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Discours des t7'ols unités

y. Ibidem.

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le troisième dans celle de Rodogune; mais si le quatrième peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que Cléopàtre y dit à ses deux fils l'un après l'autre y serait mal placé. Le cinquième a besoin d'une salle d'audience où un grand peuple puisse être présent. » Voilà l'unité de lieu bien compromise, et c'est faire d'elle, au reste, le cas qu'elle mérite ; mais la conclusion est plus sincère encore : « Les jurisconsultes admettent des fictions de droit, et je voudrais, à lear exemple, introduire des fictions de théâtre pour établir un lieu théâtral qui ne serait ni l'appartement de Cléopàtre ni celui de Rodogune, mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers appartements. » Voilà l'unité de lieu sauvée, ou pkitùt voilà clairement démontré le néant de cette unité impossible.

Que souhaite, en effet. Corneille? C'est que l'action se passe partout et nulle part; c'est que l'on convienne d'un lieu neutre et, pour ainsi dire, idéal, où tous les personnages se rencontreront comme par hasard, où tous les discours se tiendront sans éveiller aucun écho, où se dérouleront tous les événements sans que le spectateur, entraîné par leur rapidité, ait le loisir de considérer le cadre dans lequel ils se meuvent.

Le einquièiue acte. — II est inséparable des actes qui le préeèdeut. — Analyse raisounce de la tragédie.

Rodogune est-elle le chef-d'œuvre de Corneille, comme Lessing le voudrait faire croire? La réponse doit être résolument négative. 11 faut réserver ce titre si disputé soit au Cid, dont le charme dejeunesse est élernol, soit à la peinture du patriotisme romain dans Horace, soit à Clnna, ce beau tableau politique et humain, soit enfin à Poli/euctc, où l'héroïsme chrétien triomphe et se joue de la mort. Rodogune a des parties tout à fait supérieures, et le cinquième acte le plus tragique peutêtre qui soit au théâtre; mais on achète ce fier dénouement par bien des faiblesses, bien des inventions froides et contestables. Peut-èlre cependant est-il excessif de diie, avec M. Méiières : « Non seulement on n'a jamais préféré en France Rodogune à Cinna ou à PolycticU', mais on n'y a jamais admiré que les fortes beautés du cinquième acle. » Ce cinquième acte, si vanté à l'exclusion des autres, nous avons peine à le détacher

(Ifs actes qui le précèdent et l'expliquent. S'ils sont absurdes, comme on l'a tant répété, comment pourrait-il être, nous ne disons pas magnifique, mais raisonnaljJe ? Pour que le dénouement de Rodogune nous émeuve, il faut que la terreur qui d'un bout à l'autre nous y étreint l'àme ait été pendant longtemps accumulée; il faut que la tragédie, monstrueuse, si Ton veut, soit, selon le mot de Sainte-Beuve, k ingénieusement monstrueuse ».

Remarquons-le, en etîet, ce cinquième acte appartient en propre à Corneille; Appien et l'histoire n'y sont pour rien, car tout est modifié dans la situation de Rodogune vis-à-vis de Cléopàtre et dans la situation d'Antiochus vis-à-vis de Rodogune. L'histoire n'est donc point si supérieure au drame, puisqu'elle n'a point fourni au poète son meilleur effet dramatique. Au point de vue du théâtre moderne, la donnée historique avait un grave défaut : c'est d'être monotone dans sa simplicité, c'est-à-dire dans son horreur. L'art du poète a été de corriger la terreur qu'inspire Cléopàtre par la pitié qui s'attache à Rodogune au début, à Séleucus et ù Aiitiochus à la fin. Chez Appien, Cléopàtre est au moins aussi odieuse, sans nuance, sans contradiction, sans remords, puisque, après s'être débarrassée de son mari, elle tue, d'un coup de flèche, l'un de ses fils et se prépare à empoisonner l'autre. D'autre part, Antiochus n'a plus aucun droit à notre sympathie : réservé jusqu'au dénouement pour le rôle de héros vengeur, il force sa mère à boire le poison qu'elle-même lui a versé. Oreste frappant sa mère Clytemnestre n'est pas plus impitoyable. Rien ne serait plus saisissant peut-être, mais rien aussi ne serait moins dramatique , car rien ne serait moins humain. Antiochus nous étonne moins qu'Oreste ; mais il nous plaît davantage, malgré ses faiblesses : nous le sentons plus nôtre. Trop souvent la fatalité nous cache le personnage qu'elle pousse en avant; rendu à lui-même, il pourra se tromper et chanceler, mais il sera lui-même.

Pour se soustraire à celte action aveugle de la fatalité, pour varier par une impression douce l'impression terrible qu'elle nous laisserait, pour se conformer d'ailleurs au goût de son époque, Corneille a introduit dans son drame un élément nouveau, qui l'a entièrement renouvelé. Que serait Rodogune sans l'amour des deux princes ? Du moment que Corneille avait conçu la nécessité de placer auprès de Cléopàtre des fils animés de sentiments tout autres que les siens, n'était-il pas

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conduit à les supposer amoureux de celte Rodogune, dont le rôle est si efTacé dans l'histoire ? Cette passion une fois admise, le reste suit naturellement, et laniicale rivalité des deux frères, et la fureur toujours croissante de Cléopàtre, et la mort de Séleucus, et le dénouement enfin ; car le nœud du drame est précisément dans cette double passion, et le dénouement donne Rodogune à Antiochus. Encore une fois, cet amour n'est pas le fond de l'action, mais c'en est le ressort essentiel. Lessing, qui le repousse et s'en tient à l'histoire, eût composé une tragédie fort méthodique, fort raisonnable de tout point, mais aussi fort peu vivante. Cet admirable cinquième acle, dont il a ses raisons pour ne point trop parler, il ne l'eût pas même conçu.

11 est vrai que le cinquième acte est préparé, nous dit-on, par deux propositions aussi odieuses qu'invraisemblables. C'est sur ce point que poite lefTort de la critique, même la plus bienveillante: d'excellents juges, tels que M. Mézières , s'associent à Lessing pour condamner le second acle et le troisième tout entiers. Bien avant eux, la Harpe, fidèle écho de Voltaire, avait affirmé qu'il était impossible d'accorder avec le bon sens celle assertion : « 11 est dans l'ordre des choses invraisemblables que, d'un côté, une mère propose à ses fils, à deux princes reconnaissants, sensibles et vertueux, d'assassiner leur maîtresse ; et que, d'autre côté, dans le même jour, cette même maîtresse, qui n'est point représentée comme une femme atroce, propose aux deux jeunes princes, dont elle connaît la vertu, d'assassiner leur mère. » On ne saurait plus nettement poser la question ; nous ne l'éluderons pas.

