Acte 111. — Toujours délicat. Dorante refuse de recevoir les
remerciements de Cléandre, qu'il a sauvé. Par malheur, sa discrétion n'est pas égale à sa délicatesse : il ne peut s'empêcher de montrer le portrait de Mélisse à Cléandre, fort troublé d'y reconnaître sa sœur. Resté seul avec son valet, il adresse au portrait de celle qu'il aime des stances où la passion parle le langage un peu affecté de la galanterie contemporaine, et que Cliton, plus positif, parodie plaisamment. Ce troisième acte, d'ailleurs, est surtout romanesque et fait peu avancer l'action. L'on y voit Mélisse, déguisée en servante et cachant son visage sous une coiti'e, accompagner Lyse à la prison, se découvrir à Dorante, quand celui-ci a refusé de rendre le portrait qu'on lui demande pour la forme, puis se voiler de nouveau quand l'importun Philiste vient annoncer que Dorante, innocenté par quatre témoignages décisifs, va être élargi. Pour la tirer d'embarras, celui-ci la fait passer pour une lingère de ses amies. De même, au deuxième acte, pour avoir le droit de garder le portrait de Mélisse, il a feint de vouloir le faire réparer par un orfèvre prisonnier, tout à fait imaginaire. Voilà, comme l'observe Cliton, trois mensonges en peu de temps; mais qui n'excuserait des mensonges si véniels? 11 en résulte que le menteur, loin de s'aliéner nos sympathies, s'en rend de plus en plus digne, mais aussi que ses mensonges sont moins plaisants.
Acte IV. — L'amour de Mélisse répond à l'amour de Dorante ; elle en fait confidence à Lyse et assigne à Dorante un rendezvous. Par malheur, Philiste y suit Dorante, dont il ne soupçonne pas l'amour, et c'est Philiste qu'elle entretient, sans le savoir, du haut de sa fenêtre. Mais l'ingénieux Cliton (moins naïf et plus utile à son maître que celui du Menteur) feint d'être attaqué par des malfaiteurs, et ses cris écartent Philiste, qui laisse la place libre à Dorante. Les amants s'expliquent; le fâcheux revient, trop tard, et après son départ Cliton, qu'un plâtras a arrêté dans sa course, raconte à son maître son stratagème.
Acte V. — Sorti de prison, Dorante accepte l'hospitalité que lui offre Cléandre et qui le rapproche de Mélisse. Il s'y conduit en vrai raffmé d'honneur : déhvré par Philiste, — du moins il le prétend, mais ne doit-il pas plutôt la liberté aux témoins qui ont déposé en sa faveur? — il veut sacrifier à Philiste sa passion et celle de Mélisse. D'où vient ce revirement soudain? C'est que Philiste, dans son ignorance de ce qui se passe, a confié son secret à son rival et l'a prié de parler pour lui à celle qu'ils aiment tous deux. 11 suffit : l'amour doit s'effacer
LE MENTEUIl 23
devant l'amilié. En vain celle rupture le désespère; en vain Mélisse se répand en supplications. Il faut que Philisle luimême intervienne pour le dégager de ce devoir imaginaire. L'intervention de Philisle est, il est vrai, délerminée parles francs aveux de Mélisse; encore se fait-elle attendre et s'enveloppe-t-elle de subtilités allégoriques. On sait que Corneille et les poètes de son temps aimaient les vers qui se répètent en forme de refrain ; mais comment ne pas juger étrange ce refrain qui revient par trois lois dans la bouche de l'insignifiant Philiste :
Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir?
Et comment ne pas sourire lorsque Philisle donne le mot de l'énigme :
On nomme une prison le nœud de l'Iiyménée?
En vérité. Mélisse et Dorante sont excusables de n'avoir pas compris d'abord. Cette lutte de délicatesse entre Dorante, l'amant aimé, et Philiste, l'amant sacrifié, n'est que médiocrement plaisante à la fin d'une comédie. Les deux rivaux s'y montrent vraiment trop vertueux pour être bien comiques. Chez Lope de Vega, don Juan de Aguilar, qui doit aussi la liberté à son ami don Luis, veut lui faire le même sacrifice; mais il a (}uilté la maison de celle qu'il aime; don Luis et Leonarda l'ont suivi et rejoint; et si don Luis ordonne à don Juan de rentrer dans sa « prison », c'est qu'il entend par là moins le coeur que la maison de Leonarda, d'où s'est enfui don Juan.
Tout finit par un mariage, sans qu'on puisse savoir si le menteur est définitivement con^igé.
En imitant l'auteur espagnol, Corneille n'a pu lui emprunter la liberté de ses allures. D'abord, en s'obstinant ù doiuier une « suite » au Mcnleur, il avait d'avance enchaîné sa liberté; puis la règle tyrannique des trois unités s'imposail à lui. A la vérité, il n'observe point l'unité de lieu dans toute sa rigueur : le môme acte nous fait passer de la prison de Dorante à l'appartement de Mélisse. Mais l'unité de temps est respectée, non sans invraisemblance, car on comprend mal que Doraide puisse traverser en un jour tant d'aventures diverses, qu'il soit emprisonné, délivré, aimé, épousé, dans les vingt-quatre heures réglementaires.
Vollaii'c, si sévère d'ordinaire pour Corneille, écrit pour-
tant : « La Suite du Menteur ne réussit point. Sorait-il permis de (lire qu'avec quelques changements elle ferait peut-être plus d'effet au théâtre que le Menteur même ? » C'est exagérer peutêtre, car c'est au souvenir toujours aimable du Menteur que la Suite doit son charme le plus piquant. Elle a d'excellentes parties; mais l'ensemble, malgré tout, demeure équivoque, et la peinture nouvelle du caractère de Dorante nous étonne plus qu'elle ne nous satisfait. A vrai dire, l'étude en est cui'ieuse surtout par la comparaison qu'elle appelle.