‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 18 sur 88 · HÉCUBE · texte numérisé non relu

HÉCUBE

O 9ge le plus cher des plus funestes nonds!

POLTXÊlOt.

' Recevez mes adleax,Cassandre,Polydore, O ma sœur! ô mon frère !

HÉCUBB.

Hâas!vH-11 encore?

Je suis trop malheureuse , et Je crains tout des dieux.

POLYXfcifB.

Sans doute il est vivant ; Il fermera vos yeux. Il vn , n'en doutez pas : cet espoir me nmlme.

(A Ulyw), Allons. Couvrez da moins le front de la victime. Ulysse , cachez-moi ma mère et ses douleurs : Je puis souffrir la mort , et ne puis voir ses pleurs. Venez, etc.

Le récit de la mort de cette princesse est digne de cette belle scène. Il n'est pas inutile de faire voir comment les anciens traitaient cette partie du drame. Cest TalthyUus qui raeonle le sacrifiée de Polyxène , auquel il présidait en qualité de héraut , et qui le raconte à Hécube. Dans nos mœurs, ce serait manquer aux eonvenmees, et nous ne souf-

COimS DE LITTéRATtJBE.

fririons pas qu'ayant eu part à la mort de la fille il

en fît le récit à la mère. Mais le récit même nous

fera mieux connaître encore toute la férocité de ces

mœurs des temps qu*on nomme héroïques , férocité

produite par la superstition et le fanatisme qui

exaltaient l'énergie des âmes,. et enfantaient des

crimes*

Poar œ grand sacrifice on s'assemble , on s'empresse. De jeunes Grecs, rangés autour de la princesse, Devaient sous ma conduite accompagner ses pas, La placer à l'autel et Toffrir au trépas. Pyrrhus vient ; U saisit la victime docUe , . Et Tentralne lui-même à la tombe d'AchUle. n prend un vase d'or, le remplit , et soudain En l'honneur de son père U éi>anche le vin. A l'armée , en son nom , J'ordonne le silence. « Que ma voix dans ces Ueox atUre ta présence , « O mon pète ! dlMl , reçois aux sombres bords « Ces dons religieux qui consolent les morts. « Vois oe sang consacré que nous aUons répandre : « Ce pur sang d'une vierge appartient h ta cendre. « Sois>nous propice , Achille , 6 mon père ! ô héros 1 « Loin des bords d'IUon fois voguer nos vaisseaux. « Que sauvés des écueils d'une mer en furie , A Un retour fortuné nous rende à la patrie! » n dit, et tous les Grecs s'unissent à ses vœux , Et nos cris suppliants montent Jusques aux cieox. Dans la main de Pyrrhus déjà le glaive brille; Ses regards m'ordonnaient de saisir votre fille. « Arrêtez, nous dit-elle, 6 vainqueurs des Troyena.. « Prêts à mêler mon sang avec le sang des miens , « Ëpargnez-moi du moins un inuUle outrage. « Ma mort doit être lU)re, et J'aurai le courage « De présenter au glaive et ma tête et mon sein. « Sur la fille des rois ne portez point la main : « Polyxène, acceptant un trépas qu'elle brava , « Ne veut point aux enfers porter le nom d'esclave. » Elle dit : mille Voix parlent en sa faveur. Agamemnon lai-même, admirant son grand oosur, Souscrit à sa demande , et veut qu'on se retire. Polyxène l'entend : elle arrache et déchire Les voiles , ornements de sa virginité ; Et , de son sein d'albâtre étalant la beauté , Elle tombe à genoux : « Pyrrhus, firappe, dlt-'^lie ; « Frappe , J'attends tes coups. » H se trouble , il chancdle. La victime à sea pieds , l'aspect de tan t d'appas , La piUé quelque temps semble arrêter son bras. Hais Achille l'emporte en cette âme hautaine i n enfonce le fer au cœur de Polyxène, Le retire ftunànt : le sangjail^il au loin. Elle tombe expirante , et , par un dernier soin , Elle rassemble encor la force qui lui reste , Pour n'offrir aux regards qu'une chute modeste '. Elle meorL Ce inoment change tous les esprits. Touchés. de sa vertu , de son sort attendris, Tous , et chefs et soldats , qu'un même cèle anime, A l'envi l'un de l'autre honorent la victime. Déjà par mille mains son bûcher est dressé. Tous hâtent cet ouvrage, et d'un bras empressé Le couvrent de présents , Pentourent de guirlandes , ' Se dispatent le droit d'y porter des offrandes ; Et tandis qu'on lui rend ces fiinèbres honneurs, Tentends gémir sa mère, et vois couler vos pleurs.

< Ce détail , qui peut paraître petit dans un pareil moment , tient absolument aux mœurs anciennes. On le retrouve plus d'une fois chez les Grecs et chei les Latins; et la Fontaine , dans la description de la mort de Tfaisbé , imit^ d'Ovide , exprime ainsi la même Idée :

EUe dit : et, tombant, range ses tétements. Denier trait de pvdear à a«s derniers monusts.

Racine a pris soin d'avertir qtt*il ne &llaic pas que la conformité de titre fit imaginer que son Jndromaque fût la même que celle d*£uripide.

