‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 71 sur 94 · C COURS DE LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

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comédies espagnoles. La seule de ces pièces qui soit resiée au théâtre, c'est le Menteur, imité de Lope de Vega, et qui, à mon avis, ne prouve aucun talent comique. Un poète habitué à monter sur des échasses n'a que des mouvemenls maladroits dans un genre où il ne s'agit que de marcher à lleur de terre, mais avec grâce et légèreté. « Cette théorie n'irait à rien moins qu'à refuser le don du comique à Shakespeare, à Racine, à tous ceux qui, avant ou après Corneille, ont fait quelques heureuses excursions hors du domaine tragique. Que le ton de la tragédie leur soit plus familier et que parfois, malgré eux, ils soient tragiques dans la comédie même, cela peut se soutenir, au moins pour Corneille; mais si les récils de Dorante, si les boutades de Cliton n'ont rien que de maladroit, c'est que les Allemands se font une idée particulière de la « légèreté ».

On ne conçoit guère comment un critique très français et très pénétrant, Sainte-Beuve, a pu écrire sévèrement après Schlegel : « Corneille rentra dans l'imitation espagnole par le Menteur, comédie dont il faut admirer bien moins le comique (Corneille n'y entendait rien) que l'imbroglio, le mouvement et la fantaisie. » Il est vrai que Sainte-Beuve l'écrivait au début de sa carrière; plus mûr, il était moins systématique, il reconnaissait bien des nuances dans le génie de ce Corneille qu'on se représente uniformément solennel, mais dont le front savait parfois se dérider. Pour nous, nous prendrions volontiers le contre-pied du mot de Sainte-Beuve, et nous dirions : a Le Menteur est une comédie dont il faut bien moins admirer l'intrigue (Corneille sur ce point reste au-dessous d'Alarcon) qui; le comique du dialogue et le détail plaisant des caractères. »

Sur cette faiblesse de l'intrigue il faut passer condamnation : l'entrain même du style ne réussit pas à faire oublier l'insuflisance du fond. En apparence, rien de plus simple que l'action du Menteur, si l'on en juge du moins par la simplicité de la mise en scène : « Le théâtre est un jardin pour le premier acte, et pour le second acte il faut des maisons et bâtiments et deux fenêtres. Au premier acte, un billet; au deuxième acte, deux billets; au quatrième acte, des jetons. « En réalité, le développement de cette action est plus compliqué qu'il ne semble, et ne va pas sans quelque obscurité, sans quelque gaucherie môme; comme on le dit aujourd'hui dans la langue du théâtre, elle est pleine de « trous ». Non pas que nous en condamnions le point de départ avec la même sévérité que d'autres; elle n'est fondée que sur un faux pas, sans doute, et cf

faux pas aurait fort bien pu ne pas se produire; mais, dans la vie réelle, dont la comédie est l'image, combien d'incidents fortuits, de causes insignifiantes produisent des efîets importants et durables ! Ce faux pas, d'ailleurs, est aussi le principe de la comédie espagnole. Ce qui n'est pas dans l'espagnol, c'est un je ne sais quoi de décousu et de heurté. Ainsi, au début du second acte, Géronte, que nous ne connaissons pas encore, propose brusquement à Clarice un mariage dont on ne voit pas les raisons. Clarice est libre; mais par quel hasard? Alcippe, son fiancé, attend pour l'épouser l'arrivée de son père, et — depuis deux ans ! — le vieillard se laisse attendre. Comme il est naturel, elle demande à connaître le nouveau fiancé qu'on lui propose : on lui ménage donc un moyen de le connaître, ou plutôt de le reconnaître, et l'on ne fait même pas assister le spectateur à cette reconnaissance, et pour qu'il sache qu'elle u eu lieu il faut que Clarice le lui apprenne ! Ailleurs, ce sont des épisodes qui sont gauchement introduits : le récit du duel, par exemple, n'est amené que par une question de Clilon, inquiété, dit-il, par un « bruit sourd », par un « confus murmure ». Sans faire tort à Corneille, il est donc permis de signaler, çà et là, quelque maladresse dans la conduite de l'intrigue et clans la liaison des scènes.

11 y a plus : on a pu soutenir, non sans raison, que cette charmante comédie du Menteur n'était pas soutenue et animée par un intérêt suffisamment dramatique. Le plaisir que nous éprouvons à l'entendre ou à la voir est un plaisir de dilettante; nous sommes plus séduits qu'émus, et n'avons même pas, pour réveiller notre attention, cet intérêt vivant de l'actualité, qui devait passionner les contemporains; car dans le Menteur, comme en plusieurs de ses pièces précédentes, Corneille ne dédaigne pas ce genre particulier d'intérêt et ce succès facile qui naît des allusions. Seulement ici nous ne sommes plus transportés, soit dans la galerie du Palais, soit à la place Royale; c'est tout Paris, Paris transformé par la main puissante de Richelieu, qui étale à nos yeux ses splendeurs nouvelles : après les Tuileries, la place Royale; à côté du Pré aux ClercSj le palais Cardinal.

