C. de Lilt. — couNEiLLE {Le Menteur
Le « Menteur « rattaché aux premières coniêilies de Corneille. — Les femmes, les valets.
On comprendrait mal, en effet, le Menteur, si l'on y voyait un heureux accident dans le théâtre comique de Corneille, si on l'isolait des comédies qui l'ont précédé, qu'il a fait oublier, mais dont il procède. Un coup d'œil jeté sur ces essais juvéniles nous convainc que Corneille, en s'élevant au-dessus de luimême, ne se montre pas infidèle à l'esprit qui animait ses premières œuvres, et que, de Mélite au Menteur, une étroite parenté unit les caractères renouvelés ou créés par lui.
S'étonne-t-on, par exemple, de la soudaine passion que Clarice inspire à Dorante ? Mais l'amour, chez Corneille, est le plus souvent l'efîet d'un coup de foudre inattendu ; c'est un entraînement irrésistible et fatal auquel nous essayerions en vain de nous soustraire. En revanche, les amoureuses, sauf exception, restent maîtresses d'elles-mêmes, et sont plus volontiers railleuses que passionnées. Comme Clarice, qui accueille Dorante sans décourager Alcippe, elles sont d'esprit pratique. Leur grande affaire, c'est le mariage ; mais toutes ne la conduisent pas de même façon. Les unes, fines d'ailleurs, mais froides, n'ont pas de volonté qui leur soit propre, et se plient à la volonté de leur famille, sans témoigner d'en être fort heureuses ni fort chagrines. Les autres, filles de tête plus encore que de cœur, prétendent choisir librement et ne consulter que leur inclination. La Clarice du Menteur tient, ce semble, des unes et des autres; elle ne s'abandonne jamais tout entière, puisque, fiancée à Alcippe, elle se montre disposée à le quitter pour Dorante, et qu'ensuite, trompée ou se croyant trompée par Dorante, elle revient volontiers à Alcippe,- non sans quelque pointe de dépit, il est vrai. Elle aussi, en fille obéissante, se couvre du nom et de l'autorité de son père ; mais il faut avouer que c'est pour la forme, pour sortir d'embarras. Elle ne songe plus à les invoquer quand elle se trouve seule avec Lucrèce, son amie, figure assez pâle, mais agréable, qui traverse silencieuse le premier acte, n'apparaît pas au second, se laisse à peine entrevoir au troisième, mais peu à peu s'anime, et, prise ù ses propres ruses, aime vraiment celui qu'elle aimait
par feinte. Plus moqueuse et plus vive, ayant par-dessus tout l'horreur d'un célibat prolongé, Clarice cherche dans ces inlrifjues l'amusement de sa coquetterie plutôt que la satisfaction . d'un sentiment peu profond. Elle a déjà quelque expérience, et raisonne plus qu'elle ne s'émeut : c'est tout un système, froidement conçu, froidement exécuté bientôt, qu'elle expose à Isabelle, suivante de bon ton, sans relief, comme il convient à une confidente, dont le rôle est de s'effacer discrètement pour laisser parler et agir les autres.
Si l'on voulait être tout à fait juste pour ce caractère à peine ébauché d'Isabelle, il ne faudrait pas oublier qu'il était une forme nouvelle et fort adoucie du caractère ancien de la nourrice, conseillère équivoque dont Miiite nous oifre le type souvent odieux. Pourquoi cependant, à côté d'Isabelle, le caractère de Sabine, suivante de Lucrèce, serable-t-il marqué de traits plus nets et plus hardis ? C'est que Sabine est, comme l'indique Corneille lui-même, une simple femme de chambre, une devancière de ces soubrettes dont Molière fera bientôt éclater sur la scène le rire étincelant, sachant, comme elles, à merveille son '( métier », ne dédaignant pas l'argent plus qu'elles, mais spirituelle et avenante.
