I. Lucain, l'harsale, VllI, v. loS
VU
César est-il le troisième liéros de la tragédie? — Le héros et l'amant.
Si le troisième acte est la rencontre de deux grandes âmes qui se reconnaissent et se rapprochent, sans pourtant s'unir; -i dès lors il s'établit entre elles une sorte d'émulation de i-énérosité; si César seul pouvait en agir ainsi avec Cornélie et C.ornélie seule parler ainsi à César, la tragédie de Corneille ne 'ompte pas moins de trois héros : Pompée, César et Cornélie. C'est déjà trop que l'admiration du spectateur et du lecteur puisse hésiter entre eux, et passer tour à tour, indécise, de l'un à l'autre. Il y a là un défaut de composition, ou plutôt de perspective, qu'il faut reconnaître : l'unité d'intérêt n'est pas entière là où le héros central ne se détache pas nettement sur le fond mouvant des personnages secondaires.
Remarquons d'abord que cette multiplicité de héros n'et- Irayail point Corneille : près de Rodrigue il a placé don Diè- -Mie; près d'Horace, Curiace; près d'Auguste, Emilie; près de l'olyeucte, .Sévère ; près de Cléopàtre, Rodogune ; près de Scr- I irius, Pompée et Viriate. il lui semblait que l'admiration ne saurait être trop largement répandue. D'autre part, il comprenait que ce noble sentiment de l'admiration, pour n'être pas froid, a besoin de n'être pas égal et paisible ; le seul moyen de le rendre dramatique, c'est de l'accroître sans cesse par une progression continue, et de nous contraindre à nous élever toujours plus haut en nous peignant les personnages toujours supériiMus à eux-mêmes. Or, ce crescendo dans l'admiration n'est pas possible sans une rivalité qui mette aux prises deux âmes au-di'ssus du commun. Qui rivalisera avec Cornélie? Ce ne sina point Pompée, dont la giaïub^ ombre seule domine les derniers actes; ce sera donc César. Logiquement, fit si l'on restait dans le domaine des idées abstraites, César, pcrsonnilication de la tyrannie victorieuse, devrait ôlre aussi odieux qut; Cornélie est sublime; mais Corneille est un poète dramatique, et ses peisonnagcs ne sont pas de pures entités ; il n'a pas à combinor des aidithèses, mais à faire vivre des caractères. Porté, d'ailleurs, par sa conception du drame, à idéaliser ses personnages, il a fait pour César ce i^i'il avait déjà
fait pour Auguste. Les esprits y étaient préparés; car le César qu'ils se représentaient était plutôt le César de la légende historique que celui de l'histoire vx^aie. Saint-Évremond dira de César, à qui il sacrifie Alexandre : « On n'a guère vu en personne tant d'égalité dans la vie, tant de modération dans la fortune, tant de clémence dans les injures. >> C'est sous ces traits que Corneille a vu César et qu'il l'a peint, en ajoutant à ses qualités de modération et de sagesse une qualité plus haute, plus digne d'un héros de tragédie, la grandeur d'âme.
Ce n'est pas que Fhorame et même le politique n'apparaissent pas en César. L'homme et le politique ont bien leurs faiblesses ; pourquoi Corneille les aurait-il dissimulées? pourquoi lui reprocher, avec M. Saint-Marc Girardin, d'avoir trop suivi Lucain dans la défiance qu'il a des larmes de César et de leur sincérité? !N'est-il pas naturel, n'est-il pas nécessaire qu'un combat se livre aussi dans son âme, et qu'il n'atteigne pas du premier coup, sans effort, à la magnanimité? Ce n'est qu'après de longues hésitations qu'Auguste s'élève à la clémence; longtemps il songe à se venger, et la vengeance paraît légitime. Est-elle donc moins dans la nature humaine, cette « maligne joie » que César a peine à étouffer lorsqu'il voit la tête de son ennemi mort? Il letouffe pourtant : à la joie succède l'indignation ; que peut-on lui demander de plus ? Que cette indignation soit plus spontanée, qu'il y entre moins de calcul, que César « se tâte et s'étudie » moins pour en ménager les effets? En ce cas, il n'y aurait point de lutte, partant plus d'intérêt dramatique, car l'intérêt est justement dans l'effort que fait César pour se dompter lui-même; si la générosité lui est si facile, elle ne nous touchera plus. Dès qu'il s'est vaincu, au contraire, il est grand. Quant à savoir s'il joue la comédie, si son apparente hauteur d'âme n'est que politique, c'est une question oiseuse que nous n'avons même pas à nous poser : peu nous importe que le César de l'histoire ait été un admirable acteur ; le tyran hypocrite flétri par Lucain est oublié pour le César généreux et clament qu'exalte Cicéron lui-même dans le 2iro Marcello. Nous ne connaissons plus que le César de Cor-" neille, celui qui s'impose à l'estime de Cornélie.
