‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 70 sur 94 · C. de Litt. — CORNEILLE [Le Menteur · texte numérisé non relu

C. de Litt. — CORNEILLE [Le Menteur

qui étale sous nos yeux les détails de la vie j'éelle et nous montre les personnages vivant, parlant, agissant en pleine lumière; l'autre qui, dédaigneux de l'extérieur, regarde plus volontiers vers l'intérieur de l'àme et s'efforce de saisir les; nuances les plus fugitives des caractères; l'un qui donne aux choses un relief saisissant, l'autre qui triomphe dans les abstractions, on pourrait presque dire dans la dissection de l'être moral.

Quel luxe de détails pittoresques et concrets chez Alarcon, et comme, à côté de cette prodigalité méridionale, l'art de Corneille paraît sobre et sévère ! 11 n'y a pas moins de six tableaux dans la Ve7'dad sospechosa. C'est dans la rue des Orfèvres, fréquentée du beau monde de Madrid, que don Garcia, écolier tout fraîchement sorti de Salamanque, rencontre Jacinta (Clarice) et Lucrèce, dont Corneille a respecté le nom. C'est dans le cloître du couvent de la Magdalena — détail bien espagnol — qu'il retrouvera, cachées sous leurs mantilles, les jeunes filles qu'il a entrevues, la nuit, à leur balcon. C'est dans le parc d'Atocha qu'il se battra en duel avec don Juan de Sosa (Alcippe) et que tous deux seront séparés par don Félix (Philiste), leur commun camarade d'Université. Corneille s'est contenté d'un récit, charmant sans doute, mais plus froid; encore a-t-il pris soin d'élaguer certains détails caractéristiques, tels que celui de Vagnus Dei sur lequel se brise l'épée de Garcia. Le père de celui-ci, don Beltran (Géronte), demande-t-il Jacinta en mariage, le poète, soyez-en sûrs, nous fera assister à cette démarche solennelle, qu'accueillera Jacinta, en présence de son oncle devenu son tuteur après la mort de ses parents. Jacinta exprime-t-elle le désir de connaître son fiancé, nous verrons, comme elle, passer sous sa fenêtre Garcia et son père, achevai, et la surprise de la jeune fille en reconnaissant l'étranger de la rue des Orfèvres fera l'elTel d'un coup de théâtre, tandis que cette reconnaissance, annoncée, puis oubliée, semble-t-il, par Corneille, est à peine indiquée par un jeu de scène peu intelligible, qui passe inaperçu. De même, au dénouement, la confusion du trompeur trompé est plus dramatique, parce que, loin d'être renfermée,^ comme chez Corneille, dans l'àme du menteur, elle éclate aux yeux de tous. Il suffit pour cela d'un mouvement de Gai'cia vers celle qu'il croit être Lucrèce et qui est Jacinta, d'un geste de don Juan de Sosa, qui lui montre la véritable Lucrèce. Les protestations de Garcia, auxquelles don Beltran, menaçant, impose silence, nous émeuvent plus, dès

lors, que l'indifférence presque joyeuse avec laquelle Dorante accepte sa mésavenlure.

Si l'intrigue est parfois embrouillée chez Corneille ; si l'action, en général, a chez lui moins d'éclat, de force et de suite; si même, en certains passages, on sent quelque gène et quelque lourdeur de main, c'est qu'il a dû tout condenser pour tout faire tenir dans les limites plus étroites des cinq actes classiques. Ne vantons point trop l'aisance avec laquelle se déploie l'imbroglio espagnol : Alarcon n'était point aux prises avec la règle tyrannique des trois unités, et peut supposer, par exemple, que trois jours se sont écoulés etitre la scène du balcon et les incidents qui suivent. 11 est vrai que la durée de l'action française est de trente-six heures environ, mais seulement en y comprenant les heures de nuit; car on dort dans le Menteur, et Corneille doit l'avouer dans le Discours des trois unités, où il essaye de s'en excuser. L'unité de lieu semblait plus difficib^ à justifier, car nous passons des Tuileries à la place Royale. Mais quoi! ne suffit-il pas que ces deux endroits soient contenus dans un même lieu général qui est Paris? La duplicité <le lieu n'existe pas, suivant Corneille, si Ion ne cliange point de lieu dans le cours d'un même acte, surtout si l'on évite et de varier les décorations d'un acte à l'autre et de nommer les lieux particuliers, ce qui « aiderait à tromper l'auditeur ».

Ces gaucheries reconnues, il nous sera permis d'admirer l'art avec lequel cet imitateur, qui n'est pas un plagiaire, sait accommoder au goût français les traits souvent forcés du modèle espagnol. Chez Alarcon, comme chez Corneille, c'est un faux pas qui est le point de départ de la pièce entière, mais un faux pas suivi d'une chute réelle, dont Corneille épargne le spectacle à notre délicatesse. C'est aussi le prétexte d'une conversation alaml)i(iuée, dont Corneille, qui suivait la mode, conforme d'ailleurs à son penchant naturel, a pris plaisir à reproduire les subtilités galantes. Mais ce qu'il n'a pas reproduit, c'est l'invention, assez grossière, du menteur espagnol, qui se. fait passer pour un créole opulent, fait sonner bien haut ses richesses, et, qui pis est, se permet de les offrir. 11 était naturel, assurément, que (larcia parlât des Indes, comme Dorante pari»des guerres d'Allemagne, mais on avouera (|ue cette façon de faire sa cour sent le inarcliand plutôt que le gentilhomme.