A la soubrette s'oppose naturellement le valet, à Sabine Cliton, dont le rôle d'ailleurs est autrement utile, sinon nécessaire à l'action. Corneille avait déjà mis au théâtre quelques caractères de valets, mais aucun qui fût plaisant. Chton sert fidèlement son maître, mais à condition de le pouvoir railler de temps en temps. On l'a dit avec raison, ce « menteur goguenard » n'appartient pas à la famille des Scapin, des Crispin, des Frontin ; il frappe des proverbes, comme Sancho, dont il a le bon sens, avec plus de finesse ; son caractère est un curieux mélange de naïveté et de malice, d'expérience sceptique et de crédulité, comme son langage est un mélange d'ironie piquante et de trivialité brutale. Comment est-il à la fois un mentor si judicieux et une dupe si facile? Comment concilier son admiration inquiète pour le génie d'invention de son maître avec les étranges libertés de parole qu'il ne s'interdit pas? De tous ces constrastes pourtant se compose une figure originale et vivante. Le mérite de cette création est d'autant plus grand que Corneille, en la concevant, se privait volontairement d'un élément essentiel de l'ancienne comédie. Plus de ces fourberies équivoques, mais réjouissantes, des valets italiens, qui déridaient les plus sévères : Clilon ne ment pas lui-même, ù
proprement parler, ou, du moins, n'est menteur que par ricochet; il s'efforce même d'arrêter le torrent des mensonges de son maître, et ne lui épargne pas les remontrances; au lieu d'être son complice, il est son précepteur de morale, bien qu'il lui prêche et nous prêche une morale fort peu relevée. Eh bien, ce valet sermonneur, qui semblait devoir être ennuyeux et froid, est la gaieté de la pièce : il n'a même pas besoin d'ouvrir la bouche : sa pantomime expressive suffit à nous égayer : les millejeux de physionomie où se traduisent tour à tour sa surprise et son impatience, son ironie et son dépit, soulignent d'un trait plaisant les bonnes fortunes ou les mésaventures de Dorante. C'est un gracioso, mais un gracioso gaulois, qui manque parfois de délicatesse, qui ne manque jamais d'esprit.
Le caractère «le Géroiite.
Il serait donc exagéré de prétendre que, sauf Gcronte, tous les autres personnages sont éclipsés par le menteur et ne sont guère que les auditeurs de ses contes. Mais il est certain que les deux figures de Dorante et de Géronte occupent seules le premier plan. Ce n'est point uniquement la séduction de l'antithèse qui a décidé Corneille à les opposer l'une à l'autre. Depuis longtemps il s'était fait une idée particulière des rapports entre les pères et les enfants. Don Diègue et le vieil Horace nous disent assez quelle haute idée Corneille se fait de la majesté paternelle ; mais un père de comédie ne peut marcher leur égal. De tout temps et dans les théâtres de tous les pays, les Géronte ont été bafoués par les Dorante, les vieillards par les jeunes gens. Comment donc unir en eux la dignité du père et la crédule complaisance de la dupe? Corneille, toujours un peu gauche dans la peinture des nuances, avait plusieurs fois déjà essayé de résoudre le problème ; mais le plus souvent il avait versé, tantôt d'un côté, tantôt de l'autie. Souvent on verra tel père, comme le Géronte delà Suivanlc. parti de l'indulgence, aboutir bien vite au despotisme ; il aura une volonté et saura l'imposer :
Et, pour tq,ute raison, il suffit que je veux.
C'est aussi la seule raison que daigne donner h sa fille en
LE MENTEUR Vi
larmes le Géronle de Yllluston comique pour la déterminer à épouser Adraste :
Ne me répliquez pas quand j'ai dit : Je le veux !
Moins dur, le Géronle du Menteur sera-t-il donc moins impérieux ? Mais lui aussi n"impose-t-il pas Clarice à Dorante? Lui aussi ne s'écrie-t-il pas, en face de ses hésitations bien naturelles :
Fais ce que je l'ordonne... En un mot, je le veux ?