La condamiuilion de ces deux actes serait la condamnation de Rodofjnne tout entière; car ils ne sont pas de ces horsd'o'uvre qui tiennent mal au vrai sujet et peuvent en être isolés sans en compromettre l'unité; ce sont des parties vives, qui font corps avec l'ensemble, et qu'on n'en saurait détacher qu'au prix d'une mutilation. Au fond, et malgré sa complexité apparente, l'intiiguede Rodogune est une; en quelques mots on pourrait la résumer.

Le piemier acte, en effet, nous expose les molifs de la haine qui anime Cléopàtre contre Rodogune, et nous fait pressentir qu'en dépit d'un simulacre de paix toutes deux ne larderont pas à être aux piises.

Au second acte, celle haine mal contenue éclate, et se manifeste par la proposition de Cléopàtre à ses deux lils.

Ce premier coup porté, la riposte ne se fait pas longtemps attendre, et la proposition, à la fois analogue et contraire, de Rodogune (au troisième) est un acte de légitime défense.

Pendant tout le cours du quatrième acte, la lutte engagée se poursuit, s'irrite et approche de la crise.

Enfui, le cinquième décide de la victoire en faveur de Rodogune, et se termine par la mort de Cléopâlre.

Ainsi le vrai sujet n'est autre que la rivalité entre Cléopâtre et Rodogune, rivalité traversée par la passion des deux princes. Rien de moins semblable au récit d'Appien ; mais rien aussi qui explique mieux comment, la haine étant égale des deux parts, la manifestation en doit être la même, à des degrés divers. Pour qu'on ne se trompât point sur son véritable dessein. Corneille a pris soin d'opposer, presque mathématiquement, l'un à l'autre les deux actes qui sont le centre et comme le cœur de sa tragédie. Non seulement ils sont parallèles, mais, dans la forme, ils ne sont pas loin d'être identiques. Les confidences y répondent aux confidences, les monologues aux monologues; Toffre criminelle de Cléopâlre appelle, par une sorte de contre-coup inévitable, l'oftrede Rodogune, non moins criminelle sans doute, mais rendue plus excusable par les circonstances où elle se produit; après l'une comme après l'autre, les princes épouvantés confondent leurs malédictions et leurs plaintes. 11 est difficile d'imaginer un parallélisme mieux suivi, et dont l'intention soit plus claire.

L'ambition et la politique de Cléopùtre.

Cléopâtre ne paraît point dans le premier acte. A quoi bon? L'on n'y parle que d'elle, des crimes qu'elle a commis autrefois, de ceux qu'elle serait capable de commettre encore; si Laonice est rassurée, Rodogune, qui la connaît mieux, craint tout d'elle, et nous devinons qu'elle a raison de tout craindre. Sous quels traits, en effet, dès ce premier acte, nous apparaît Cléopâtre? C'est, nous dit Laonice, qui plaide en sa faveur, une âme « toute en feu » ; elle a. tué son mari de sa propre main pour se maintenir au pouvoir. N'est-ce donc là qu'une vengeance de l'orgueil blessé? Ne pourrait-on voir aussi dans ce premier crime la révélation, non seulement de la reine offensée, mais

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de la femme jalouse jusquà la fureur? La cruauté raffinée avec laquelle elle se plait à torturer Rodogune, désormais impuissante, ne prouve-t-elle pas que cette jalousie a survécu même à la mort de celui qui l'a inspirée? Ne nous faisons pas d'illusion : au fond de celte jalousie même on trouverait encore l'orgueil révolté. Aucun sentiment de tendresse conjugale, aucun rayon d'amour maternel ne pénètre en celte àme fermée à tout ce qui n'est pas l'ambition. Il semble même que peu à peu elle dépouille ce qui restait en elle d'humain : c'est dans un transport de rage qu'elle a jadis frappé Nicanor; c'est de sang-froid qu'elle prépare la mort de ses deux fils. De quoi sont-ils coupables? Sans doute d'aimer Rodogune, cette rivale éternelle qui lui prend ses enfants après lui avoir pris son époux; mais leur vrai crime, c'est de l'aimer assez pour ne plus obéir à Cléopàtre. Celle Agrippine eût volontiers couronné un autre Néron, mais pour régner avec lui et sur lui.

Régner, voilà, donc son seul but; elle n'a d'amour que pour le pouvoir; mais, en revanche, comme elle l'aime! Cette passion exclusive a grandi dans son cœur au détriment de toutes les autres. Femme et mère dénaturée, elle est et veut rester reine. Lisez le monologue qui ouvre le second acte; quelle âpre soif de la grandeur, et aussi quelle tendresse de cœur, si ce mot peut s'emplojer ainsi, pour ce haut rang si longtemps occupé, conservé au prix de tant de luttes, et d'autant plus cher maintenant qu'on semble plus près d'en descendre! Que d'expressions caressantes, presque amoureuses ! Elle en est à ce point préoccupée qu'elle sort trop souvent des limites de la discrétion et de la prudence. Mais que ces aveux indiscrets et ces imprudentes confidences ne nous trompent pas : Cléopàtre n'est pas une bête fauve qu'entraîne un instinct irrésistible; ce n'est pas même, en dépit de ses fanfaronnades de scélératesse, une héroïne de mélodrame. Elle ne s'abandonne pas toujours, et c'est seulement quand la situation, plus forte qu'elle, la domine et l'égaré, qu'elle laisse échapper ce cii d'aveugle fureur :

Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge !

Nous sommes, ne l'oublions pas, en Asie, à la cour d'une reine orientale, violente assurément, mais aussi rusée que violente, politique haliilo, aux yeux de qui le bien ot le mal se confondent, et qui, n'élaiit esclave d'aucun préjugé, n'a pas assez de dédain poiw ceux qui croient encore à la vertu, à la

sincérité, à la valeur des engagements pris. Avec quelle pitié méprisante elle daigne s'ouvrir à Laonice, si indigne de la comprendre ! La scène ii de l'acte 11 est tout un cours de politique, qui n'a rien de commun avec la morale, mais ne manque pas de grandeur dans son machiavélisme peu déguisé. Un mot nous y donnera le secret de toute la conduite de Cléopâtre:

Il m'imposa des lois, exigea des serments,

Et moi j'accordai tout, pour obtenir du temps.