Avouons pourtant que cet int('-rêt, biiMi allaibli pour nous, n'est que secondaire, et demandons-nous quel intéiét plus sérieux le domine.

L'iiitéiH't (le la comédie est-il dans les mensonges de Dorante? — Comparaison avec T « Étourdi » de Molière.

L'intérêt dramatique pouvait naître ici d'une triple source : 1° des mensonges mêmes accumulés par Dorante; 2° de la passion que Dorante éprouve pour Clarice; 3° des mésaventures du menteur et de la leçon morale qui en sort. Nous n'hésitons pas à le dire, aucune de ces trois sources d'intérêt n'est épuisée par Corneille.

On a souvent comparé au Menteur de Corneille V Étourdi de Molière. Lélie ne ment-il pas comme Dorante, et, comme lui,. ne s'embrouille-t-il pas dans ses mensonges? Mais Lélie est à la fois inférieur à Dorante pour les ressources de l'esprit, et supérieur par le caractère, que ne gâte aucune habitude vicieuse et invétérée. S'il ment, c'est par occasion, presque par néceseité, parce qu'il a besoin du mensonge pour satisfaire sa passion, et aussi parce que Mascarille l'emporte, bon gré, mal gré, dans le tourbillon de sa verve endiablée. Dolante, au contraire, a toute la responsabilité de ses inventions fantairiisles ; Clilon l'admire et le suit plutôt qu'il ne le conseille et qu'il ne le guide. Les deux pièces, plus remarquables par la gaieté du dialogue que par la rigueur de la comjiosition, sont des comédies « à tiroir », et l'on ne voit point pourquoi la série des étourderies de Lélie ou des mensonges de Dorante s'arrête à tel point précis, au lieu de se prolonger indéfiniment. Mais, du moins, les étourderies de Lélie ont cet effet de le replonger sans cesse dans les embarras d'où Mascarille l'a fait sortir; elles se rattachent donc à l'action par un lien direct, bien qu'un peu lâche. On ne voit pas quel lien rattache à l'intrigue du Menteur certains mensonges tout à fait gratuits. Au fond, il n'y en a que deux, celui du faux mariage et de la fausse grossesse, qui n'en soient pas facilement sépalables. Ceux du concert sur l'eau et du duel sont de purs horsd'œuvre, d'agréables superfluités, dont l'intérêt, pour ainsi dire, est exclusivement liltéraire.

Est-il dans la passion de Dorante ?

Si l'amour de Dorante pour Glarice était vif et sincère, il suffirait à relever l'intérêt de la comédie. Mais quoi ! Dorante nous l'apprend lui-même dès le début du premier acte : il arrive de Poitiers à Paris avec la résolution bien arrêtée d'être amoureux de la première femme qu'il rencontrera ; il est donc amoureux par système autant que par passe-temps. Clarice parait; son heureux faux pas lui vaut à l'instant une déclaration improvisée, dont l'ardeur imprévue l'étonné à bon droit. C'est un amour de tête bien plutôt que de cœur : l'imagination seule l'a fait naître, l'imagination seule le soutient. Quelle sympathie, dès lors, peut éveiller en nous, quelle inquiétude peut nous inspirer ce caprice ? Nous sommes rassurés d'avance sur le résultat de cette intrigue, on pourrait dire de ce jeu d'esprit; les succès seront bien accueillis de Dorante, mais sans fiévreux enthousiasme ; les déceptions lui blesseront l'épidémie sans pénétrer jusqu'à l'âme; son orgueil juvénile se réjouira des uns, soutfrira des autres; car c'est l'orgueil qui est en jeu, et Dorante n'est pas un mélancolique. Le plaisir que lui donne cette aventure l'occupe, le trouble parfois, jamais ne l'égaré; il reste maître de lui; la preuve qu'il ne se laisse pas envahir tout entier par cet amour, c'est qu'il observe froidement les personnes et juge avec impartialité de leurs mérites; c'est qu'après avoir été charmé par Clarice, il est charmé par Lucièce. Il est vrai que le bon Corneille n'avait trouvé que ce moyen pour nous prépaierau dénouement; mais le dénouement n'en reste pas moins pénible. De deux choses l'une, en effet : ou Dorante aime vraiment Clarice, et en ce cas rien n'est plus douloureux, plus désagréable à la pensée, que le quiproquo d'où sort cet autre mariage inattendu; ou il ne l'a jamais aimée dans l'âme, et que dire alors de la froide comédie où il a joué son rôle? Sans doute, Doiante reste séduisant, malgré tout, à nos yeux, parce qu'il est jeune, spirituel, naïvement audacieux, prêt à toutes les belles folies; parce que, n'aimant pas vraiment, il croit aimer; parce qu'il marche en aventureux conquérant vers l'avenir qui lui sourit. L'impression d'ensemble leslf pourtant équivoque. Ajoutez que

cet amour, déjà froid par lui-même, est encore refroidi par les subtilités ou les fadeurs de la galanterie contemporaine. Geoffroy dit un peu rudement : « Les deux femmes sont tout ce qu'il y a de plus insipide au théâtre. » Bornons-nous à dire que ces gracieuses figures sont un peu effacées, et que l'intérêt de la pièce ne saurait être de ce côté.