« Quoique ma tragédie, dit-il» porte le même titre que la sienne , le sujet en est pourtant très-différeut Andromaqu6y dans Euripide, craint pour la vie de Moloasos, qui est un fils qu'elle a eu de Pyrrhus, et qu'Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais dans ma pièce il ne s'agit point de Molosaus. Andromaque ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qn'Astyanax. J'ai cru. en cela me confomier à l'idée que nous avons de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parlerd' Andromaque ne la oonnatssentguère que pour la Teuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit p<tot qu'eHe àorre aimer ni un autre marinf un autre fils; et je doute qoelea larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si celles avaient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avait d'Hector.

Ces observations prouvent le jugement exquis de Racine , qui savait combien il importe au théâtre de se conformer aux idées le plus généralement reçues, et d'établir l'intérêt sur les dispositions des spectateurs.

Le rôle d'Andromaque est beau dans, k pièce d'Euripide. La naïveté des sentiments et Vexpression de la tendresse maternelle , le mélange de douleur et de dignité qui s*y fait remarquer, ont pu fournir à Racine les couleurs qu'il a employées en grand maître. La pièce n*a point de prologue postiche , comme les autres. Voilà ses mérites ; mais elle a, comme tant d'autres du même auteur, le défaut capital de ces épisodes déplaeéâ qui forment comme une seconde action, et détruisent l'intérêt quand il commençait à naître. La scèue est à Phthie, dans les États de Pyrrhus, fils d'Achille. Il est absent, et sa femme Hermione, soutenue de son père Mélénas , a profité de cette absence pour condamner à la mort Andromaque sa rivale , et le jeune.Molossus que cette captive troyenne a eu de Pyrrhus. La mère et le fils se sont réfugiés aux autels de Thétis , situation que nous avons déjà vue dans V Hercule furieux, Hermione, qui n'a point d'enfant de Pyrrhus , est animée de toutes les fureurs de la jalousie , et de tout l'orgueil que lui inspirent sa naissance et son rang. Elle ne peut souffrir qu'une étrangère, une captive, lui dispute, lui enlève même le cceur de son époux, et que Molossus, le fils d'Andromaque, puisse être un jour Phéritier du fils d'Achille. Sa querelle avec Andromaque, qui se défend d'un ton aussi noble qu'intéressant , est assez théâtrale , quoiqu'elle offre plusieurs traits qui ne sont pas dans nos moeurs. Mais ce qui n'est d'aucun intérêt, c'est la longue querelle qui s'élève sur Le même sujet entre le vieux Pelée , qui

ANCIENS. — POÉSIE

vient défendre sa petite-fille , et Méoâas , qui prend le parti de sa fille Hermione. Les bravades du vieillaid devant un guerrier, ses insultes, ses menaces, ne conviennent ni à son âge ni aux circonstances. Son langage devrait être celui de la modération , de la sagesse , de la sensibilité paternelle , et ce long conflit d'injures réciproques qui ne produisent rien ne peut jamais être théâtral. Ce qui ne Test pas plus , c'est de changer tout à coup la situation des personnages sans qu'on aperçoive aucune cause de ce changement, aussi subit qu'invraisemblable. Après qu'on a été occupé pendant trois actes du péril d'Andromaque et de son fils , qui est-ce qui peut s'attendre qu'au quatrième. il n'en soit phis question, et qu^on voie paraître cette même Hermione, tout à l'heure si fière et si menaçante, ' maintenant saisie de frayeur , désespérée , s'arrachant les cheveux, et déchirant ses vêtements? Pourquoi ? parce qu*elie craint que Pyrrhus , à son retour, ne veuille la punir de tout le mal qu'elle a voulu £ure. Mais il n'est point question du retour de son époux, et il n'y a nulle raison pour que cette crainte ne l'occupât pas auparavant. Ce n'est pas ainsi que le spectateur veut être mené, et ces secousses en sens contraire sont l'opposé de l'art dramatique , qui veut surtout que l'on aille toujours au but proposé. Tout à l'heure on craignait pour Andromaque ; à présent c'est Hermione qui veut se tuer , qui ne parle que de fer et de poison , enfin , qui ne s'apaise qu'à l'arrivée d'Oreste, qui n'est pas plus préparée que tout ce qui précède. C'est encore uae faute très-grave que d'amener au quatrième acte un personnage qui n'a pas même été nommé jusque-là , qui ne tient nullement à l'action , et qui vient en commencer une nouvelle. Oreste est amoureux d'Hermione; mais cet amour, comme nous Favons déjà vu dans quelques autres pièces grecques , n'est qu'un fait énoncé , et non pas une passion développée. Oreste veut profiter de l'absence de Pyrrhus pour enlever Hermione. Cette princesse, enchantée de trouver un défenseur , se jette à ses pieds; ce qui, dans les circonstances données, est contraire à toutes les bienséances. Le péril n'est pas assez pressant, à beaucoup près, pour qull lui soit permis d'oublier à ce point sa dignité , son devoir, et son sexe. Oreste se charge de la défendre; elle promet de le suivre partout. n lui a déclaré sans détour qu'il va chercher Pyrrhus à l>elphe8, et que son dessein est de l'assassiner; et l'épouse de Pyrrhus garde le silence , et sort avec celui qui va iuft son mari. Comment excuser cette violation de fous les devoirs , qui n'est fondée que sur un danger incertain , éloigné , pres-

que imaginé ? Sur quel théâtre aujourd*huî tolérerait-on cette conduite d'Hermione? £t quand on songe qu'elle n'est |>as même punie à la fin do la pièce, conçoit^on que Brumoy compte parmi les avantages du théâtre grec celui d'être plus moral que le ndtre?