Temporiser, voilà sa devise. Au moment où s'ouvre la scène III, nous la connaissons donc à merveille et savons de 1 quoi elle est capable : très fine à la fois et très emportée, elle sait se contenir, mais ne sait pas se contenir longtemps.

La troisième scène de l'acte II. — Discours de Cléopâtre à ses enfants. — Cléopâtre et Agrippine.

Son entretien avec Antiochus et Séleucus met plus en relief encore ce double trait de son caractère.

Qu'a donc cet entretien de si invraisemblable? Quelle proposition peut nous surprendre, venant de Cléopâtre? Corneille a voulu qu'elle nous découvrît son àme, et nous permît d'y lire : nous sommes désormais avertis ; nous n'ignorons pas que sa haine implacable attend seulement, pour revivre au grand jour, l'occasion prochaine d'une vengeance. Cette occasion s'offre enfin; elle la saisit avec une précipitation fébrile. Quoi de plus odieux si l'on se place au point de vue de la vertu stricte? Mais quoi de plus naturel si l'on ne considère que le caractère de Cléopâtre? Ce caractère peut être effrayant, mais il est logique et ne se dément pas.

Dira-t-on que la seule présence des deux princes rend cette confession cynique plus singulière, sinon plus monstrueuse? H est incroyable, répètent sur tous les tons Lamotte, Voltaire, la Harpe, que Cléopâtre ose parler ainsi à des jeunes gens doux, vertueux, sensibles et amoureux de Rodogune. Tout d'abord, elle connaît mal ces princes élevés loin d'elle, et qu'elle vient seulement de revoir. Pt?nétrante comme elle l'est, elle a dû les deviner du premier coup d'oeil; mais sait-elle et peut-elle savoir si l'éducation quelour a donnée Timagène n'a pas endormi,

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plutôt qu'étouffé, toute passion mauvaise dans le cœur de ceux (]ui, après tout, sont ses fils? Elle doute et veut être éclairée. Cette première et décisive explication lui apprendra si ses fils sont vraiment indipiies d'elle. Si vertueux qu'ils soient, ils sont jeunes, ils sont princes ; jeunes et façonnés à l'obéissance, ils se courberont peut-être sous l'impérieuse autorité de leur mère et se sentiront trop faibles pour la résistance et la lutte; princes et fils de Cléopàlre, ils ne sauraient manquer d'ambition sans mentir à leur origine. Le rôle de Timagène est fini; celui de Cléopàtre commence. C'est l'union de ses fils qui a fait leur force jusqu'à présent; eh bien, elle les divisera, elle les opposera l'un à l'autre, elle les stimulera par Tappàt du pouvoir. Si elle parvient à séduire Tun d'eux, si elle le pousse au crime, elle l'enchaîne à jamais à elle par une sorte de complicité morale, et peut déclarer l'aîné sans crainte, car l'aîné sera celui qui se sera montré, à l'épreuve, capable de succéder à une telle mère. Mais s'ils acceptent tous deux? Elle sera du moins délivrée de son ennemie, et pourra ensuite aviser au moyen de retenir le pouvoir. Si, au contraire, tous deux hési- ItMit, se troublent, prennent peur, elle triomphe encore, car leur embarras l'ail sa sécurité; en éludant une explication embarrassante, dangereuse peul-être, si elle est forcée de choisir et si elle choisit mal, elle gagne du temps, et, en attendant, selon son mot énergique, elle « possède ». De toute façon, sa proposition doit lourner à son avantage : repoussée, elle la délivre d'un souci présent ; acceptée, d'une crainte sérieuse pour l'avenir.

Quanta l'amour d'Anliochus et de Séleucus pour Rodogune, elle l'ignore et doit l'ignorer. Eux-mêmes, il y a un moment à peine, n'osaient se l'avouer. Un amour si timide, si bien caché aux yeux de tous, surtout de l'ennemie de Rodogune, se laisse d'autant moins soupçonner qu'il est plus récent et plus soudain : les princes ont à peine eu le temps d'entrevoir Rodogune, naguère encore prisonnière de Cléopàtre ; et comment s'imaginer qu'en si peu de jours ils aient pu s'éprendre de la fiancée de leur père, de la rivale délestée de leur mère, d'une princesse étrangère que les Parlhes imposent à la Syrie? Aucun d'eux ne sait si elle lui est destinée, mais tous deux savent que l'union de la reine des Parlhes avec le roi des Syriens sera «ontrainte, que la politique et la nécessité seules l'ont fait ac- Cfq)ter, et le charme en doit être singulièrement all'aibli à leurs i-eux. Ainsi du moins raisonne Cléopàtre, qui prête aux autres

ses propres sentiments. Comme le pouvoir, même acquis par le crime, est tout pour elle, elle ne conçoit pas que pour d'autres, acheté à ce prix, il puisse n'être rien. Fût-elle instruile de l'amour des princes, elle ne reculerait pas et ne désespérerait pas de les convaincre, tant elle croit irrésistibles et ses promesses et ses menaces.

Ce caractère absolu admet donc quelques nuances ; et ces nuances se retrouvent jusque dans la scène fameuse de l'acte II, Cléopàtre s'y montre polilique consommée autant que femme implacable. Dans sa violence même elle est raffinée; c'est une Asiatique ardente et souple. Ce plaidoyer personnel, assez semblable à celui d'Agrippine, ou plutôt — car la situation n'est pas la même — ce discours du trône, où une mère ambitieuse essaye de persuader à ses fds qu'elle seule les a faits ce qu'ils sont et que leur devoir est de s'en souvenir, c'est-à-dire de lui obéir, se divise en deux parties très nettes et très différentes par le ton. Dans la première tout est prévu, tout est calculé à l'avance. Cléopàtre y est de sang-froid, et l'on sent qu'elle joue un rôle; l'amour maternel n'y est que le voile transparent de l'ambition égoïste. Dans cet étonnant plaidoyer, qui, à certains moments, est aussi un réquisitoire, tout se mêle, émotion et orgueil, nécessité politique, indignation, mépris, feinte innocence et franchise cynique. 11 y a là comme un crescendo où grondent les passions les plus diverses; puis tout s'apaise, et celte symphonie s'achève par un finale d'une solennité sereine, presque onctueuse. Cléopàtre est une admirable artiste.

