‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 91 sur 94 · I. Voir la sCi-ne 2 de racle M · texte numérisé non relu

I. Voir la sCi-ne 2 de racle M

raspe lui souffle, ces sentiments qu'il veut lui inspirer, croyezvous qu'ils soient si nouveaux pour Prusias? Non. Araspe l'aide seulement à voir clair dans son âme. 11 y voyait quelque peu déjà, l'homme qui analyse avec tant de pénétration les causes de son ingratitude :

On n'aime point à voir coux à qui l'on doit tant.

Ces aveux, dont le cynisme rappelle ceux de Félix dans Polyeucte, sont médiocrement gais au fond, ce nous semble : s'ils font souxnre parfois, c'est qu'à la bassesse des sentiments correspond la bassesse des expressions. Nous le connaissons assez désormais pour ne pas prendre au sérieux le retour hypocrite de tendresse paternelle qui marque la scène suivante. Araspe est là, d'ailleurs, qui sait ce qu'il en faut croire. C'est à ce moment précis qu'il prie son fils de répondre pour lui à Flaminius. Folie pure, s'il est sincère : car il n'ignore ni les sentiments ni le caractère de son fils; il sait qu'un éclat est inévitable. Mais c'est précisément cet éclat qu'il veut provoquer. Ainsi, sans se compromettre lui-même, il compromettra Nicomède. Son effarement est plaisant, et la pusillanimité naturelle du personnage y entre pour beaucoup; mais n'njoule-l-il pas à la natuie ? Est-il vraiment pris à l'improviste par un conflit qu'il devait prévoir et qu'il a préparé? Il ne veut pas qu'on le brouille avec la République; mais il consent volontiers que les autres se brouillent avec elle, et au besoin il y aide. Sinon, pourquoi n'impose-t-il pas silence à son fils maladroit? Pourquoi semble-t-il, au contraire, en traitant Nicomède comme un enfant déraisonnable, s'attacher à irriter son orgueil et à le pousser en avant? Pourquoi l'arréte-t-il seulement quand une plus longue tolérance pourrait sembler une complicité? Dans cette scène admirable, c'est Nicomède qui a le beau rôle, mais c'est Prusias qui triomphe en secret. 11 serait excessif de prétendre que tout chez Prusias soit étudié, que partout et toujours il joue double jeu. Non; il y a en lui quelque chose de tout à fait sincère : c'est sa lâcheté; elle lui appartient bien en propre, et il ne laisse passer aucune occasion de l'étaler au grand jour. Il a peur de Nicomède, il a peur de l'iaminius, et un peu d'Arsinoé. De là son attitude au quatrième acte. En face d'Arsinoé, qu'il aime et qu'il craint, décidé d'avance à se prononcer en sa faveur, s'il faut enfin se prononcer, il est plutôt l'accusateur que le juge de Nicomède. Resté seul avec

Nicomède, il change de ton, et la comédie de la tendresse paternelle recommence, plus brève, il est vrai, cette fois, et aboutissant vite h. une explosion de colère, car c'est là une autre face de ce caractère : il est d'autant plus violent qu'il est plus faible. Arsinoé, qui le connaît, nous en a prévenus dès le premier acte, lorsqu'elle nous découvre le plan du complot tramé contre Nicomède :

s'il est prompt et bouillant, le roi ne l'est pas moins.

Là-dessus, quelques critiques se récrient. Prusias « bouillant » ! Ils ont peine à se le figurer sous ces traits, eux qui réduisent toute sa politique à une sorte de radotage enfantin. Mais la faiblesse même suffit à tout expliquer : non seulement le manque de sincérité, car « les personnes faibles ne peuvent être sincères, » dit la Rochefoucauld, et « la faiblesse est plus opposée à la vertu que le vice » ; mais les brusques colères et les résolutions féroces. « On est souvent ferme par faiblesse el audacieux par timidité. » Corneille le savait aussi bien que la Rochefoucauld, et avant lui. Ce monarque asservi a son amourpropre encore, ses prétentions à l'habileté diplomatique, à la toute-puissance même. Ne peut-il pas tout sur Laodice, par exemple, et ne fait-il pas sur elle, au troisième acte, l'essai malheureux de cette inlluence, qu'il croit irrésistible? Comme il juge Laodice d'après lui-même, il est maladroit et brutal à souhait dans cette négociation délicate. Repoussé, humilié, il menace et s'emporte. De même, au quatrième acte, il entreprend d'amener Nicomède à un compromis, qu'il juge acceptable et que .Nicomède juge déshonorant. Mais il parle et ne peut parler qu'en Prusias, pour qui le pouvoir royal vaut bien d'être acheté, même au prix d'une bassesse. De là son indignation quand Nicomède préfère Laodice; de là cette arrestation soudaine; de là ces menaces sanglantes du cinquième acte. Prusias est menacé dans sou pouvoir, Prusias a peur ; on peut tout craindre de lui.