Par malheur, César n'est pas toujours en face de cette Cor- ■ nélie dont le voisinage lui inspire une si noble émulation, car il y a une contagion de l'héroïsme. Le rival généreux de Pompée^ est aussi l'amant de Cléopàtre. C'est le côté faible de la tragédie, l Sans excuser Corneille ni les fades galanteries que débitent]
-s liéros, on peut expliquer comment il est tombé dans celte erreur.
En premier lieu, l'hisloire nous entretient des nombreuses galanteries de César et en particulier de sa passion pour Cléopâtre ; mais le poète avait le droit de modiQer, comme il l'a fait souvent, les données historiques. Puis, on ne concevait point de tragédie sans amour; il était de bon goût qu'un héros soupirât, et les héros historiques ne faisaient pas exception, tant la galanterie, à la veille de la Fronde, semblait inséparable de la politique. Enfin, celte galanterie s'exprimait dans un langage quintessencié, dont on trouve des traces jusque dans Horace, Cinna, Polycuctc. Non seulement ce mélange équivoque de situations tragiques et de madrigaux ne choquait pas les contemporains, mais ils y voyaient une des beautés originales du théâtre cornélien : Saint-Evremond doutait qu'aucun des génies de l'antiquité eût pu faire parler d'amour César et Cléopàtre, Massinisse et Sophouisbe, « aussi galamment que nous les avons ouïs parler dans notre langue ». Corneille le remercia de cet éloge équivoque par une lettre où il expose sa théorie sur le rôle de Famour dans le drame (16C6) : « Que vous flattez agréablement mes sentiments, quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que l'amour doit avoir dans les belles tragédies, et la fidélité avec laquelle nous devons conservera ces vieux illustres les caractères de leur temps, de leur nation et de leur humeur! J'ai cru jusqu'ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque ; j'aime qu'elle y serve d'ornement, et non pas de corps, et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est compatible avec les plus nobles impressions. iNos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis. »
Les doucereux et les enjoués avaient peut-être raison contre < orneille. S'il s'était borné à soutenir que le héros tragique, l'I qu'il le concevait, âme extraordinaire et parfois surhumaine, ne doit pas se laisser troubler par la passion au point d'oublier son devoir, nous l'aurions compris, et, en tout cas, nous l'aurions jugé d'accord avec lui-même. .Mais dire que l'amour doit servir de simple ornenionlau drame, c'est inconséquence, carie héros passionné est un héros tragique; le héros galant n'est qu'un héros de roman. On ne fait pas ainsi sa part à la passion, on ne réglemente pas ce qui échappe à toute règle. Parti de ce principe contestable, Corneille a créé, surtout dans les
pièces qui suivireni, toute une série de héros qui se croient obligés d'être amoureux à leurs heures, on pourrait presque dire à leurs moments perdus. Voyez César : avant le troisième acte, nous savons seulement de lui qu'il est l'amant, le « captif » de Cléopàlre, et que, digne émule des chevaliers errants, il fait hommage à sa maîtresse de ses triomphes. Au troisième acte, il parait, mais ce n'est pas un Amadis qui se montre à nous : c'est un citoyen romain qui parle, et parle haut, à un roi barbare, à un esclave couronné de la République. A peine sommes-nous remis de notre surprise que le héros se transforme en dameret, et interroge en tremblant Marc- Antoine , transformé, lui aussi, en messager d'amour. Déjà il se précipite pour revoir « cette reine adorable », lorsque le déserteur Seplimo lui amène Cornélie prisonnière. Aussitôt il se redresse et se ressaisit: d'un mot, il écrase Septirae ; puis il écoute Cornélir et sait se faire écouler d'elle. Est-ce le même homme qui parle? En tout cas, le ton a bien changé. Se maintiendra-t-il à cette hauteur? Non. Comme s'il s'était fatigué de cet efîori, il retombe dans la galanterie banale, et au quatrième acte il s'y oublie, jusqu'au moment où Cornélie l'arrache à cette dangereuse langueur, qui lui coûterait la vie. Au cinquième acte, entin, il sait combattre et vaincre; il donne à Cornélie la seule récompense qu'elle désire, la liberté ; mais il se retourne ensuite vers Cléoptâlre, et cette tragédie finit par un madrigal. Que de contradictions et de brusques soubresauts I Combien l'unité de ce caractère en est altéi'ée 1
Cléopsitre.