Au cinquième acte, un envoyé de Delphes vient apprendre à Pelée qu'Oreste a tué Pyrrhus; et, après un long narré, l'on apporte le corps de ce prince. Remarquez que, de l'aveu même de Brumoy, la vraisemblance est violée au point qu'Oreste n'a pas même pu avoir le temps d'aller à Delphes. 11 ne manque plus que de voir arriver Thétis pour consoler Pelée. Et toute cette multiplicité de machines merveilleuses et inutiles, toutes ces fautes contre l'unité d'action, de temps et de lieu, contre les règles de la décence , de la morale et du bon sens, sembleraient presque inconcevables chez un auteur qui a su , dans d'autres pièces , parvenir aux plus grands effets de la tragédie, si l'histoire de notre théâtre ne nous offrait pas des contradictions à peu près semblables , et si l'on ne se souvenait pas qu'il est beaucoup plus facile de connaître les règles que de les observer.

Le fond de la tragédie &Ake$te n'est pas aussi vicieux, et même il semble que, du côté moral, cette pièce est conune l'antidote de la précédente; car l'héroïne est un modèle de la tendresse conjugale , comme Hermione en est un de perversité. On assure que Racine trouvait ce sujet très-heureux, et qu'il aurait même été tenté de le traiter, s'il avait cru voir la possibilité d'un dénodment qui pût convenir à notre scène. On ne peut pas calculer ce que pouvait faire un homme aussi profond dans son art que l'auteur àLÂthcUie ; mais ce qu'on peut assurer, c'est que jamais il n'aurait eu à vaincre de plus grandes difficultés. Il y a sans doute de l'intérêt dans le sacrifice héroïque d'Alceste ; mais il n'offre qu'une seule et même situation. Il n'y a de ressource, du moins pour nous, que de laisser ignorer à Admète la généreuse résolution de sa femme : dès qu'il en est instruit, la pièce doit toucher à sa fin, parce qu'un pareil combat ne peut pas durer longtemps. Il est possible pourtant que celui qui avait su tirer cinq actes des adieux de Titus et de Bérénice fût aussi heureux et aussi habile dans Akeste; mais comment finir cette pièce par des moyens naturels ? Voilà probablement ce qui l'a détourné de l'entreprendre, et ce qui a renvoyé ce sujet à l'opéra. Ce n'est pas que plusieurs écrivains ne l'aient essayé au théâtre français. Lagrauge, entre autres, n'a pas été si embarrassé que Racine. Il a faut ramener Alcostedes enfers par Hercule, qui est amoureux d'elle; mais

quand on lui passerait oe dénoûment , son ouvrage n'en serait pas moins détestable de tout point. Celui de Quinault est un des plus faibles de cet auteur : les événements et les épisodes y sont trop multipliés; et Ton y voit avec peine ce mélange du sérieux et du familier, du comique et du tragique, qui dans ce temps était encore à la mode, et qu'il a banni de ses bons ouvrages; mais le rôle d^Hercule et le dénoûment ont de la noblesse et de Teffet.

Ce qui choque le plus dans VAlceste d'Euripide, c'est la dispute grossière et révoltante d'Admèteavec son père, le vieux Phérès. Le fils reproche au père de n'avoir pas le courage de mourir pour lui ; et cette scène, indécemment prolongée, est un tissu des plus odieuses invectives. Brumoy a beau réclamer les mœurs antiques , et nous dire que c'était une espèce de loi , un pr^ugé reçu , que le plus vieux mourût pour* le plus jeune : cela n'est point du tout prouvé ; et la voix de la nature , plus forte que tous les préjugés, nous crie qu'un fils est aussi injuste que cruel quand il outrage la vieillesse de son père , et lui fait un crime de ne pas se résoudre à un sacrifice qu'il ne doit pas. H serait plus facile d'excuser Euripide sur le rôle d'Admète qui consent, quoique avec tout le regret possible, à laisser mourir Alceste; parce qu'il doit se soumettre aux oracles des dieux. Mais à nos yeux cette soumission ne serait qu'une Iftcheté, et Admète ne nous paraîtrait digne de Teffbrt que fait Alceste en sa ikveur qu'en s'y refusant de toute sa force. Il faut encore avouer que , sur ce point , nos idées sont plus délicates et plus nobles que celles des Grecs.

Nous n'aimerions pas non plus à voir Hercule, à table , se livrer à toute la joie d'un festin , pendant que la mort d' Alceste a mis le palais en deuil ; et tout le respect des anciens pour l'hospitalité ne saurait couvrir cette disparate choquante : mais il serait bien difficile de ne pasreconnattre le langage de b nature et de l'amour dans les adieux qu' Alceste mourante adresse à son époux.

