‹ Cours de littérature à l'usage des divers examensChapitre 93 sur 94 · ARSINOÉ · texte numérisé non relu

ARSINOÉ

Oui, Seigneur, cette heure infortunée Par vos derniers soupirs clora ma destinée.

C'est aussi dans un moment décisif que Béline appelle à son secours ce pathétique facile. M. de Bonnefoi, son notaire, est là; il s'agit de rédiger le testament d'Argan, c'est-à-dire d'achever la spoliation de sa fille Angélique. La cupidité de la belle-mère se masque derrière l'afTection attendrie de la femme :

BÉLINE.

Mon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.

ARGAN

M'amie !

BÉLINE.

Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre...

ARGAN

Ma chère femme !

BÉLINR.

La vie ne me sera plus de rien.

ARGAN

M'amour !

BÉLINE.

Et je suivrai vos pas pour vous faire connaître la tendresse que j'ai pour vous.

ARGAN

M'amie, vous me fendez le cœur ! consolez-vous, je vous en prie.

NIGOMEDE 41

La situation est la même; et, sans assurer que Molière ait iniilé volontairement Corneille, on a le droit de croire qu'il s'est souvenu d'une telle scène, lui qui, on le verra bientôt, connaissait à fond ^icomède, lui qui empruntait peut-être à cetle tragédie le nom de son Arsinoé, très diiïérente d'ailleurs de l'Arsinoé bithynienne; lui qui faisait passer dans la prose de Bon Juan la plus belle scène du Menteur ; lui enfln qui saluait, dit-on. Corneille comme son précurseur dans la comédie. Or, la comédie, elle est dans Nicomède aussi bien que dans le Menteur, mais elle y est, pour ainsi dire, mise au point de la tragédie. Le caractère d'Argan, par exemple, est et devait être plus chargé que celui de Prusias : le vieux roi est aussi ému peut-être, mais plus discret dans l'émotion, moins bourgeoisement larmoyant. Cette dili'érence ne tient pas seulement à celle des genres et des conditions : Nicomède est présent, qu'on ne l'oublie pas, et cette scène d'effusion conjugale ne saurait se prolonger devant lui sans inconvénient. Chez Molière, l'unique témoin de ce duo attendri n'est pas gênant : c'est M. de Bonnefoi, l'honnête notaire qui a son rôle dans celte comédie; et pourtant M. de Bonnefoi s'écrie : « Ces larmes sont hors de saison, et les choses n'en sont point encore là. » Ajoutez que Prusias n'est pas si sottement dupe qu'Argan; on le voit bien quand Arsinoé l'a laissé seul avec PSicomède et qu'il peut parler librement :

Nicomède, en deux mots, ce désordre me fâche. Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lâche ; Mais donnons quelque chose à Rome, qui se plaint, Et tichons d'assurer la reine, qui le craint.

Nous ne savons si c'est bien siucèrement qu'il veut être tout à la fois père, mari, roi... et Homain ; nous savons fort bien, en revanche, qu'il ne peut réussir dans cette conciliation impossible; mais enfin il ne parle pas là en mari si aveugle ni si obstinément crédule. Il fallait la comparaison avec un Argan pour le relever. D'autre part, est-il besoin de faire remarquer combien l'ambition d'une Arsinoé est plus haute que celle d'une Béline? Il s'agit de conquérir le pouvoir, et non de voler quelques écus. Béline est monstrueuse dans son égoïste rapacité; Arsinoé ne s'oublie jamais, mais aussi n'oublie pas son lils Attale, dont les intérêts sont les siens. Faire régner Attale, gouverner son mari, servir les Bomains : voilà sa triple ambi-

tion. Combien elle est plus adroite que Béline, et dans une situation plus difficile! La femme hypocrite du bourgeois Argan se laisse assez facilement arracher son masque, et, confondue, impuissante à se justifier, sort pour jamais de la maison oij elle régnait tout à l'heure. La reine de Bithynie, vaincue, mais non désespérée, sûre de trouver l'occasion d'une revanche prochaine, se résigne, le sourire aux lèvres, à sa défaite. Nicomède sera prudent de n'accorder qu'une médiocre confiance à ses assurances de dévouement : l'amitié d'Arsinoé pourrait être plus dangereuse encore que sa haine. Quoi qu'il arrive, elle reste debout, et son mari n'est point troublé dans son admiration pour elle.

Il serait puéril de pousser plus loin la comparaison entre deux pièces d'un esprit et d'un ton si dilférents. Celle que nous avons esquissée suflît à montrer avec quel art profond Corneille a su mêler la comédie à la tragédie dans cette œuvre unique, d'un tragique si nouveau, d'un comique si discret et si fin.

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