Après la réponse d'Antiochus et de Séleucus s'ouvre un discours tout nouveau, que Voltaire juge très inférieur au premier. Il est du moins pénétré d'un esprit tout dilférent. Ce n'est plus la politique, c'est la passion qui parle et va compromettre l'œuvre de la politique en se montrant trop tôt à découvert. Préoccupée d'une idée fixe, envahie tout entière par une haine aveugle, Cléopàtre croit trop promptement à la réalisation de ses désirs. En cela encore elle ressemble à Agrippine, et son erreur n'est pas moins excusable : la mère de Néron ressaisit — du moins elle se l'imagine — l'influence qu'elle a perdue; la mère d'Antiochus et de Séleucus a maintenu intacte jusqu'alors son autorité maternelle et royale. Quoi d'étonnant à ce que ses illusions soient vivaces? Dès lors, elle ne s'appartient plus. «Cléopàtre n'est pas adroite, dit Voltaire, quoiqu'elle se soit donnée pour une femme très habile; dès qu'elle s'aperçoit que ses enfants ont horreur de sa proposi-

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tion, elle ne doit pas insister. On ne persuade point un crime horrible par do la colère et des emportements. » C'est traiter Cléopàtre en diplomate qui mesure son langage, pèse ses moindres mots dans la balance la plus fine, s'avance, s'arrête ou recule à son gré. Sans doute, au début de la scène, elle éiait maîtresse d'elle-même et disposait tout en vue de l'effet à produire; mais la passion l'a bienlôt reprise et poussée en avant; le voudrait-elle, elle ne pourrait revenir sur ses pas.

Les fureurs de CIcopâtre. — Corneille impose-t-îl à notre admiration l'héroïne du erinie ?

La vérité des situations et des caractères est donc respectée dans cette scène qu'on prétend si invraisemblable. Seulement, à partir de l'acte II, Cléopàtre, on peut le dire, ne revient plus guère à la raison. Déçue dans ses espérances, menacée dans ses intérêts les plus chers, furieuse de rencontrer partout et toujours sur son chemin celte Rodogune dont ses fils sont les alliés et qui va devenir l'arbitre de son sort, elle prend la résolution de so délivrer tout à la fois et d'eux et d'elle. Au quatiième acte elle tente un suprême effort pour reconquérir son infiuence per. due; mais les ruses odieuses, autant qu'inutiles, par lesquelles elle prétend égarer et diviser les deux frères, nous semblent bien mesquines. A vrai dire, elle étale un luxe superllu de cruauté. Il semble qu'elle prenne plaisir, dans ces monologues dont elle abusif à faire frissonner le spectateur naïf. « C'esl, dit Ilallam, une de ces furies dont Webster ou Marston aurait aimé à tracer le portrait. » Là est le point faible de ce caractère; là par moments est la véritable et, à notre avis, la seule invraisemblance. M. Saint-Marc Girardin l'a très bien indique : « Le personnage de Cléopàtre est odieux d'un bout à l'autre de la pièce; il n'inspire que l'horreur. Jamais un seul remords n'est ressenti par cotte mère qui veut faire périr ses deux fils pour faire périr sa rivale. Jamais la nature ne réclame en son cœur, ot quand elle l'atteste, c'est pour la braver et la sacrifier à son ambition et à sa vengeance. »

Mais, si juste que soit cette criliiiui', il ne faut pas l'exagérer, ni reprocher à Corneille la scélératesse de Cléopàtre. Est-il vrai, comme on l'a dit, qu'il inaugure dans Rodogune un nou-

veau système, celui qui consiste à exalter les héros du mal? Pourquoi cette confusion de la morale et de la littérature? Proscrirait-on le personnage de Narcisse, plus discret, il est vrai, parce cjue la perfection de sa scélératesse nous arrache notre admiration? Athalie, qui, comme Cléopàtre, n'a pas reculé devant le crime pour conquérir le pouvoir et s'y maintenir; qui, comme elle aussi, vaincue, désarmée, mourante, hrave encore ses ennemis vainqueurs, n'esl-elle donc qu'une création immorale du poète qui écrit des tragédies religieuses pour Saint-Cyr? N'aura-t-on plus le droit de peindre le vice tel qu'il est, dans toute son horreur, et faudra-t-il l'adoucir, de peur qu'il ne paraisse trop vrai? Le caractère de Cléopàtre, ohjectet-on, n'est pas vrai, ou du moins il n'est pas vrai en tout, et sort plus d'une fois de la nature humaine. Ueconnaissons l'exagération de certains traits; regrettons qu'en traçant ce portrait, ■d'allure si hautaine, le crayon de Corneille ait parfois trop appuyé; mais ne disons pas qu'il a, même malgré lui, glorifié le crime, car l'impression que nous laisse Rodogune n'a rien de corrupteur. Corneille nous a-l-il peint Cléopàtre sous des couleurs séduisantes ? Poser la question, c'est la résoudre : au lieu d'émouvoir notre sympathie, elle semble prendre à tâche <ie la décourager en multipliant les bravades et les forfaits. 11 est vrai qu'au cinquième acte, prise à son propre piège, elle se redresse et nous étonne par sa grandeur farouche. « Cléopàtre, dit Corneille lui-même, est très méchante; il n'y a point ■de parricide qui lui fasse horreur, pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes choses, tant son attachement à la domination est violent; mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'àme qui a quelque chose de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions ou admire la source dont elles partent. » C'est marquer en homme de génie la limite qui sépare la morale de l'art. Oui, toute grande passion s'impose à nous, en dépit de nos efforts pour nous soustraire à son empire; elle nous prend, pour ainsi dire, par surprise, nous force à sortir de nous-mêmes, trouble notre âme et l'élève à la fois, mais ne nous conquiert pas, si à l'admiration ne s'ajoute pas l'estime. La terreur que Cléopàtre fait si longtemps peser sur nous n'est pas faite pour nous gagner a son parti, et nous aurions peine à la supporter, si nous n'espérions la fin prochaine de cette sorte de mauvais rêve qui nous obsède. Sa mort n'est pas un triomphe : c'est une délivrance.

Le caractère de Rodugune.

