comparaison peu équitable avec Andromaque, cette autre veuve célèbre, moins altière, mais plus touchante. Andromaque d'ailleurs est mère autant que veuve; Cornélie ne peut nous toucher que par son veuvage ; mais est-il vrai qu'héroïne avant tout, elle ne soit qu'un froid symbole et iju'il ne reste rien en elle de la femme ? Si nous ne haïssions ces sortes de formules, nous dirions volontiers qu'il faut distinguer en Cornélie trois personnes : l'héroïne, la veuve et la femme, celle-ci plus effacée. « L'héroïne, dit encore Saint- Marc fiirardin, domine la veuve, mais la veuve soutient l'héloïne. ÎS'e nous y trompons point : Cornélie emprunte à son veuvage tout ce qui fait sa grandeur. Elle ne poursuit César qu'au nom de Pompée, au nom de son mari. Prèlez-lui d'autres sentiments, faites qu'elle soit seulement une héroïne de la guerre civile, et qu'elle songe plutôt à la république opprimée qu'à son mari vaincu, aussitôt l'héroïne nous déplaît, tant il y a encore de la veuve dans l'héroïne, quoi qu'en dise Saint- Évremond. » Si l'héroïne est au premier plan, c'est que la veuve de Pompée n'est pas une veuve ordinaire, pas plus que Pompée n'était un vulgaire mari ; les intérêts de la politique se confondant ici avec ceux de la famille, la défense de la liberté avec la vengeance de l'ompée. Mais ce personnage serait bien peu dramatique s'il n'éveillait que l'admiration, s'il dêcou-
rageait la sympathie. Ce serait sans doute un paradoxe de soutenir que Cornélie est femme autant qu'héroïne ; chez elle, comme chez beaucoup des femmes de Corneille, l'étalage des sentiments héroïques fait un peu tort à la grâce féminine. Mais comment ne pas l'aimer, en l'admirant, cette matrone chaste et grave qui, dans une situation si délicate, dans un milieu si indigne d'elle, passe, respectée de tous, à travers les crimes et les bassesses, qu'une crise soudaine cxalle au-dessus de son sexe en faisant d'elle un chef de parti, mais qui naguère se contentait d'être une femme honnête, aimante et modeste :
Et piidor, et probitas castiqiie modeslia vtilliis ''.
Elle raisonne et déclame trop, qui le nie ? Mais qui pourrait s'assurer de garder, en de telles circonstances, la pleine possession de soi-même ? Les plus charmantes héroïnes de Corneille, Chimène et Pauline, sont aussi des raisonneuses ; mais quand les voit-on plaider, raffiner, ergoter même? Précisément quand elles ont peur de paraître faibles et de se trahir, quand elles sont contraintes de garder une altitude et de jouer un rôle. Cornélie n'a-t-elle donc pas un rôle à jouer, une altitude à soutenir? Elle est sincère assurément, et n'a pas besoin de s'échauffer à froid pour être émue et émouvante. Dès le début, elle est résolue à faire son devoir tout entier ; mais ne pas faillir à ce devoir est chose moins facile qu'elle se l'était figuré. Elle s'attend à rencontrer un vainqueur implacable et cruel, elle rencontre une grande âme; la sienne en est surprise et troublée. Les menaces se fussent émoiissées contre son stoïcisme; les supplices l'eussent trouvée prête, mais elle n'était point préparée à la générosité. Quel effort elle doit faire sur elle-même pour ne point se laisser désarmer! Elle s'exalte d'autant plus qu'elle sent sa conviction décroître : elle s'étourdit de grands mots ; mais au fond de son âme germe et se développe lentement un sentiment d'admiration et d'estime qu'elle essaye en vain d'en arracher. A la surface, elle demeure froidement impassible; mais « le dedans n'est que trouble », pour parler comme Corneille. Un grand combat se livre en elle, d'où elle sort victorieuse; mais alors même qu'elle jette à César son dernier défi avec son dernier adieu, elle ne peut s'empêcher d'estimer celui qu'elle voudrait seulement haïr. Voilà par où elle reste humaine.