‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 92 sur 94 · C. de Lilt. — couM'.ir.LE [Nicomède · texte numérisé non relu

C. de Lilt. — couM'.ir.LE [Nicomède

raison, et Arsinoé s'inquiète aussitôt de ce qu'elle méprisait tout à l'heure. Tantôt elle manque de tète et de résolution à la vue du péril qui s'accroll; tantôt, quand la partie semble décidément perdue, elle est prête à mourir. Qu'est la vie pour elle sans le pouvoir? Son orgueil ne permettra pas qu'on lui en fasse l'aumône. Enfin, Nicomède pardonne et oublie : tout n'est donc pas perdu sans retour; avec reconnaissance elle accepte de vivre et de régner encore.

Loin de gâter le portrait, ces ombres le complètent. Pas plus que Prusias, Arsinoé n'est un monstre. On se la représente plutôt comme une femme à la fois très habile et un peu faible, qui a de la grâce, mais une grâce un peu mûre; qui a de l'esprit, mais un esprit qui tourne vile à l'aigre; de la volonté, mais une volonté qui en rencontre une plus forte qu'elle et, dans le contlit, se brise. Toutefois c'est l'odieux qui dominerait si elle n'était que reine et mère. Aux côtés de Prusias, son mari sénile, elle apparaît dans son vrai jour, féline et fausse autant que méchante, mais enveloppant sa méchanceté d'une hypocrisie doucereuse qui en relève la saveur. Elle a pris des leçons d'Araspe, et sait comme lui l'art d'accuser en louant; mais comme elle est femme, elle a de beaucoup dépassé son maître. Dans la situation difficile où Prusias se trouve placé entre son fils, un fils redoutable, et sa femme, la tâche de celle-ci n'est pas si aisée qu'il semble tout d'abord. Le vieux roi aime à se laisser gouverner par elle, mais en conservant l'illusion qu'il gouverne. Arsinoé lui laisse cette salisfaction inofîensive, et se garde de le heurter de front. A quoi bon ? Elle sait tant de détours, et si séduisants ! A ne considérer les choses qu'au point de vue de l'art, l'acte d'accusation, sous forme de plaidoyer, qu'Arsinoé construit d'une main si preste, au quatrième acte, est vraiment un pur chef-d'œuvre. Nicomède lui-même semble l'admirer en connaisseur et se piquer d'émulation pour y répondre dignement.

Quelle souplesse d'attitudes ! quelle variété de tons ! quelle richesse d'insinuations perfides, d'arguments à double tranchant, de larmes opportunes savamment distribuées! Ici, c'est la reine qui se dresse dans sa fierté, c'est l'ennemie magnanime qui a gardé seulement le souvenir des services rendus à l'État et l'épond aux bienfaits par des injures; plus loin, c'est la mère qui proteste de son désintéressement avec une émotion discrète; c'est surtout la femme qui associe étroitement la cause de son mari et la sienne, si bien que toute offense faite

à l'un des doux semble les frapper tous deux ensemble; c'est la femme tendre, éplorée, résignée tour à tour. Comment Prusias ne se sentirait-il pas enlacé dans les mailles souples et fortes de celle diplomatie féminine? Elle connaît à merveille ses points faibles, et y appuie à propos. Ainsi, il n'aime point qu'on rappelle les exploits gênants de son fils : elle y insistera longuement, avec une complaisance qui semblera généreuse. 11 aime aussi peu qu'on évoque le souvenir d'Annibal, cet hôte compromettant qui a failli attirer les foudres romaines sur la Dithynie : elle reviendra plusieurs fois à ce souvenir et, chaque fois, ne manquera pas de rappeler qu'Annibal a >iicomède pour disciple, pour héritier de sa haine et continuateur de sa politique néfaste. Tout cela pressé, chaleureux, sincère d'accent, avec la conviction d'une grande comédienne qui se surprend elle-même parfois à éprouver l'émotion qu'elle inspire. Tout est étudié, et tout semble couler de source. C'est la sécurité de l'Élat, c'est le repos de Prusias, c'est la vie d'Altale et d'Arsinoé qui sont en jeu; elle le dit ou le fait entendre, et on la croit. Le moyen de ne pas la croire?

Corneille et Molière. — » Tartufe » et le << Malade imaginaire >•.

Attendri, conquis d'avance, Prusias jette à Nicomède ce plaisant reproche :

Ingrat ! que peux-tu dire?

On croit entendre Argan apostrophant Damis, l'accusateur audacieux de ce bon M. Tartufe :

Ton co'ur ne se rend point, Ingrat 1

La comparaison s'impose, car Tartufe est un fils d'Arsinoé tombé dans la bourgeoisie. Mais Arsinoé ne fait pas peur au même degré. Chose curieuse! c'est la comédie qui est poussée au drame, tandis que la tragédie s'achève sur un sourire. Plus que Tartufe, le Malade itïKKjinairc rappellerait certaines scènes de Nicomùdr. Il y a quelcjucs rapports entre Argan et ce Prusias qui s'extasie, avec une sorte de dévotion conjugale, sur tout ce que dit et tout ce que fait sa femme; il yen a beaucoiqj

entre Béline et Arsinoé. Serrée de près par Nicomède, dans la f^rande scène du quatrième acte, Arsinoé sort d'embarras en s'atlendrissant à propos, et remplace les arguments par les larmes, dont Teifet pathétique est sûr :

Je n'aime point si mal que de ne vous pas suivre, Sitôt qu'entre mes bras vous cesserez de vivre ; Et sur votre tombeau mes premières douleurs Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs.

Ah ! Madame.

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