Si Cléopâtre rempliL le second acte de ses fureurs, le troisième acte tout entier est réservé à Rodogune; en vertu de la loi des contrastes, on peut s'attendre à voir opposer à la liaine implacable de la reine mère la douce résignation de sa prisonnière, il n'en est rien : Corneille a voulu, au contraire, qu'à la violence répondit la violence, à la menace la menace, au crime le crime. Rodogune assurément est moins coupable, car elle est provoquée et n'entend pas se résigner au rôle passif de victime. Sa proposition ne semble pas moins atroce; c'est à des fils qu'elle ordonne de tuer leur mère. Elle peut même sembler plus inattendue : tout nous prépare à craindre Cléopâtre, rien ne nous prépare à craindre Rodogune. Cette princesse réservée, craintive, innocente, ou qui feint de l'être, tout à coup, sans qu'aucune transition soit ménagée, se transforme en émule de Cléopâtre, qu'elle semble même jalouse de dépasser. D'où vient ce revirement si brusque, cette contradiction si sensible dans la peinture d'un caractère aimable autrefois, odieux maintenant?

Voltaire se plaît à mettre Rodogune en contradiction avec elle-même. Jamais elle ne le satisfait, ni lorsqu'elle est douce ni lorsqu'elle est passionnée : sa douceur n'est qu'liypocrisie, puisque bientôt elle se montrera si féroce; sa férocité n'est pas naturelle, puisqu'elle dément sa douceur. Il faut pourtant qu'elle ait un caractère.

Tout en raillant ce qu'il appelle « une partie carrée d'assassinat », Geolfroy indique très bien comment Voltaire et la Harpe ont pu se méprendre sur le vrai caractère de Rodogune; elle n'est, selon lui, ni si ingénue ni si timide. « Ce qui los trompe, c'est qu'altiére et impérieuse elle rougit et s'iiuligno d'un amour involontaire qu'elle n'ose s'avouer; ils ont pris cette fierté pour l'embarras d'un cœur naïf, et ne savent comment accorder avec cette innocence la proposition qu'elle fait aux princes. » Pourtant Geolfroy, qui reproche aux autres critiques leur erreur, pourrait bien, lui aussi, se tromper sur un point, ou tout au moins exagérer une appréciation juste au fond. Sans doute Rodogune n'a rien d'une bergère de roman;

] i COURS DE LITTERATURE

c'est une reine qui sait haïr et se venger; c'est une Parthe, capable de lutter de ruse avec Cléopâtre et de blesser en fuyant. Mais il faut convenir que Corneille prête parfois à cette ingénue tragique le langage de la galanterie contemporaine, ses fadey niadi igaux, ses formules alambiquées.

La rougeur de Rodogune quand on lui parle de cet amour, son émotion quand elle voit venir Antiochus, le noble aveu qu'elle lui fait au quatrième acte, ne sont pas ridicules; car elle n'est, quoi qu'en dise Voltaire, ni veuve ni vieille , et si elle se trabit, c'est en annonçant aussitôt la résolution de sacrifier sa passion à son devoir ; reine, elle ne doit et ne veut épouser qu'un roi. Cependant, on est contraint de le reconnaître, en deux ou trois passages, d'ailleurs peu étendus, cette princesse des Partbes semble avoir fréquenté l'bùtel de Rambouillet autant que le palais de Séleucie. Il faut le constater et passer outre ; car ce n'est Ifi qu'un trait fugitif, tout superficiel, et le caractère essentiel de Rodogune n'en est pas altéré. Le Pyrrhus d'Andromaque s'oublie de même parfois à parler le langage de la cour ; mais vienne la crise décisive, et l'on verra bientôt reparaître le héros d'Homère.

Quel est donc le vrai caractère de Rodogune ? Ce n'est , à notre sens, ni l'extrême douceur s'emportant tout à coup à la fureur extrême, ni la férocité hypocritement dissimulée sous les dehors de la douceur, jusqu'au moment où elle peut se montrer au grand jour. Plus faite par sa nature pour la tendresse que pour la violence, Rodogune est aigrie par le malheur, exaspérée par la persécution. Ainsi, dans Horace, s'exaspère et s'exhale en imprécations furieuses la tendresse, longtemps paisible, de Camille; ainsi, dans Cinna, Emilie, altérée de vengeance, deviendra une furie, adorable, si l'on veut, mais une furie dont Auguste aura tout à craindre ; désarmée par l'aifectueux pardon de l'empeieur, elle reprendra, non sans quelque soulagement peut-être, sa douceur naturelle. Rodogune n'aura pas ce bonheur de rencontrer une grande âme qui la subjugue et l'apaise ; et pourtant la tension d'esprit que lui impose la vengeance lui est à ce point pénible qu'elle revient sans effort, sans motif apparent même, à son vrai caractère, qui est généreux et bon.

Elle traverse une crise, et Corneille nous en avertit par la scène v (le l'acte 1". On n'y voit pas'seulement l'amante d'Antiochus, mais la fiancée de >'icanor, la prisonnière et la victime de Cléopâtre. Klle a aimé celui que Cléopâtre a tué de sa main; elle aime maintenant son fils, et voici qu'entre elle et luise dresse encore

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Cléopùtre. Sa passion n'est pas seule irritée de ces obstacles; sa fierté de reine en soulfre, sa perspicacité de femme malheureuse lui fait prévoir de nouveaux malheurs. Toutes ces maximes politiques dont Voltaire critique la froideur auraient dû l'éclairer : c'est à dessein que le poète oppose à l'optimisme un peu aveugle de Laonice la défiance clairvoyante de Rodogune. Justement soupçonneuse, celle-ci est prêle à renoncer à ses soupçons ; mais elle se réserve, elle attend, et bientôt c'est Laonice elle-même qui vient lui donner raison, en l'instruisant des projets criminels de Cléopàlre.

Frappée dans son orgueil et dans son amour, menacée dans sa vie, que peut-elle faire? La situation, telle qu'elle se présente au début de l'acte 111, exige une décision énergique et prompte. Voit-on cependant Rodogune se porter aussitôt aux résolutions extrêmes? Elle réfléchit, elle hésite, elle consulte le seul ami dont le dévouement lui soit assuré, son ambassadeur Oronle, dont la diplomatie mesquine fait mieux ressortir encore l'élévation de ses sentiments. Enfin, la voilà seule; aussitôt toutes les petitesses s'évanouissent, et l'on se sent en face d'un caractère qui se révèle ou plutôt se ressaisit. D'un regard viril elle embrasse le présent; elle ose se souvenir du passé. Comment les souffrances de ce passé, comment les humiliations et les dangers de ce présent n'éclaireraient-ils pas à ses yeux l'avenir? Elle rompt son « esclavage » ; elle donne un libre cours à des sentiments trop longtemps « étouffés ». Ce n'est plus la « victime d'État », craintive et résignée; c'est la reine asiatique, assez pénétrante pour deviner Cléopàlre, assez redoutable pour que Cléopàtre lui fasse l'honneur de la haïr ; car le portrait de Rodogune, comme celui de Cléopàtre, ne serait pas achevé si on ne lui donnait pour cadre une des cours féroces et raffinées de l'Asie. Ainsi, la transformation qui s'opère dans le caractère de Rodogune est inévitable, et les trois premières scènes de l'acte III sont destinées à la préparer. Ceux qui les critiquent seraient les premiers à s'étonner do leur absence et à signaler l'invraisemblance d'un revirement moral que rien n'annonce. Il n'y a point l;i, en vérité, tant de contrastes; les soupçons de Rodogune sont ilevenus une certitude, et la vengeance suit de près; rien de plus. Loin de dépouiller son caractère réel, elle redevient elle-même, et le dit aux princes :

Eh bien donc, il est temps de me faire ronnaîlre!