On oublie trop ce premier trait de caractère lorsqu'on accuse Géronte de passer sans transition de l'extrême faiblesse H l'extrême sévérité. Sans doute la transition n'est point adroitement ménagée ; mais il ny a point de contradiction absolue entre la scène de l'acle II et celle de l'acte Y; elles nous présentent seulement deux aspects divers d'un même caractère. Le vieillard qui, sans consulter son fils, demande pour lui la main de Clarice; qui, sans se préoccuper de la lui faire connaître d'abord, lui annonce que « Talfaire est conclue » ; qui n'accepte pas ses objections et le somme d'obéir, n'est pas un père si avili ni si ridicule. Si pourtant il est dupe des inventions de son fils, faut-il tant s'en étonner? De plus iléfiants, de plus clairvoyants que lui se laisseraient pi'cndre à Tair de vraisemblance, à la sincérité apparente de ces mensonges ingénieux. Il est vrai que son aveuglement va bien loin l't se prolonge bien longtemps; on ne comprend guère, par exemple, qu'il se plaise à vanter la « sagesse » de sa bru imaginaire, que les réponses embarrassées ou contradictoires de son fils, les effarements de Cliton, ne lui ouvrent pas enfin les yeux. Mais ce qui l'aveugle, ce n'est point la simplicité poussée jusqu'à la sottise, c'est l'amour paternel poussé jus- (ju'à la passion pour ce fils unique en qui il se voit revivre, qui perpétuera sa race et son nom. Plus est absolu cet amour, plus est naïvement chaleureuse l'exjilosion de sa joie lorsqu'il salue davance la venue du petit-lils qu'on lui piomel; plus naturelle aussi el plus pathétique sera l'oxyiiosion de sa douleur indigriée (|uand il comprendra que Dorante s'est joué de ses sentiments les plus cIums. C'est dans la profondeur do s.i tendresse outragée, de ses espérances profanées, qu'il puisfi.i la nii'ile noblesse de son éloquence. II n'aura qu'à se rcdiesscr pour s'élever sans effort, du rang di's Chrêmes ou dL-s Micion
Ili COURS DE LITTERATURE
de la comédie latine, au niveau des grands vieillards corneliens.
Cette brusque apostrophe : « Êtes-vous gentilhomme? » vaut le mot de don Diègue : « Rodrigue, as-tu du cœur? » C'est le même appel fait au sentiment de l'honneur. Et voyez comme Géronte, vieux gentilhomme, ressent la honte de son fils, et de quel ton il la lui reproche, répétant plusieurs fois ;i dessein les mots qui sont les plus cruels à entendre pour un homme d'honneur, les mots de lâche et de menteur ,; si bien que, s'irritant do ses défis injurieux et oubliant presque que c'est son père qui lui parle, Dorante s'écrie avec colère et prêt à répondre à l'insulte : « Je ne suis plus gentilhomme, moi ! » Mais ce cri de fierté n'apaise point le vieillard, et il reprend avec l'autorité d'un père :
Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture Souille lionleusemenl ce don de la nature.
Bientôt pourtant, après ces premiers cris de l'honneur outragé, Géronte reprend le ton du père affectueux et indulgent, d'autant plus affligé des fourberies de son fils qu'il l'avait traité avec plus de douceur : ne lui avait-il pas pardonné son prétendu mariage clandestin ? Et c'est par un mensonge qu'il a reconnu sa tendresse ! Ainsi toujours, dans Géronte comme dans don Diègue et dans le vieil Horace, l'amour paternel se montre mêlé de tendresse et de fermeté, de force et de faiblesse, tel qu'il est enfin; mais, dans ce mélange, Corneille a toujours soin de soumettre le sentiment faible au sentiment fort, la tendresse au devoir, et la loi morale reste supérieure à l'homme, dont elle contient le cœur sans l'étouffer. Il y a entre Géronte et don Diègue ou le vieil Horace les différences qui séparent les personnages tragiques des personnages comiques ; mais c'est le môme fond de sentiments et d'idées.
I.e caractère de Dorante. — Comparaison avec Valère dans le < Joueur » de Re^^uard. — Corneille a-t-il rendu le mensonge aimable ?
Il est permis de regretter que l'admirable réprimande de ("léronte ne soit pas plus efficace. Non seulement Dorante ne -e corrige pas et recommence à mentir, mais il ne se montre ni attendri par les plaintes de son père ni èlTrayé par ses menaces. Le Irait le plus fâcheux de ce caractère, si séduisant par d'autres côtés, c'est assurément cette sécheresse de cœur, ce défaut trop visible d'alTection confiante envers un père si affectueux. Loin de regfetter les impostures auxquelles il so voit parfois réduit, Dorante prend un plaisir cruel à berner celui qu'il appelle « le jjonhomme o. 11 évite sa présence, ou,
quand il ne peut réviter, raccueille avec une dureté qui nous esl vraiment pénible :