lEn vertu de ce même système, toujours dominé par la crainte d'affadir ses héros. Corneille n'a pas voulu que sa Cléopâtre fût une amante vulgaire. Ici encore nous ne pouvons être de l'avis de Saint-Marc Girardin, qui, tout en préférant la Cléopâtre de Corneille à celle de Shakespeare, simple amoureuse de comédie, la croit très différente de la Cléopâtre his torique :
L'histoire, écrit-il, lui est plus favorable que la poésie. Il y a dans Cléo*J pàtrc trois chosus à remarquer : unoùme forte dans une vie elïcminée, une passion vraie dans des mœurs licencieuses, une grande pensée politique'
poursuivie k travers les plaisirs et les fêles. C'est une de ces natures fortes et souples qui aiment le plaisir et la mollesse sans se laisser amollir. La civilisation orientale produit souvent ces contrastes. Ce n'est pas ainsi que Corneille l'a voulu représenter. II lui a ôté tout ce qui en fait une personne presque héroïque dans Plutarque : sa mort courageuse, son amour tidèle, ses grands projets ; il ne lui a laissé que la coquetterie.
Si une chose est évidente, au contraire, c'est que la coquetterie de la femme est moins en relief que l'orgueil de la reine ; c'est que Corneille, fidèle à son procédé habituel d'abstraction, obéissant d'ailleurs à la force des choses, qui veut que le drame soit moins complexe que l'histoire, a retenu, parmi les traits que l'histoire lui donnait, un seul trait saillant, l'ambition. Il nous en prévient lui-même dans son Examen : « Je ne la fais amoureuse que par ambition. » La plupart des traits, si curieux et si séduisants, dont se compose, chez les écrivains anciens, ia physionomie de la meretrix regina, il les a éliminés, pour laisser en pleine lumière la femme qui rêva de ressusciter l'empire d'Alexandre.
Non, Cléopàtre n'est pas une coquette frivole : bien qu'elle parle, elle aussi, le jargon de la galanterie contemporaine, elle le parle moins que César; tandis que César est tout à sa « tlarame », elle est toute à sa pensée ambitieuse. Chose cut l'anse ! dans ce duo, c'est elle qui fait entendre la note virile; ' ist elle aussi qui semble le vrai roi d'Egypte, en face du liemblant Plolomée; elle qui brave ses « insolents ministres », qui impose silence à Pholin et voudrait sauver Pompée : car, ainsi que Saint-Evremond l'a remarqué, elle serait indigne de César si elle ne s'opposait à la lâcheté de son frère. Pour rendre justice à la grandeur réelle de ce rôle, il suffit de lire les scènes où, tantôt hautaine, tantôt railleuse, elle remplit de terreur ou de confusion le frère qui a usurpé sa f)art du trône. Comme elle est froide et ne s'abandonne pas, elle garde sa présence d'esprit tout entière. De là sa supériorité sur ceux qui se laissent entraîner par la passion. A ce point de vue, la scène ii de l'acte III est pour elle l'occasion d'un facile triomphe; sa finesse malicieuse, son ironie légère, ont vito raison de la di|ilonialie maladroite d'un Plolomée. Elle aime à répéter qu'elle a de l'ambition, et que l'ambition est « la seule passion digne d'une princesse »; mais elle a le droit d'en avoir, puisqu'elle a les deux qualités maîtresses du poli- . tique : la suite dans les idées et la pleine possession de soimême.
Seulement on ne peut nier que cet amour ambitieux ne soit un peu froid. Si Cléopàtre se contentait d'aimer et d'être aimée, elle formerait un contraste plus saisissant encore avec l'austère Cornélie, car il est superflu de faire remarquer quelle distance il y a de cette souple Orientale à cette Romaine. L'une est le mauvais génie, l'autre le bon génie de César : dès qu'il est auprès de Cléopàtre, il n'est plus qu'un homme médiocre et maniéré; il redevient sans eiïort un héros dès qu'il est auprès de Cornélie. De toute façon, et à prendre son caractère dans son ensemble, il n'est pas un héros complet et demeure inférieur à Cornélie, uniquement vouée à l'accomplissement de son devoir. C'est Pompée qui, vivant ou mort, domine les deux premiers actes; c'est Cornélie qui anime les trois derniers, et Cornélie c'est encore Pompée. Mais que sont-ils tous deux , sinon la personnification de Rome libre qui défend sa liberté menacée?