‹ Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 24 sur 88 · UVRE SECOND. - ELOQUENCE · texte numérisé non relu

UVRE SECOND. - ELOQUENCE

INTRODUCTION

Nous passons de la poésie à l'éloquence : des objets plus sérieux et plus importants , des études plus sévères et plus réfléchies vont remplacer les jeux de Fimagination et les illusions variées du plus séduisant de tous les arts. Ce n'est pas qu'ils n'aient tous entre eux des rapports nécessaires et des points de contact, par lesquels ils communiquent les uns avec les autres. Ainsi l'imagination , non pas , il est vrai, celle qui invente, mais celle qui peint et qui émeut, est essentielle à l'orateur comme au poète; et le poète , dans le plus vif accès d'enthousiasme , ne doit pas perdre de vue la raison. Mais celle-ci do-

mine beaucoup plus dans l'éloquence, et celle-là dans la poésie. En quittant Tune pour l'autre , nous devons nous figurer que nous passons des amusements de la jeunesse aux travaux de l'âge mûr ; car la poésie est pour le plaisir, etl'éloquence est pour les affaires. Les vers ne sont guèreun objet sérieux que pour celui qui les composé : ce qui fait son occupation est le délassement de ses lecteurs. Mais quand le ministre des autels annonce dans la chaire les grandes vérités de la morale , auxquelles l'idée d'un premier Être rémunérateur et vengeur donne une sanction nécesssaire et sacrée ; quand le défenseur de l'hinocenoe fait entendre sa voix dans les tribunaux ; quand l^homme d'État délibère dans les conseils

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

sur le sort dfls peuples; quand le dtoyeo plaide dans les assemblées légUlatives la cause de la liberté; quand le digne panégyriste du talent et de la Tertu leur décerne des éloges qui sont un encouragement pour lesunS) pour lesautresunreproche, et pourtous une instruction; enfin, quand le littérateur pbiknophe prépare dans le silence de la retraite ces léclamations courageuses qui défèrent les abus , les erreurs et les crimes au tribunal de l'opinion publique; alors réloque^ce, n*est pas seulement un art, c'est un ministère auguste, consacré par la vénération de tous les citoyens, et dont l'importance est Idie que le mérite de bien dire est un des moindres de Forateur, et qu'occupés de nos propres intérêts , phis que du charme de ses paroles, nous oublions rhomme éloquentpour ne volrquerhiomme vertueux et lebien&iteur de l'humanité.

C'est ainsi que s'établit cette admirable correspondance entre tout ce qu'il y a de plus grand dans l*bommo, la vertu et le génie; c'est ainsi que, par unkeurcux mélange, nos plus précieux intérêts tiennent à nos émotions les plus douces ; c'est ainsi que se révèlent à tout homme qui pense la puissance réelle et la véritable dignité des arts, et que les leçons de l'histoire et les événements de notre âge, le passé qui nous instruit, le présent qui nous afflige ou nous console, l'avenir qui nous menace ou nous rassure, tout se réunit pour nous rappeler un principe éternel , que la frivolité ne comprend pas assez pour y croire, que les hommes pervers et puissants comprennent trop bien pour ne pas le craindre , et que la raison a trop su apprécier pour ne le pas répéter sans cesse : je veux dire que l'ignorance , le préjugé e< l'erreur, sont en tout genre les plus cruels ennemis des nations, et que les comnaisances les lumières, les talents , sont en effet leurs derniers protecteurs et les vrais instruments de leur salut et de leur félicité.

En présentant les arts de l'esprit sous un point de vue si imposant , je ne prétends point dissimuler combien ils ont souvent dégénéré àd leur noble institution. Toutes les choses humaines ont deux faces ; mais réquité demande que l'une des deux ne nous fesse pas perdre l'autre de vue. Les arts et les talents sont comme toutes les autres espèces de puissances : les plus respectables en elles-mêmes peuvent élre les plus odieuses et les plus avilies, ou par la né^gence qu'on y apporte , ou par l'abus qu'on en

Cût.

L'âoquencedansun cardinal de Retz a été le fiéau de r État; mais dans un l'Hospital, un Matthieu Mole ( pour ne parier encore ici que des siècles passée), c'était la sauvegarde du peuple. Misons la