Ou ce vers n'a pas de sens ou il signifie qu'on ne la connaissait pas bien encore; peut-être, à vrai dire, se connaissait-elle mal. L'horreur d'une situation où elle se voit, d'une part, menacée par Cléopàtre, d'autre part placée entre les conseils avilissants d'Oronte et l'amour, au moins embarrassant, des deux princes, la révèle à elle-même et l'excite à ne pas acheter la victoire au prix de son orgueil abaissé.

VU Roiloguiic est-elle sincère?

La proposition qu'elle fait aux princes est-elle sérieuse? Sur ce point, les avis sont partagés, et devaient l'être ; car ici Rodogune semble empruntera Cléopàtre jusqu'à ses procédés oratoires; il y a dans son discours deux discours difTérents. Le premier, où la princesse des Parthes se montre politique consommée, où elle met sa résolution, ou plutôt son irrésolution, à l'abri de la raison d'État, est un habite préambule, destiné tout à la fois à irriter la passion des piinces et à sonder leurs intentions secrètes. Quand leurs protestations chaleureuses les ont engagés plus loin peut-être qu'ils ne voudraient, quand elle croit les avoir persuadés qu'eux seuls sont respon- .sables de ce qu'elle va dire et de ce qu'elle va faire, un second discours commence, aussi passionné que le premier était réservé. Quand donc joue-t-elle un rôle? lorsqu'elle parle le langage de la froide raison, ou lorsqu'elle se précipite, pour ainsi dire, en pleine passion, et s'efforce d'y précipiter ses amants après elle? Dans le premier cas, son hypocrisie ne mérite que le mépris; dans le second, sa cruauté ne peut inspirer que l'horreur.

Psous croyons Rodogune toujours sincère, et lorsqu'elle se passionne et lorsqu'elle raisonne. Condamnons sa passion, s'il nous plaît; mais avouons aussi qu'elle est le contre-coup naturel, logique, nécessaire, de la passion de Cléopàtre. Au lieu (le juger ces personnages au point de vue des idées modernes et selon notre mesure, replaçons-les par la pensée dans le milieu où ils ont vécu. C'est ici une guerre implacable entre deux fenmies et deux reines; aux petits manèges perfides des cours européennes se substitue la haine, qui marche à ftont découvert et trop souvent ensanglante le sérail. Aux yeux de

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Rodogune, la vengeance est un devoir absolu; elle essaye du moins de se le persuader et de le persuader aux princes. En vain Voltaire parle philosophie à une reine qui n'entend pas la philosophie, et raison à une femme qui ne veut pas être raisonnable. Seulement, comme Rodogune n'est pas une Cléopâtre, elle n'a ni la même conviction ni le même accent. Si légitime que lui paraisse sa cause, elle ne s'abandonne pas lout à fait. Qu'on nous passe le mot, elle se monte la tête et s'échauffe à froid : elle est de ces héroïnes cornéliennes, plus raisonneuses encore que passionnées, qui parlent, comme elle., de leur « gloire », et dont le plaidoyer subtil n'est pas toujours convaincant, parce qu'il n'est pas toujours convaincu. Elle disserte et raffine trop. Son imagination est séduite par l'apparente grandeur du but qu'elle poursuit; son cœur n'est pas gagné. Aussi, ce premier pas fait vers le crime, va-t-elle s'arrêter court; aussi ne restera-t-il bientôt de celle scène que le souvenir de ce qu'elle appelle, avec trop d'indulgence, un « caprice » soudainement conçu, soudainement abandonné.

Cet abandon si prompt d'un projet jugé si essentiel donne raison, ce semble, à ceux qui refusent de prendre au sérieux la proposition de Rodogune. Selon Geoffroy, qui répète d'ailleurs Corneille, elle ne fait pas cette proposition pour qu'elle soit acceptée, mais pour se soustraire à la poursuite importune des deux frères et pour faire échouer, en les conlre-minant, pour ainsi dire, les complots de Cléopàlre. Ne sail-elle pas, en f'ffel, qu'ils sont incapables d'un crime'? N'avoue-t-elle pas ellemême qu'elle l'espérait ?

Voire refus est juste autant que ma demamli'. A force de respect votre amour s'est trahi ; Je voudrais vous haïr, s'il m'avait obéi.

Pourquoi donc a-t-olle exigé celte obéissance, qui l'eût désespérée? N'est-ce point parce qu'elle aussi a voulu gagner du temps et déplacer le danger? Menacée par Cléopàlre, elle la menace ^ son tour. Elle ignore quel effet ont pu produire sur ces esprits irrésolus, encore mal connus d'elle, les promesses perfides de son ennemie; ce qu'elle sait à merveille, c'est que Ions deux l'aiment, avant d'aimer le pouvoir. En opposant l'amour à l'ambition, elle neutralisera l'une par l'autre. Sollicités en sens divers, consternés, épouvantés, Séloucus et Antiocluis ne sauront que faire; pendant ce temps elle agira.

Mais en jouant ainsi avec l'amour des autres, elle a oublié le sien, dont Antiochus lui arrache la confession. Dès lors, elle renonce à toute pensée de vengeance, mais elle ne se laisse point aller aux démonstrations d'une tendresse niaise : eu déclarant à Antiochus qu'elle l'aime , elle lui déclare aussi qu'elle accomplira jusqu'au bout son devoir de reine. Quand Cléopâtre, par une réconciliation simulée, lui permet de concilier son devoir et son afîection, elle oublie tout et se monire prête à respecter comme une mère celle qui l'a torturée ; mais aussi, quand Cléopâtre, pour détourner les soupçons, les rejette sur elle et l'accuse, avec quelle fierlé vraiment royale elle se redresse ! avec quelle présence d'esprit elle confond l'accusatrice ! Car c'est là un des traits les plus curieux de son caractère : Rodogune, qu'on nous représente tantôt comme une pensionnaire ingénue, tantôt comme une criminelle, est le plus souvent une femme de sens et de tête autant que de cœur.