36 COURS DE LITTERATLHE

Par où Prusîas est coiniqiie4 — Le mari. — Prusias et Arsiiioé.

Mais Prusias, féroce, implacable dans sa vengeance, sérail sinistre après avoir été vil. Il y aurait, non pas contradiction absolue, mais évolution trop brusque et opposition trop nettetement tranchée. Le poète a maintenu dans les régions tempérées ce caractère dont le grand mérite est de se soutenir jusqu'au bout dans une parfaite médiocrilé. A l'heure même où il pourrait devenir terrible, il est ridicule. Le père serait facilement odieux, le mari n'est que plaisant. Son autorité est méconnue, son palais assiégé ; lui cependant se pâme d'aise devant les ingénieux stratagèmes que propose Arsinoé ; il admire naïvement et veut qu'on admire avec lui. Mais le stratagème d'Arsinoé avorte; Nicomède est vainqueur: grand sans doute va être l'embarras de Prusias ? Point : il regarde Arsinoé ; Arsinoé se déclare vaincue, voilà Prusias hors d'atfaire : il n'a plus qu'à faire écho, puisque Arsinoé a parlé. Même, cette fois, il y met du sien :

Je me rends donc aussi, Madame, et je veux croire Qu'avoir un fils si grand est ma plus grande gloire.

On sent l'effort de volonté, et l'on sourit en se rappelant les confidences qu'Araspe entendait au début du second acte; mais Araspe n'est plus là, et Prusias, délivré de tout remords comme de toute inquiétude personnelle, n'a plus qu'à souhaiter,

Pour comble de bonheur, l'amitié des Romains.

Fut-il jamais caractère plus suivi, plus nuancé, plus vrai? Mauvais père, roi dégradé, Prusias est mari obéissant : cela suffit pour égayer et adoucir un caractère qui sans ce rayon comique eût été si bassement et si uniformément odieux. C'est avec la même discrétion et la même science des nuances qu'a été tracé l'admirable caractère d'Arsinoé, la belle-mère tragique. Elle aussi, elle serait facilement odieuse sans atténuation, si elle n'apportait autant de naturel, on serait tenté de dire autant de bonne grâce dans la duplicité. Parfois on sent que sous

xMCOMÈDE ■31

rimpassibilité souriante qu'elle affecte se cachent et s"agitent déjà, prêts à se déchaîner, les sentiments les plus violents: âpre amour du pouvoir, ambition sans scrupules, rancunes implacables; parfois elle rappelle Cléopàlre, tant elle a la forfanterie du vice, tant elle prend un plaisir malsain à nous mettre dans la confidence de ses crimes, à nous découvrir le fond de son àrae hypocrite et haineuse. Elle n'a pas toujours cette belle possession d'elle-même qui lui serait nécessaire pour mener à bonne tin ses complots, cette toute-puissance de la force qui se contient et se régie. Jusqu'au quatrième acte, par exemple, elle a été parfaite d'ironie voilée, de réserve souriante et poliment menaçante; au quatrième acte même, elle déploie les ressources de l'esprit le plus souple. Et pourtant elle couronne son plaidoyer par une imprudence; elle s'exalte dans la lutte et force la note juste, au risque de perdre le bénéfice de sa longue dissimulation.

Oui, la marâtre qui fait bon marché de la liberté, de la vie d'un Nicomède, la créature des Romains, qui a voué, pour ainsi dire, son fils au Jupiter du Capitole, qui se garde d'avoir une autre volonté que celle de Flaminius, qui surveille avec inquiétude les premiers symptômes d'une révolte honnête dans l'âme de son Attale, qui, trompée par lui après l'avoir trompé, applaudit de si grand cœur à ce qu'elle croit un retour à la ^aine raison, c'est-à-dire au pur scepticisme, oui, la femme -ans droiture qui triomphe dans les intrigues, la souveraine allière qui professe un mépris si profond et de la morale vulgaire et des sentiments de la populace, oui, la digne épouse de Prusias pouvait exciter la terreur au moins autant que le mépris; mais le poèt»^, d'une main légère, a écarté la terreur, et du mépris même il n'a laissé subsister, pour ainsi dire, que ce qui pesait le moins à l'âme. Cléopâtre est d'une scélératesse tout unie et monotone. Arsinoé, qui est plus femme, a ses faiblesses. Elle met une sorte de coquetterie à braver, même inutilement, ses adversaires; elle a trop de confiance peut-être en la toute-puissance de son autorité conjugale et maternelle, puisque Prusias se cache d'elle pour traiter avec Nicomède, et qu'Attale, le naïf Attale, la dupe; elle, si froide et si sûre d'elle-même tant qu'elle poursuit l'exécution d'un plan tracé, elle manque visiblement d'équilibre et de sang-froid en face de certaines circonstances graves qu'elle n'a pas prévues. Le peuple la menace; ([ue lui fait ce troupeau? Voici pourtant que Flaminius déclare la sédition dangereuse; J-'IainiMiiis a

Page 1