Les récits fameux du concert sur l'eau et du mariage de Poitiers ne sont pas moitis bien « adaptés » à la scène française. Le second est conduit avec un art savant dont l'espagnol n'ap-

proche pas ; le premier, par la précision sans sécheresse et l'habile appropriation des détails, atteint à la vraisemblance. C'est le plus bel éloge qu'on en puisse faire, car il n'était pas aisé de donner quelque air de vraisemblance à des épisodes dont le cadre naturel est la vallée du Mançanarès, et qui semblent dépaysés si on les transporte sur les bords de la Seine. Que Corneille ait réussi à rendre l'illusion parfaite, on ne saurait le soutenir, et lui-même ne pouvait s'en flatter; mais c'est beaucoup déjà d'avoir su mettre au point, pour l'optique de notre scène, des récits illuminés du soleil espagnol, d'avoir fait un choix dans ce luxe exubérant de détails, d'avoir sacrilié les six cabinets de feuillage, remplacés par des bateaux, sous notre ciel brumeux, les glaces et les sorbets, les parfums et les essences, les cure-dents mêmes, dont Alarcon n'épargne pas à son lecteur la description minutieuse.

Imiter ainsi, c'est créer encore. Même lorsque Corneille trouve en germe chez Alarcon une belle scène, il y imprime sa marque ot la renouvelle si bien qu'il la rend inimitable à ceux-là mêmes dont elle est imitée. Ainsi de la scène tant admirée entre Géronte et son fils. N'est-elle point toute cornélienne, et n'est-ce point de Corneille surtout qu'on peut dire que sa comédie sait, quand il le faut, élever la voix? Il avait déjà créé de toutes pièces le monologue d'Alcippe, plus tragique assurément que comique. On peut dire qu'il a créé aussi la scène m de l'acte V, bien qu'Alarcon eût eu avant lui l'idée d'une réprimande, ou plutôt des deux ou trois réprimandes successives infligées par don Beltran à son fils Garcia. Les multiplier, n'était-ce pas d'avance en affaiblir l'effet? Corneille n'en a voulu qu'une, et l'a réservée pour son cinquième acte, non pas seulement, comme le prétend M. Viguier, parce qu'il y cherchait un renfort pour son faible dénouement, mais parce que son sur instinct des choses du théâtre lui faisait voir une faute là où M. Viguier voit une inspiration de génie. Eh quoi ! c'est dès le début que le courroux du père éclatera contre le fils ? c'est dés le début qu'il sera instruit de ses mensonges et les flétrira? et, de temps à autre, l'auteur, pour ne laisser aucun doute sur la pureté de ses intentions, prendra soin de renouveler cette flétrissure? Mais où sera l'imprévu? où le coup de théâtre? Plus morale peut-être, l'action sera moins dramatique à coup sûr; l'explosion de l'indignation paternelle a besoin, pour être émouvante, d'être préparée, attendue, espérée, après ce long enchahienient de mensonges, d'où elle doit jaillir enfin comme un soudain coup de foudre.

LE MENTEUR o

T.a comparaison de ces deux scènes, si semblables par certains détails, si différentes par la manière de les mettre en œuvre, suffirait à prouver l'originalité du Menteur. Mais à côté de l'éloquent Géronte voici le plaisant Cliton, ce précurseur des valets de Molière ; sa verve gauloise, ses naïfs efTarements, nous amusent. Près de lui, la figure du valet espagnol Tristan paraîtra bien effacée. Il n'apparaît qu'au second plan ; il n'assiste même pas au récit du faux mariage, et n'a pas à témoigner ensuite l'émotion naïve qui égayé l'une des scènes les plus neuves de la pièce française. Tant de mots piquants et passés en proverbe :

La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne... Les gens que vous tuez se portent assez bien, etc.

appartiennent à Corneille et à Corneille seul, comme la tirade ironique de Dorante sur le plus sûr moyen de plaire aux dames. Et tant de hautes ou fines pensées tiennent dans ce vers que ceux-là seuls croient rebelle qui ne savent pas l'assouplir, dans cet alexandrin qui, sous la forte main de Corneille, tantôt se prête à l'expression des sentiments les plus virils, tantôt se plie aux légers caprices de l'esprit gaulois. Quel contraste avec le rythme de huit pieds qu'emploient les auteurs dramatiques espagnols, et qui. sautillant, prolixe, monotone, fatigue l'oreille d'un déluge de vers faciles!

Ne craignons donc point d'accorder à l'auteur espagnol la supériorité pour tout ce qui regarde l'intrigue de son drame, nous allions dire de son roman, pourvu qu'oii accorde en revanche à Corneille la gloire d'avoir surpassé de beaucoup Alarcon par la peinture vivante des caractères et par la verve du style,

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C'est un lieu commun de prétendre que Corneille avait trop de génie pour avoir de l'esprit. .Sur ce point, la plupart des critiques allemands, qui s'y connaissent, et des critiques français sont d'accord : « Corneille, dit .Schlegel, avant d'avoir composé des tragédies, s'était fait un nom en remaniant des

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