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I.e ton de voix est rare aussi bien que le nez

Est-ce ce même Jodelet qui, comme l'a conjecturé M. Marty- Laveaux, aurait décidé Corneille à prolonger un succès fructueux en faisant remonter Cliton sur la scène où il était si bien accueilli? Il n'est pas besoin de le conjecturer : Corneille, pressé d'argent, à l'heure où d'interminables romans trouvaient en France d'infatigables lecteurs, put songer de luimême à introduire en France celte mode des « suites », qui, comme sa pièce nouvelle, lui venait d'Espagne.

C'est d'une charmante comédie de Lope de Veea, Amar sin saber à qnien (aimer sans savoir qui l'on aime), que Corneille a imité la Suite du Menteur. Une analyse comparative nous permettra de faire dans cette imitation la part de l'originalité.

Acte premier. — Pris à ses propres mensonges et réduit à épouser Lucrèce, l'insouciant Dorante ne peut surmonter l'horreur que lui inspire l'asservissement du mariage; à la veille de l'union projetée, il s'enfuit et parcourt l'Italie, en quête d'aventures nouvelles. 11 en rencontre une, à son retour, mais autre sans doute qu'il ne la voudrait; car c'est dans la « maison du roi », à Lyon, que Cliton revoit son maitre prisonnier, après deux ans d'absence. Ce qui s'est passé dans ce long intervalle, nous le savons par Cliton : le vieux Géronte s'est offert pour épouser Lucrèce compromise; deux mois après il est mort, et sa femme, aidée de ses parents, a mis sa maison au pillage. En revanche, Dorante instruit son valet des incidents romanesques dont il est à la fois la victime et le héros. Le hasard l'a rendu témoin d'un duel; l'un des combattants s'est enfui, dérobant le cheval de Dorante, qui, demeuré prés de l'autre, blessé à mort, est pris pour le meurtrier et arrêté. Défiant d'abord, et pour cause, Cliton songe aux moyens de tirer son maitre d'embarras. La soubrette Lyse arrive à point pour l'y aider : avec un tendre billet de sa maîtresse Mélisse, qui a vu passer Dorante enchaîné, elle apporte une bourse pleine de pistoles.

Chez l'auteur espagnol, la situation est la même, et don Juan deAguilar, prisonnier, n^est pas moins innocent que Dorante, mais l'action s'engage avec jilus de vivacité. Au lieu de longs

récils, des fuils mis sous nos yeux et devenus palpables, pour ainsi dire , nous assistons au duel de deux gentilshommes de Tolède. Dès le début, Fesprit difl'érent des deux théâtres se révèle.

Acte II. — Quoi qu'il fasse, le menteur revient à ses anciens mensonfres; mais le motif qui les inspire est, cette fois, généreux, et nous avons peine à retrouver le frivole Dorante d'autrefois en ce prisonnier volontaire, victime de sa propre grandeur d'âme, qui se refuse à reconnaître en Cléandre le véritable meurtrier, aimant mieux paraître coupable d'un crime que dune indélicatesse.

11 le faut avouer, en s'obstinant à joindre par une soudure assez gauche deux pièces aussi distinctes que celles d'Alarcon et de Lope de Vega, Corneille se créait à lui-même d'inextricables embarras; car, au point de vue logique, dramatique même, la Suite du Menteur continue mal le Menteur. Les reproches de Cliton : « Vous mentirez toujours... » ne sont plus ici à leur place. Quoi de commun entre l'habitude vicieuse de mentir poiu- mentir, et la noble dissimulation dont chacun de nous serait fier d'être accusé? Il y a plus : à ne considérer que la nouvelle pièce, indépendamment de celle qui la précède, le caractère de Dorante ne semble guère mieux suivi : ce héros de l'honneur n'a-t-il pas commencé par abandonner, par voler Lucrèce, dont la dot l'a défrayé pendant son voyage d'Italie? Lope de Vega s'est épargné ces contradictions en n'envisageant (|ue le côté généreux du mensonge par lequel son héros, don Juan de Aguilar, sauve la vie au vrai meurtrier, don Fernand. L'intrigue amoureuse qu'il imagine est la même d'ailleurs que chez Corneille : sa Léonarda est bien proche parente de Mélisse, sœur de Cléandre. Mélisse est d'abord libérale envers Dorante par reconnaissance et par pitié; peu à peu un sentiment plus tendre se fait jour dans son âme. Comment ne pas la comprendre? Sou unique adorateur, Philiste, est si respectueux et si froid !

Quant à Dorante, il est superflu de dire que sa passion éclate avec la soudaineté de la foudre. Dans le Menteur, il avait aimé Clarice à première vue; ici, il n'a même pas vu Mélisse; mais voici qu'il surprend son portrait entie les mains de Lyse; avec quelle ardeur il s'en saisit! Avec quelle chaleur il refuse de le rendre ! De quel air il le contemple, malgré les railleries de Cliton !

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