Ceux qui aiment à tout réduire en formules pourraient donc résumer ainsi ce débat :

Il n'est pas vrai que Rodogune soit incapable de toute passion forte : fiancée de Nicanor, prisonnière de Cléopâtre, reine outragée, femme aimante, menacée dans son amour, elle peut et doit faire un grand efï'orl pour se sauver en se vengeant. Cette crise suprême réveille et exalte les mauvais sentiments qui dormaient au fond de son âme.

Il est vrai pourtant que, plus faite par la nature pour la tendresse que pour la violence, elle ne se maintient pas longtemps au ton où elle est montée ; s'il n'est pas invraisemblable qu'une princesse orientale n'ait point la résignation mélancolique de telle héroïne moderne, il est moins invraisemblable encore qu'aimant Antiochus elle oublie bientôt sa haine pour être toute à son amour.

Il n'est pas vrai que la proposition de Rodogune soit un pur artifice; mais il est vrai que la passion ne domine pas assez Rodogune pour lui faire perdre de vue le souci très réel de son intérêt et des moyens qui peuvent assurer son salut. Sa présence d'esprit est au moins égale à son audace.

Les deux frères : Aiitâoeiiiis et Séleurus.

La grande figure de Cléopàtre et la figure un peu plus effacée, mais aussi plus aimable, de Rodogune, s'imposent tellement à nous, que nous sommes tentés d'accorder à l'amour des deux princes une attention mal proportionnée à son importance dans le drame. C'est l'amour pourtant qui, après avoir fait le malheur de Rodogune, fait revivre en elle l'espérance, qui rend impuissantes les machinations de Cléopàtre contre elle. Si l'amour était absent, la proposition de Rodogune n'aurait plus de raison dètre, et la facilité avec laquelle elle y renonce serait inexplicable, si de ce combat entre l'amour et la haine l'amour ne sortait enfin vainqueur. N'est-ce pas l'amour, du reste, autant que la piété filiale, qui rend si poignante la situation d'Antiochus au cinquième acte?

C'est aussi l'amour qui marqueta principale différence entre les caractères des deux fils jumeaux de Cléopàtre, unis par tant de ressemblances morales. Tous deux aiment Rodogune, mais de façons diverses : l'amour de Séleucus semble plus impétueux, celui d'Antiochus plus paisible; et pourtant c'est l'amour impétueux qui se lasse le plus vite : la proposition de Rodogune est comme la pierre de louche oij s'éprouve la solidité de leur affection et aussi la fermeté de leur caractère. Antiochus se lamente, Séleucus s'emporte; l'un continue d'espérer, parce qu'il aime; l'autre désespère, parce qu'il a cessé d'aimer. Aucun d'eux ne s'interdit ni les madrigaux galants ni les dissertations romanesques et froides. Mais la grande infériorité de Séleucus, c'est qu'il est amant malheureux. Antiochus, qui est aimé, n'a pas de peine à l'effacer, et Corneille a voulu qu'il l'effaçât. On devine que Rodogune est écrite à la veille de la Fronde : en ce temps où la politique et l'amour sont si étroitement associés, les amants heureux semblent destinés aux rôles d'amants héroïques.

Antiochus sans doute n'a rien d'héroïque; mais son frère no lui en est pas moins sacrifié. C'est lui qu'on nous présenta tout d'abord ; la généreuse proposition de Séleucus, nous savons qu'il l'a déjà conçue. Qu'il s'agisse d'un acte d'initiative ou de réilexion, c'est lui qui prend les devants et parle au nom

de tous deux ; c'est lui qui répondra au discours artificieux de Cléopâtre par quelques paroles simples et dignes : il veut bien rejeter sur la fatalité les crimes que vient de rappeler Cléopâtre; mais on sent qu'il n'est pas dupe. Séleucus, moins froid, moins maître de lui, n'est que l'écho de son frère : il parle sur un autre ton , mais pour ne rien dire de plus. Au contraire, quand Cléopâtre a déchiré tous les voiles, quand la raison confondue doit se taire et que seule la passion élève la voix, Antiochus n'est plus que l'écho de Séleucus, dont ses plaintes ponctuent, pour ainsi dire, les malédictions. Un moment vient pourtant où Séleucus s'emporte trop loin, et c'est alors Antiochus qui se charge de le rappeler à la mesure. Sa douleur respeclueuse contraste avec la colère irréfléchie de Séleucus, plus facile à émouvoir, mais plus perspicace ici; car il a deviné Cléopâtre et les mœurs de ces cours d'Asie, pour lesquelles, nous le craignons, ni l'un ni l'autre n'est fait. Antiochus est aveugle ou veut l'être ; il ne peut se résigner à haïr ni Cléopâtre ni Rodogune; il refuse de les croire elles-mêmes, jusqu'au moment où, éclairé à demi, il les confondra toutes deux dans une même défiance, dont Rodogune a le droit d'être blessée.

Celte vertu un peu molle et indécise est écrasée, il faut bien le dire, par le dangereux voisinage du vice triomphant et cynique. Toujours honnêtes, les deux princes sont toujours dans l'embarras; habitués à l'obéissance, ils ne savent comment s'y prendre pour désobéir. Ce sont d'excellents jeunes gens, que Timagène a fort bien élevés, mais plutôt, ce semble, en vue de la vie intérieure que du trône de Syrie. Du moins la douceur de leur amitié nous repose de tant d'émotions violentes; à chaque monologue passionné de Rodogune ou de Cléopâtre correspond un duo plaintif des deux princes. « L'amitié des deux frères, dit Voltaire, ne fait pas le grand effet qu'on en attend, parce que l'amitié seule ne peut produire de grands mouvements au théâtre que quand un ami risque sa vie pour un ami en danger. L'amitié qui ne va qu'à ne point se brouiller pour une maîtresse est froide et rend l'amour froid. » Pour nous, ces serments d'éternelle amitié ne nous laissent pas froids, lorsque nous voyons l'amitié triompher de l'ambition et de l'amour. Chacune de ces scènes fraternelles est une courte éclaircie entre deux orages; car les deux princes sont les seuls personnages essentiels sur qui notre sympathie puisse toujours s'arrêter, sans craindre de déception;

s'ils sont malheureux, c'est par la faute des autres. L'héroïsme louchant de l'amour fraternel fait un heureux contraste avec ce qu'on pourrait appeler Ihéroïsnie audacieusement criminel de Cléopàtre. Supprimez-le , Cléopàtre elle-même en sera diminuée :