Cher Admète, Je toache à moci heure nipréme. Voyez ce qae J'U fait podr an époux que J*aliM ; Pour YdoB sauver le Jour Je me UTre àU mol. Et DM seule tendrease a voulu cet ^fort. Je pouvais , jenue encore et veuve couronnée , Aspirer aux liens d*an nouvel hyroénée ; Hais Je n*ai pas touIb survivre à vos destinât Pour nourrir dans le deuil des enfanls orphelins. Ma vie est par mon choix éteinte à son aurore. Toa parents à leur fils se devaient ptaa enoorej: Vous étiez leur seul bien. Par I*àge appesantis. Us n^avaient pas le droit d'espérer d'autres fils ; Et si votre bonhair eût fait leur seule envie. Vous pouviez conserver votre épouse et la vie. Mais ils vous ont trahi. Lu dieux l'ont ordonné : A pleurer mon trépas vous étiez desUné ; Ls ciel à mes enfants veut ravir une mère. O vous 1 pour qui Je meurs , écoutez ma prière :

Je ne demande pas, pour prix de mes blenfalls. Un sacrifice égal à celui que Je firis. Et quel bien après tout pourrait valoir la vie? Mais si de mon époux ma mémoire est chérie,. S*U aime mes enfants , s*ii se souvient de moi'. Ah! que Jamais l*hymen, démentant votre foi, Ne fasse dans mon Ht entrer une autre pous < , Qui , régnant jur mon sang en marâtre Jalouse , AccahleraU bientôt sous un Joug odieux De nos premiers amours les gages précieux. On ne connaît que trop les Mnes ImplàcaMes , D'un second hyâsénée effets Inévitables.

Gardez dans ce palais d'introduire un tyran. De mon fils, Il est vrai, le péril est moins grand : Son sexe est sa défense , Il croitm près d'un père. Mais à ma fille , ici , qiii tiendra lieu de mère? Fille trop chère , hélas! sll fallait quelque Jour Qu'une femme étrangère osât , dans cette cour, A la honte , au mépris dévouer ton enfance , Et d'un hymen heureux te ravir l'espérance ! SI tu dois de Lucine éprouver les travaux , Qui sera près de loi pour adoucir tes maux. Pour t'offrir les secours de l'amour maternelle? Je meurs. Ah ! par plUé pour moi-même et pour elle , Admète , Jnrez-mol de souscrire à mes voux ; Joignez cette promesse à Doa,demlers adtem. n faut nous séparer : la mort, qui me menace. N'admet point de délai , n'accorde point de grâce. Adieu, mes chers enfanta! adieu , mon cher ^pûdx! Vous que J'ai tant almé^, i^vez ; sou venez- vous Qu'Alceste à cet amour appartient tout enUère , Fut la plus tendre épouse «t la phiB tendra mère.

Les deux pièces les plus régulières d'Euripide sont ses deux Iphigénie, en jéuHde et en Tauride.

La première surtout peut être regaroéê comme son chef-d'œuvre, et comme une dei tragédies anciennes où Fart ait^té porté à sa plus grande perfection. On ne trouve ici aucun des dé&uts trop fréquents dans cet auteur ; ils sont au contraire remplacés par toutes les beautés propres au suj'et et à la tragédie : unité d'action et d'intérêt dont on ne s'écarte pas un moment, exposition admirable, caractères soutenus , vérité dans le dialogue , peu de défauts de convenance , pathétique dans les situations, éloquence vraiment dramatique; enfin, une gradation d'intérêt qui va croissant de scène en séène jusqu'au dénoûment. Voilà ce qui justifie Padmiration qu'on a eue dans tous les temps pour cet ouvrage, qui a servi de modèleà l'un des plusparfaits de la scène française , et que peut-être le seul Racine pouvait embellir encore et perfectionner.

Si l'on excepte l'épisode d'Ériphyle, si adroitement fondu dans la pièce française, et qui était nécessaire pour se passer du dénoûment que la Fable a fourni à Euripide, Racine d'ailleurs l'a fidèlement suivi dans tout le reste; et quel plus grand éloge en peut-on faire? Cette exposition , qui peut servir de modèle; ces combats de la nature et de l'ambition « qui forment le fond du caractère d'Agamemnon ; cette joie qui éclate à l'arrivée de la mère et de la fille, et qui est si déchirante pour le cœur d'un père; cette scène naïve et touchante entre Aga-

ANCIENS. — POÉSIE

memnon -et Iphigéme; cette nouvelle foudroyante apportée par Arcas , il VaUend à favtélpaur la «acrifier; cet hymeo d'Achilie faussement prétexté; fie désespoir de Clytemnestre qui tombe aux pieds «lu seul défenseur qui reste à sa fille; la Boble indignation du jeune héros dont le nom est si cruellemeat compromis ; les transports de Famour materna qui éclatent dans Clytemnestre défendant sa fille contre mi époux inhumain; la résignation modeste de la victime, et les prières attendrissantes qu'elle adresse à son père; toutes ces beautés, qui ont fait si souvent verser des lannes au théâtre français, appartiennent à celui d* Athènes, appartiennent à Raripide :«t quand il n'aurait pas d'autre titre, n'en serait-oe pas asseis pour mériter notre reconnaissance et notre vénération ?

L*Aefa9Ie d'Euripide est beaucoup pins modéré et plus maître de lui que celui de Raciue , et par conséquent moins tragique. H vient en effet avec ses Thessaliens, comme dans la pièce française, pour défendre Iphtgénie ; il combat la résolution qu'elle a prise de mourir : mais ce n'est pas avec cette impétuosité entraînante que lui donne Racine, avec cette violence prête à fout renverser, et qui sied si bien à un amant, à un guerrier. Ici Achille finit par céder en quelque soite à Iphigénîe; il se contente de dire que Taspect de.la mort peut la fiaiire changer de résolution, et qu'il sera près de Fautel avec ses soldats poor la défendre et la sauver.