même distinction dans un ordre de choses moins élevé, et nous, nous n'aurons point l'injustice de déprécier l'art d*écrire, parce qu*il est devenu pour tant de gens un métier malheureusementtrop fecile. C'est là, puisqu'il faut le dire, le principe de toute dégradation , et le prétextedont se servent la vanité et l'envie pour rabaisser ce qui doit être honoré. Les rhéteurs et les déclamateurs des écoles romaines étaient des pédagogues vulgaires ; mais un Quintilien, qui pendant vingt ans eut l'honneur, unique dans Rome, de tenir aux frais du gouvernement uneécole publique d'éloquence et de goût; un Quintilien, qui a transmis ses leçons à la dernière postérité , en a mérité l'hommageet la reconnaissance. Un froid panégyrique d'un homme médiocre , composé par un médiocre écrivain, peut n'être qu'une amplification de collège; mais l'oraison funèbre d'un pasteur vertueux * , prononcée par un évêque digne d'être son élève ; mais l'éloge de Mare-Aurèie , composé par un orateur philosophe; mais le beau plaidoyer où l'avocat général Servan associa la cause de tout un peuple d'opprimés à celle d'un protestant, et la fit triompher; mais plus d'un ouvrage de nos jours , où la plus riche éloquence n'a servi qu'à développer les plus importants objets de la législation et du gouvernement; ces grandes et belles productions, j'ose le dire, ne sont pas proprement des livres, mais des lois , des bienfaits , des exemples, des monuments : et si , dans ce genre comme dans tout autre, on a reproché trop souvent aux hommes une justice tardive, je cfois m'honorer, ainsi que vous, en vous offrant l'occasion de devancer rhomnuige de nos neveux et la voix de l'avenir.

Si l'éloquence est si importante dans son objet, si noble dans ses motifs « si utile dans ses travaux , ne dédaignons pas la science qui lui sert de guide et d'introductrice, la rhétorique; ne nous fiiisons pas scrupule de revenir un moment sur ces premières notions, qui sont le plus souvent pour la jeu* nesse un passe-temps plutôt qu'une instruction , et qui peuvent être aujourd'hui plus fructueuses pour des esprits plus formés. C'est la connaissance des premiers principes bien développée et bien conçus qui nous met à portée de mieux sentir le mérite de ceux qui ont su les appliquer.SouvenonsHdous, pour me servir d'une comparaison de Quintillen , que la voix du plus grand orateur a commencé par n'être que le bégayement de l'enfance , et nous ne mépriserons pas les premières traces quijnarquent la route du génie. Quand la magie des décorations

* Celle de M. Léger, enté de Satot-André dei Aroi, ffiMe ptt KHI élève et ton anl, rétéqoB d» Senes.

COURS MS LITTÉHATURE.

théâtrales nous représente lajnajestéd'un temple, la pompe d*un palais, la verdure d'un bocage, nos yeux sont enchantés de ce spectacle; mais pour leur feiire cette agréable illusion, il a £dlu d*abord étudier les effets de la perspective, le jeu de la lumière et des ombres, et le prestige des couleurs.

Je m*étai8 j)roposé d'analyser avec vous la rhétorique d'Aristote; mais plusieurs raisons m'en ont détourné. D'abord les quatre livres qu*il a corn* posés sur cette vaste matière, et dont te dernier, adressé à son disciple, Alexandre, n'est qu'un résumé des trois premiers , sont un traité de phflosophie, plus encore que de l'art oratoire. Aristote , se fondant sur ce que ceux qui avaient écrit avant lui sur le même sujet en avaient trop négligé la partie morale , embrasse celle-ci de préférence, et d'autant plus qu'elleétait analogue à sa manière de considérer les objets. Accoutumé à généraliser toutes ses idées , il applique à la rhétorique la méthode des universaux. Ainsi, par exemple, à propos du genre déHbératif , qui roule particulièrement sur la discussion de l'utile et de l'honnête , il passe en revue tous les rapports sous lesquels les actions humaines peuvent ^e ou honnêtes ou utiles; à propos du genre judiciaire, il examine la nature des preuves, la vraisemblance ou l'invraisemblance, le réel ou le possible, la manière d'accuser ou de défendre, d'émouvoir dans le cœur des juges les différentes passions qui peuvent les déterminer, comme la haine ou Tamour, indignation ou la pitié. Mais il traite toutes ces matières avec l'austérité d'un philosophe qui veut d'abord que l'on songe àêtre un bon moraliste avant d'être orateur. C'est là, sans doute, une excellente étude pour celui qui, se destinant à cet emploi, veut asseoir son art aur une base solide , et connaître bien tous les matériaux qu'il doit mettre en œuvre. Mais , vous le savez , ce n'est pas là ce qui doit nous occuper. Il ne s'agit point ici de former des orateurs ni des poètes, mais d'acquérir une idée juste de la belle poésie et de la sainte éloquence. Nous n'enseignons point à broyer les couleurs ni à-tenir le pinceau , mais à voir, à juger, à sentir l'effet et l'exprès^ sion du tableau, et le mérite du peintre. A T^ard des moyens que l'artiste emploie et des principes qu'il doit suivre, il suffit qu'ils ne nous soient pas étrangers : c'est à lui seul à les approfondir pour les pratiquer. Quintilien lui-même, dans ses Institutions oratoires, se contente d'indiquer les différentes parties de l'art et d'y joindre les préceptes du goût. Il renvoie auxécoles ceux qui veulent en savoir davantage. Son ouvrage, rempli d'esprit et d*agrémeift, est celui qui nous convient, et c'est avec lui que nous allons revenir sur les éléments de fart

oratoire , dont nous ne prendrons que ce qu'il nous faudra pour lire ensuite les orateurs avec plus déplaisir et plus de firuit , et nous famtlîariser avec cette partie du langage didactique qu'il n'est pas permis d'ignorer quand on a reçu quelque éducation.

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