Le titre de mère que garde Cléopàtre, quoiqu'elle l'oublie d'une façon si korrible, ce litre même, en la rendant plus criminelle, prête à ses passions je ne sais quelle effroyable grandeur, digne de la tragédie. Si Cléopàtre n'était pas mère, elle perdrait à l'instant même une partie de l'horreur tragique qu'elle inspire : ce ne serait plus qu'une ambitieuse, ce ne serait plus qu'une femme irritée et vindicative. Elle a besoin, pour nous épouvanter, que nous nous souvenions de ces sentiments maternels qu'elle a étouffés, et ce titre sacré de mère se sent encore là même où il est détruit '.

Qu'on ne juge donc point inutile la double scène qui suit la double proposition; car elle resserre l'union d'Antiochus et de Séleucus au moment où cette union est le plus nécessaire : d'une part Cléopàtre et Rodogune divisées, de l'autre les deux frères unis, voilà tout le fond de la tragédie. Ajoutons que celte union, quoi qu'en dise Voltaire, ne se maintient pas sans de cruels sacrifices. 11 est vrai qu'on juge inutile aussi la noble renonciation de Séleucus au trône et à Rodogune. C'est pourtant cette résignation désintéressée qui cause sa mort, en irritant Cléopàtre, et prépare ainsi le dénouement. Cette fin tragique d'un prince jeune, à l'esprit irrélléchi, mais au cœur chaleureux, est d'autant plus touchante qu'il vient de se montrer capable d'un acte de générosité. De son côté, Antiochus, rivalisant de délicatesse avec lui, a refusé d'accepter un sacrifice trop promptement résolu. Roi et fiancé de Rodogune, il oublie son bonheur, quand il a perdu Séleucus, et s'écrie, dans' un de ces vers simples et forts que les Grecs eussent envié à Corneille ;

O frère plus aimé que la clarté du jour !

La fin de Séleucus entraîne d'ailleurs celle de Cléopàtre, et la sincère douleur d'Antiochus semble prolonger au delà de la mort l'immortelle amitié des deux frères.

1, Suint-Marc Girardin, Cours de I il té rature dramatique.

Les autres personnages.

Si le rôle tant critiqué des princes est nécessaire à l'action, qu'on ne poui^rait concevoir sans eux; si par leur seule présence ils retardent une crise inévitable et amortissent les coups dont ils souffrent eux-mêmes, il est d'autres rôles dont le sacrifice serait moins impossible. Au premier plan, Cléopàtre et Rodogune se menacent; au second, Antiochus et Séleucus se rapprochent; au troisième enfin, Tiraaf:;ène, Laonice, Oronte, suivent d'un peu loin les péripéties du drame, et parfois y interviennent. Il est clair, par exemple, que Timagène est trop, comme on dit au théâtre, une «utilité ». Dans le second, le troisième et le quatrième acte, il ne paraît pas; mais il se trouve là fort à propos pour écouler avec complaisance l'exposition et concourir, un peu malgré lui, au dénouement. C'est le TiaioàYWYoç antique, honnête et discret, qui reste à l'écart quand son œuvre est terminée: c'est Burrhus sans Néron, mais un Burrhus inactif, qu'aveuglent les illusions de sa sœur Laonice.

La figure de celle-ci est moins efTacée. Pour donner plus d'importance à ce personnage épisodique. Corneille a même voulu qu'il sauvât Rodogune en l'avertissant des projets de Cléopàtre. Laonice n'est donc pas une confidente vulgaire; aussi lui a-t-on fait l'honneur de discuter son rôle. On l'accuse de trahison; mais est-ce que la trahison ne prend pas un autre nom, quand elle est honnête, utile, nécessaire? Narcisse vendant à Néron les secrets de Britannicus est odieux ; le serait-il encore si, confident de Néron, il révélait à Britannicus le crime que Néron médite? Laonice ne ressemble en rien à un espion mis auprès de la reine mère pour la tromper: elle croit à la sincérité de Cléopàtre ; et lorsque Rodogune en doute, elle s'efforce de l'en convaincre. Détrompée enfin, épouvantée de ce qu'elle entend, au point de laisser échapper plus d'une parole imprudente, que, par bonheur, Cléopàtre, emportée par sa passion, ne comprend pas, elle prend sa revanche d'une longue erreur, elle court à Rodogune, elle a le droit de dissiper la dangereuse sécurité qu'elle-même lui a inspirée. C'est la révolte d'une âme trop crédule, mais généreuse, et nous avons d'autant moins droit de l'en blâmer qu'en

prévenant Rodogune elle expose sa vie. La sœur de Timagène ne pouvait agir autrement.

Quant à Oronte, qui paraît moins encore que Timagène, mais dont la diplomatie mesquine sert du moins, nous l'avons vu, à faire mieux ressortir la fierté du caractère de Rodogune, nous n'avons pas le courage de condamner son rôle avec la même sévérité que Voltaire. Il pourrait assurément disparaître sans que l'intrigue en souiFrît beaucoup; mais enfm c'est une sorte de note gaie au milieu de tant d'horreurs tragiques. L'ambassadeur extraordinaire du roi des Parlhes à Séleucie est un galant politique du temps de Louis XIII, instruit de tout le parti qu'on peut tirer de l'amour dans les affaires d'Étal; mais il est plus creux que profond, plus présomptueux qu'habile. Assez semblable sur ce point au Félix de Polijeiicle, il se tlatte de connaître à fond les hommes et les choses; ce n'est pas à lui qu'on en pourrait faire accroire! La vertu, la franchise, la fidélité aux serments, chimères! 11 voit le dessous de tout; il pénètre les motifs secrets des actes les plus simples en apparence. Sans doute il se trompe tout à fait, mais il dépense beaucoup de finesse à se tromper: c'est une consolation. Le bon Timagène eût mérité le prix Montyon; Oronte n'est qu'un homme d'État incompris, mais qui se rend justice à lui-même, et, dans ses plus lourdes bévues, conserve la majestueuse sérénité d'un plénipotentiaire infaillible.

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