‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 84 sur 94 · Discou.s delà tr(iij'':L · texte numérisé non relu

Discou.s delà tr(iij'':L

loyaume. » Ainsi il y a une vérité dramatique et psjcliolo^'ique <iu'il estime seule et qu'il s'efforce de rendre vivante aux yeux de l'intelligence.

C'est dans cet esprit qu'il recueille, fond et transforme les documents que l'histoire lui transmet. Il ne suffit donc pas de dire, avec M. Naudet : « Justin fournit l'idée; les figures sont empruntées à Tite-Live, Polybe, Appien. » Au fond, la matière était ingrate, et Corneille sut la féconder; mais il ne la féconda qu'en la faisant tout à fait sienne.

Le Priisia*» de l'histoire.

De tous les personnages de Nkomède, Prusias est assurément celui dont les traits historiques sont le moins altérés. Seulement, tout en restant fortement individuel, il est élevé, pour ainsi dire, à la dignité de type, et personnilîe tous ces rois avilis sous la tutelle impérieuse du sénat.

Qu'étaient-ce, en effet, dit AI. Naudet, que tous ces rois, amis de nom, mais en réalité sujets des Romains? Un Ariarallic, qui remerciait les dieux par de ])ompeux sacrifices de lui avoir concilié la bienveillance des Romains? Un Euméne, qui venait plaider sa cause contre les Rhodiens au tribunal du sénat ? Un Anliochus l'Illustre, qui rentrait inoffensif et désarmé dans ses États, d'oîi il était sorti terrible pour envahir l'Egypte? Mais il s'était senti tout à coup arrêté dans le cercle de Popilius. Un Micipsa, qui recommandait en mourant à ses fils de se croire seulement les administrateurs du royaume et d'en regarder les Romains comme les maîtres? Prusias les surpassa tous en humble obéissance. II avait raison de remplacer, à l'arrivée des ambassadeurs de Rome, sa couronne royale par un bonnet d'affranchi. On aurait pu lui reprocher seulement de se faire trop d'honneur, car un roi ne pouvait en venir là qu'en tombant au-dessous d'un esclave.

Polybe et Tite-Live, Appien et Diodore, abondent en détails curieux ; il ne s'agissait que de choisir. Qu'on lise dans Tite-Live le récit du voyage de Prusias à Rome. Accompagné de son fus Nicomède, le roi de Bithynie va d'abord tout droit au Forum; là, il déclare qu'il est venu rendre hommage aux dieux tutélaiies de Rome, et il accable les Romains de félicitations haiiales pour leurs récentes victoires de Macédoine et d'illyrie. Dans le sénat, aux mêmes compliments démesurés il joint, mais avec une discrétion de bon goût, quelques humbles requêtes. Son ambition est modeste : il supplie qu'on lui per-

NICOMEDE ï,

melto (racquittcr un vct'u en immolant dix grandes viclimes, qu'on dai^'ne renouveler avec lui le traité d'alliance déjà conclu, et aussi, en passant, qu'on lui accorde une portion du tcrlitoire conquis sur Antiochus. Puis il présente aux pères conscrits son fils Nicomède, qui n'est point donné là comme un ennemi farouche de Rome. Avec une bienveillance souriante, le sénat lui accorde tout... à la réserve du territoire, qu'on lui fait seulement espérer. Eux aussi, les sénateurs jouent ici la comédie, et se disent tuteurs indulgents alors qu'ils sont maîtres impérieux. C'est ce que Corneille a très bien compris et fait comprendre; c'est ce qu'après lui Bossuet confirmait. « Ils mettaient sous le joug les rois et les nations, sous couleur de les protéger et de les défendre'. » Montesquieu n'a guère fait que répéter Corneille et Bossuet lorsqu'il écrit: « Quoique le litre de leur allié fût une espèce de servitude, il était néanmoins très recherché : car on était sûr que l'on ne recevrait d'injures que d'eux, et l'on avait sujet d'espérer qu'elles seraient moindres. Ainsi, il n'y avait point de service que les peuples et les rois ne fussent prêts à rendre, ni de bassesses qu'ils ne fissent pour l'obtenir-. »

Lorsque Pnisias, comblé de présents, qu'il refusa pour lui et accepta pour son fils Niiomède, quitta Home après y avoir séjourné trente jours, il y laissa une réputation de servilité sur laquelle Polybe et Titc-Live sont d'accord. Mais qu'on ne croie pas que Corneille ait dû se borner à enregistrer le témoignage des historiens. Le Prusias de l'hisloire est une âme basse ei cupide, facilement cruelle, un tyran odieux à son peuple, un Oriental prêt à toutes les trahisons comme à toutes les lâchetés, allié des Romains parce que son intérêt l'y oblige, mais allié fort peu sûr et fort peu naïf. Appien raconte même que, tent»' par les immenses richesses d'Attale, roi de Pergame, il lui déclara la guerre malgré la défense du sénat, qu'il s'obslina dans sa révolte et ne se soumit qu'à la dernière extrémité.

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