Ce n'est point un reproche que je Êiis à Euripide : cbes lai Achille n'en doit pas faire davantage; il n'est pas amoureux; ce n'est pas son épouse qu'il défend. Elle se dévoue en victime, et il doit, suhrant ks moeurs du pays, respecter, à un certain point, son dévouement religieux. Mais , sans Blâmer Euripide, f aime à voir dans Racine le bouillant Achille allCT presque jusqu'à la violence pour sauver Iphigénie malgré elle.

On a reproché à Racine l'égarement de Clytemnestre, comme un petit incident dont il a eu besoin pour Ibndtt ^ pièce. Cette légère imperfection , n c'en est sue, n'est point dans la pièce grecque; mais ëi» est remplacée par un dé&ut qui, pour noiv du moins, serait moins excusable : c'est Ménélas qni , soupçonnant la fioiiblesse de son frère , arrache de force à l'officier d'Agamemnon la lettre quli porte. Ce moyen nous semblerait peu conforme à la dignité dn personnage ; et , de plus , il ne parait pas convenable de fiiire paraître là Ménélas., la première canse de tous les malheurs qui sont le sujet de la pièce. On serait blessé aujourd'hui de le voir reprocher durement à Agamemnon la répugnance trop juste ^piecelni-ci montre à sacrifier sa fiUe à la

vengeance de son frère. Ménélas est trop intéressé dans cette cause pour avoir le droit de la plaider. C'est peut-être la seule faute grave d'Euripide dans son ipMgénie; et Racine l'a corrigée. 11 a écarté Ménélas, et a mis à sa place Ulysse , qui , n'ayant d'autre intérêt que celui de tous les Grecs , est bien plus autorisé à combattre la résistance d'Agamemnon; et ce changement judicieux est encore une preuve de l'excellent esprit de Racine.

11 a mis aussi plus de force dan^ le rôle de Clytemnestre , et poussé plus loin les combats qu'dfe rend en faveur de sa fiûle. Dans Euripide , elle finit, comme Adiille, par céder en gémissant à la résolution de sa fille ; eHe entend les adieux que la jeune princesse fisit à ses compagnes , et la laisse sortir pour aller à Tautel. Il se peut que les mœurs grecques ne lui permissent pas d'en faire davantage ; mais, pour nous , il iraot mieux sans doute qu'elle ne cède qu'à la fiHce , et qu^elle ne reste sur la scène que parce que des soldats l'y retiennent.

Le 8u|et 01* Iphigénîe en Tauriâe, quoique vraiment tragique , n'est pourtant pas d*un intérêt si pénétrant ; et , quoique la pièce soit bien faite , elle produit moins d'effet que l'autre Iphtgénie, Il ne faut pas en juger tout à fitit par la pièce deGoimond de la Touche. Quoiqu'il ait imité la sage' simplicité de la pièce grecque, cependant il a tiré ses plus grands effets de l'amitié d'Oreste et de Pylade, et de ce beau combat qui fiiit de son troisième acte , l'un des phis théâtrals que l'on connaisse. Ce combat est à peine indiqué dai» Euripide. Pylade cède assez facilement à Oieste, parce qu'il se flatte de pouvoir le sauver , et avee beaucoup plus d'apparence de succès que dans la pièce française. Ce n'est point lé naufrage qui les a jetés en Tauride ; ils y sont abor« dés heureusement , et paraissent au commencement de la pièce, observant le temple dont ils veulent enlever la statue.

Pour l'exécution de leur projet, ild ont un vaisseau à la côte. D'ailleurs , le péril est inoins grand que dans notre ipMgénie. Thoas ne presse point le sacrifiée; il ne parait qu'au cinquième acte pour être trompé par la prêtasse, dent il n'a a«eune défiance , et qui , de conoext avee les Grecs , enlève la statne et la porte sur leur vaisseau. Thoas veut les poursuivre ; mais Minerve paraît et le lui d^end. A l'égard de la reconnaissance', elle se fait trèssimplement : Iphigénie, en présence de son frère , charge Pylade d'une lettre pour Oreste. Ore$te ,'dit Pylade, recevez la lettre de votre sœur. Nous voulons des reconnaissances graduées avec plus d'art > .

> On troQven dans les ptrtlM solyantes de ee Coun, où Ton traite de la tragédie moderne , de plna grands dévelop-

CODRS DE ITITÉHATCRE.

Le Cydope d*Eiiripide, qui n'est point une tragédie, n'estbon qu'à nous donner une idée d'un genre de spectacle en usage chez les anciens, et qu'on nommait le druane satyrique; non qu'il ressemblât en rien à ce que nous appelons la satire , mais parce que les satyres ou chèvre-pied^ en étaient les personnages principaux et nécessaires. Cette espèce de drame se rapprochait de l'origine de la vieille tragédie , lorsqu'elle n'était qu'une fête populaire consacrée à Bacchus, et représentée sur les tréteaux de Tbespis. On voit par le Cyclope, la seule pièce qui nous reste de ce genre , que c^était un mélange de sérieux et de bouffon, un amalgame bizarre et grotesque fait pour amuser la populace. Ces farces étaient fort de son goût ; car elles . faisaient toujours partie des solennités où l'on donnait des représentations théâtrales ; et l'on sait que les ^us grands écrivains, à commencer par Euripide et Sophocle, ne dédaignaient pas de descendre à ee genre monstrueux. Cela fait voir que dans Athènes, comme dans toutes les grandes villes, il fallait des spectacles pour les dernières classes du peuple, comme pour la classe plus instruite. Le sujet du Cychpe est l'aventure d'Ulysse dans la caverne de Polyphème , telle qu'elle est racontée dans l'Odyssée. On peut lire la pièce dans Brumoy , qui a eu la patience de la traduire tout entière >•