Est-îl dans la leçon morale ?

Le même Geoffroy, si dur pour Ciarice et Lucrèce, trouve fort moral le dénouement du Menteur; d'autres observent, au contraire, que Dorante, non seulement n'est pas corrigé, mais n'est même pas puni, puisqu'il penche vers Lucrèce précisément à l'heure où Lucrèce va lui être donnée, et qu'il la reçoit de bonne grâce, sans que personne s'aperçoive de sa déception, d'ailleur3 fort peu cruelle. Mais un poème dramatique n'a rien h prouver, n'a personne à convertir. Est-il vrai, vivant, humain? Cela suffit. Corneille ne s'était même pas préoccupé de la question morale : « 11 est hors de doute, dit-il dans le Discours du jjoème dramatique, que c'est une habitude vicieuse que de mentir ; mais Dorante débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité , que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les sols ne sont point capables. » C'est précisément , répondraient les censeurs rigoureux, parce que Dorante est séduisant que son exemple est dangereux ; car nous devenons ses complices involontaires, et ne pouvons condamner qu'avec peine un travers où se mêle tant d'esprit. Mais Corneille aurait raison contre les censeurs : il n'a pas, en eflél, banni de sa pièce toute leçon morale ; mais il a voulu que cette leçon revêtit elle-même la forme dramatique et empruntât son autorité à l'autorité paternelle ' ; il l'a donc placée dans la bouche de Géronte, et l'a réservée pour la fin ; plus longtemps elle se sera fait attendre, plus frappant sera le coup de théâtre. 11 est vrai que', même après cette explosion, après cet orage dans un ciel serein. Dorante se retrouvera menteur comme devant. Mais, encore une fois, il ne faut point trop

i. Voir V. Merlet, Etudes littéraires sur les classiques français.

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en vouloir à Corneille de n'avoir pas composé une comédie didactique.

Où donc est l'intérêt véritable? Il est tout entier dans la peinture de deux caractères, ceux de Dorante et de Géronte, près desquels apparaît, au second plan, celui du Cliton. Que « l'intrigue se mêle heureusement à la peinture des caractères », rien de moins contestable ; mais le tableau vaut mieux encore que le cadre. Ce n'était point l'avis de Fontenelle, qui ne se montre pas ici fort soucieux de défendre la gloire de son oncle : « Quoique le Menl-mr, écrit-il, soit très agréable et qu'on l'applaudisse encore aujourd'hui, j'avoue que la comédie n'était point arrivée à la perfection. Cequidominaitdans les piècesétail l'intrigue et les incidents, erreurs de noms, déguisements, lettres interceptées, aventures nocturnes, et c'est pourquoi on prenait presque tous les sujets chez les Espagnols, qui triomphaient sur ces matières. Ces pièces ne laissaient pas d'être fort plaisantes et pleines d'esprit, témoin \q Menteur, Don B-rlrand de Cigarral et le Geôlier de soi-même. Mais enfin la plus grande beauté de la comédie était inconnue; on ne songeait point aux mœurs et aux caractères; on allait chercher bien loin les sujets de rire dans des événements imaginaires avec beaucoup de peine, et on ne s'avisait point de les aller prendre dans le cœur humain, qui en fourmille . » Il y aurait plus d'une réserve à faire sur ce jugement trop absolu : ce que Fontenelle loue dans le Menteur, c'est l'intrigue, c'est l'imbroglio ; ce qu'il regrette de n'y pas trouver, ce sont des caractères. 11 nous semble, au contraire, que, si amusante que soit l'intrigue du Mtnleur, malgré les gaucheries signalées plus haut, ce n'est point l'élément original de la pièce. Ici encore nous serions de l'avis de Geoll'roy, et nous dirions après lui : « On ne peut refuser au Menteur une place très distinguée parmi les bonnes comédies de caractère. » Ce qui a trompé beaucoup de critiques, c'est qu'il n'est franchement ni une comédie de caractère ni une comédie d'intrigue (et qui donc pourrait se flatter de marquer la limite précise qui sépare ces deux catégories de pièces, jusque dans le théâtre de Molière?). C'est même qu'il parait, à tout prendre, être plutôt une comédie d'intrigue, si l'on en juge par l'extérieur et par l'importance donnée aux incidents variés de l'action. 11 serait donc excessif de prétendre que le Menteur est purement et simplement une comédie de caractère ; la vérité, c'est que la part faite à la peinture des caractères, quoi qu'en dise Fontenelle, y est t'orl large, et qu'en cj'lte partie surtout on retrouve le grand Corneille.

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