J'di parcouru tout ce qui nous reste dès deux grands maîtres de la scène grecque. Le dernier qui vient de nous occuper, Euripide y a beaucoup de pièces , comme on l'a vu, qui sont bien au-drasous de la renommée de l'auteur. Mais le rôle d'Andromaque dans la pièce de ce nom, celai d'Alceste, celui de Médée, plusieurs scènes des Troyennes, les trois premiers actes d'Hécube, ses deux JpMgé' nie, et surtout celle que Racine a transportée sur notre théâtre, sont les monuments d'un beau génie, et justifient les éloges qu'il a reçus des anciens et des modernes. Aristote l'appelle le plus tragique des poètes ; et comme nous avons peridu la plus grande partie de ses ouvrages, nous ne savons pas à quel point il pouvait mériter ce titre. On ne peut nier du moins que, dans ce qui nous a étéconsenoé, on ne trouve les scènes les plus touchantes du théâtre grec. U a excellé dans le pathétique attendrissant : c'est par ce seul endroit qu'il peut balancer tous les avantages que Sophocle a sur lui ; c'est par là qu'il a partagé les suffrages , quoique pourtant le plus grand nombre semble avohr donné la palme à

pements sur ces mêmes pièces grecqaes, comparées aax tmitaUoDS qa'on en a faites.

' Bramoy n'en a donné qa*an extrait. La tradocUoù entière est de Prévost. {Zbédtre grec , tome x , page sa, édiUon de 1787.)

ce dernier. Horace, qui n'est pas louangeur, l'appelle le grand Sophocle; Virgile en parle avec admiration. Il est certain qu'il n'a aucun des d^uts d'Euripide : on né voit chez lui ni duplidté d'action , ni prologues froids et inutiles, ni merveilleux mal eduployé, ni épisodes déplacés, ni invraisemblances, ni ces fautes multipliées contre la vérité, les convenanees et le bon sens ; ni ces froides sentences , ni ces ridicules déclamations contre les fenunes, ni ces longues et grossières disputes qui remplissent la plupart des pièces d'Euripide. Ses expositions sont belles, ses plans sages; son dialogue est noble « animé, soutenu : il a peu de langueur dans âi marche, et peu d'inutilité dans ses scènes. Son style est poétique, comme le drame doit l'être; il n'est jamais trop figuré, comme celui d'Eschyle; ni &miiier, comme celui d'Euripide; il est plein de mouvement et de pathétique, et le langage de la nature et l'éloquence du malheur sont souvent chez lui au plus haut point de perfection.

Nous avons vu que les grands exemples de la fatalité, les vengeances célestes, les oracles, l'abaissement de la puissance, l'excès des misères humaines, sont en général les pivots sur lesquels roule la tragédie antique. La nôtre s'est d'abord établie sur ces mêmes fondements; mais nous avons donné en même temps à l'art dramatique un ressort puis* sant et nouveau dans la peinture des passions. C'est un pas d'autant plu9 important, que notre religion ne nous fournit pas les mêmes ressources théâtrales que celle des anciens , et que l'intérêt produit par le spectacle des passions malheuoreuses est plus fort, plus varié, plus universel , que celui qui naft de la vue d'infortunes inévitables et extraordinaires, qui ne peuvent tomber que sur un petit nombre de personnes. Peu d'hommes craindront le sort d'ÛEdipeou d'Electre; mais tous peuvent être malheureux par leurs penchants, tourmentés par leur sensibilité. Nous avons donc étendu et enrichi l'art que les anciens nous ont transmis. Notre système dramatique est beaucoup plus vaste que le leur, et a produit une foule de beautés vraiment neuves, dont ils n'avaient pas ridée. Cependant, quoique nous sachions construire un drame beaucoup mieux qu'ils ne^isaient; quoique nous ayons à peu près créé cette sciencequi consiste à nouer iine intrigue attachante, et à suspendre le spectateur entre l'espérance et la crainte; quoique nous ayons mis bien plus de variété dans les objets de nos pièces , et bien plus d'habileté dans la manière de les conduire; enfin, quoique nous sachions beaucoup, gardons*nous de croire qu'ils ne puissent plus nous rien enseigner. Ils ont saisi la nature dans ses premiers traits : étu^

ANCIENS. — POÉSIE

dions ebes eoz oette Térité prédease, le foodement de tous les arts d'imitatioD, et que nos progrès mêmes tendeat à.nous faire perdre de voe. La simplicité des anciens peut instruire notre luxe ; car ce mot convient ascsez à nos tragédies, que nous avons quelquefois un peu trop ornées. Notre orgueilleuse délicatesse, à force de vouloir tout ennoblir, peut nous ûiire méconnaître le charme de la nature primitive, qui ne perdra jamais ses droits sur les hommes. CTest en ce genre que les Grecs peuvent encore nous être utiles. Il ne faut pas sans doute les imiter en tout; mais, dès qu'il s'agit de Texpression des sentiments naturels, rien n'est plus pur que le modèle qu'ils nous offrent dans leurs bons ouvrages. Cest là que jamais l'accent de l'âme, si cher à Ilionmie sensible , n'est corrompu ni par l'affectation ni par le £biux esprit. C'est, en un mot, la •deoee dont ils sont les véritables maîtres.

APPENDICE sua Là TRAGlblB L4TINE.

Les Latins ont tout emprunté des Grecs , comme nous avons tout emprunté des uns et des autres. La tragédie fut connue à Rome dans le temps de la seconde guerre punique. La langue n'était pas encore formée; mais la conquête de cette partie méridionale de lltalie qu'on appelait la Grande-Grèce, et surtout de la Sicile et de Syracuse, où les Denys et les Eliérons avaient fait fleurir les lettres grecques , conmiença à fiimiliariser les Romains avec I^ beaux arts, et à fafre naître le goôt de la poésie et de réioquenee. On sait quels progrès ils y firent dans h suite , et avec quel succès ils luttèrent en plus d'un genr« contre leurs maîtres. Accius et Pacuvîus, contemporains des Scipions , passent pour avoir été, diez les Romains, les premiers qui aient écrit des tragédies , que les édiles firent représenter. Le temps ne nous a laissé que les titres de leurs ouvrages et quelques fragments informes : c'en est assez pour voir qu'ils ne firent que transporter sur le théâtre de Rome tous les sujeu traités sur celui d'Athènes. Mais, moins heureuse que l'épopée, la tragédie n'eut pœnt de Virgile. Elle fut pourtant cultivée dans le beau sJède par des génies supérieurs : nous savons qu'Ovide fit une Médée, et César un Œdipe. Cicérras'était amusé à mettre en vers latins plusieurs pièces d'Euripide et de Sophocle, dont quelques lambeaux sont dtés dans ses ouvrages, teais les seules pièces qui soient parvenues jusqu'à nous sont •nus le nom de Sénèque. Elles sont au nombre de dix : I^radeJuHeux, Thyeste; les Phéniciennes on la TTUbaUde, Agamemnon, Hippolyte, OEi^pe, les Troyennes, Hercule au mont OEta, Médée, et OeUMvie. Excepté cette dernière, on voit, par les

titres mêmes, que toutes sont des imitations des Grecs. Les critiques les plus versés dans l'étude de l'antiquité croient qu' OFrfçpe, Hippolyte, Médée, et les lYayennes, sont de Sénèque le philosophe, qu'on a volilu mal à propos distinguer du tragique; et beaucoup de témoignages anciens, qui attribuent au même auteur le talent de la poésie , ainsi que celui delà prose, confirment cette opinion. On croit que les six autres sont de divers auteurs qui , dans la suite, firent passer leurs tragédies sous un nom accrédité , comme plusieurs auteurs comiques publièrent des pièces sous le nom de Plante. Ces sortes de fraudes étaient assez faciles dans un temps où il n'y avait point d'imprimerie. Il est sûr que les quatre tragédies que l'on prétend être de Sénèque sont meilleures que les six autres; et lademîère, Octavie, qui n'a pu êue composée qu'après le règne de Néron , puisque la mort de son épouse et son mariage avec Poppée en font le sujet, est évidemment de quelque mauvais poète qui a voulu faire la satire d'un tyran , et la publier sous le nom d'un des personnages célèbres qui avaient été ses victiines. Mais dans toutes ces pièces, et même dans celles qui passent pour les meilleures , on trouve en général peu de connaissance du théâtre et du style qui convient à la ' tragédie. Ce sont les plus beaux sujeto d'Euripide et de Sophocle , traduits en quelques endroits , mais le plus souvent transformés en longues déclamations du style le plus boursouflé. La sécheresse , l'enflure, la monotonie, l'amas des descriptions gigantesques, le cliquetis des antithèses recherchées, dans les phrases une concision entortillée, et une insupportable diffusion dans les pensées , sont les caractères dominants de ces imitations maladroites et malheureuses , qui ont laissé leurs auteurs si loin de leurs modèles.

Il ne firat pourtant pas croire que les pièces de Sénèque soient absolument sans mérite. Il y a des beautés, et les bons esprits qui savent tirer parti de tout ont bien su les apercevoir. On y remarque des pensées ingénieuses et fortes, des traits brillants , et même des morceaux éloquents et des idées théâtrales. Racine a bien su profiter de YHippolyte, qui est en effet ce qu'il y a de mieux dans Sénèque ; il en a prisses principaux moyens, et s'est rapproché de lui dans son plan beaucoup plus que d'Euripide. C'est d'après lui qu'il a feit la scène où Phèdre déclare elle-même sa passion à Hippolyte, au lieu que, dans Euripide, c'est la nourrice qui se charge de parier pour la reine. Le poëte latin eut donc le double mérite d'éviter un défaut de bienséance, et de risquer une scène très-délicate à manier ; et le poète français l'a imité dans l'un et dans

COURS DE LinéRàTURE.

Tautre. Il lui doit aussi Tidée de faire serrir Tépée d*HippoIyte de témoignage contre lui, et d*ameaer, à la fin de la pièce, Plièdre qui confesse son crime et l'innocence du prince, et se fait justice, en se donnant la mort ; ce qui vaut un peu mieux que la lettre calomnieuse de Phèdre, morte dans la pièce 'grecque, avant que Thésée arrive. EnGn, et c'est ici la plus grande gloire de Sénèque, il a fourni à Racine cette fameuse déclaration, l'un des plus beaux morceaux de la Phèdre française. Voici la traduction littérale, qui fera voir en même temps ce que Racine doit à Sénèque , et ce qu'il a su y ajouter. Phèdre se plaint du feu secret qui la dévore. Hip^ polyte lui dit :

« Je le vois bien : votre amour poar Thésée vous touw mente et vous égare.

Oui, Ifippolyte, tt est vrai, j'aime Thésée, tel qu'il étaitdaiu les joun de son printenipe , qoand OB lëiser dfiveC «èuvrait à peine séa jouea , lorsqn'fl vint attaquer le monatre de Crète dans les détours du labyrinthe , et qu'iia il lui servit de guide. Quel était alors son éclat 1 Je vois encore ses cheveux renoues, son teint brillant des couleurs de la jeunesse, œ mélange de force et de beauté. U avait le visage de cette Diane que vous adorez , ou du Soleil mon *«kml , ou plutAl U avait votre air. C'est à vous , oui , à vous qu'A ressemblait quand 0 charma la fille de son ennemi. C'est ainsi qu'il portait sa tète ; mais sa grSce négligée brUle encore plus dans sou fils. Votre père respire en vous tout entier, et vous tenek de votre nâèra l'ÀmazoDe Je ne sais quoi d'un peu farouche , qui mêle des grâces sauvages à hi beauté d'un visage grec. Ah I si vous fussies venu dans la Crète , c'est à Vous que ma s^ur aurait donné le fil seoounMe, etc. «

Ici fiait ce que Racine a imité. Quatre vers après, Phèdre parle sans ambiguïté , et se jette aux genoux d'Hippolyte. Les vers de Racine sont trop connus pour les citer ici; mais on peut se rappeler qu'il a joint beaucoup dUdées a celles de Sénèque , et surtout qu'ila fini le morceau eo portant l'égareaieQt de Phèdre au dernier degré; eu sorte que sa passion, même en se manifesfaiit davantage, a tou* jours un air de déluré; ce qui est beaucoup plus heureux que de finir, comme elle fait dans Sénèque, par un aveu formol de sa faiblesse , et par un mouvement qui en est la plus humiliante expression.

Ce n'est pas la seule obligation que Racine ait à Sénique. D*autres passages font voir qu'il Tavait beaucoup lu. Ces vers à^lphigéniej

La TheisaUe entière, on vaincue ou calmée , Letlios nièiiie euuquite «d attendant raimée, De toate autre valeur éternels monuments , If a sont (l'Achille oisif que les amusements ,

sont une imitation d*ttn endroit des Troyennes; et

il a pris dans la aaéme pièce un fort bon morceau du rôle de Pyrrhus dans son jéndromaque. On sait que le mai fameux de la Médée de Corneille est aussi tjré de la Médée latine. Crébillon a pris dans Thyeste plusieurs des traits les plus énergiques de son Atrétn Enfin, l'on trouve dans les Troyennes, une scène entière fort belle entre Agamemnon et Pyrrhus. Ce jeune prince demanda le sang de Polyxène, et le général s'efforce de lui faire voir toute l'horreur de ce sacrifice. Le discours d' Agamemnon est du ton de la vraie tragédie : mais il perdrait trop à n'être traduit qu'en prose.

On a cité plusieurs fois des sentences du même auteur, remarquables par un grand sens et par une tournure énergique et serrée, et quelques traits hardis de cette philosophie épicurienne qui était assez de mode à Rome, et dont Lucrèce mit en vers les principes, sans que personne songeât à loi en faire un crime. C'est dans une pièce de Sénèque que le chœur, qui est le personnage moral des tragédies, chantait ee vers.

Rien n*iist après la mort : la mort même n'est rieo ;

et ce deux autres, traduits par Cyrano dans son Jgrippine^

Une heure après ma mort, mon âme évanoole Sera ce qu'eue était une heure avant ma vie.

On n'est pas étotiné de ces exemples quand on se rappelle quelle liberté de penser régnait à Rome sur ces matières, et que tout ce que lea lois exigeaient , c'est que le culte public fût respecté. Vingt endroits d'Euripide, où ses personnages parlent très-librement des dieux, et rejettent toutes les fables qu'on en racontait, prouvent à la fois^ qu'il porta sur la scène la philosophie de Socrate, et quelquefois même mal à propos; et que les Grecs ne regardaient pas comme des objets de vénération toutes les traditions mythologiques qu'ils admettaient sur le théâtre. Brumoy remarque , avec raison , qu'il faut faire soigneusement cette dîstinetion lorsqu'on étudie leurs auteurs.

Les heureux larcins qu'on a faits à Sénèque font voir aussi que, comme poète, il n'est pas indigne d'attention ni de louange, mais le peu de réputation qu'il a laissée en ce genre, et le peu de lecteurs qu'il a, sont la preuve de cette vérité, toujoiurs utile à remettre sous les yeux de ceux qui écrivent, que ce n'est pas le. mérite de quelques traits semés de loin en loin qui peut faire vivre les ouvrages , et qu'il faut élever des monuments durables pour attirer les regards de la postérité.

ANCIENS. -- POÉSIE

Page 1