CHAPITRE L — Ânalifse des IntUUOUnu oratoires de QuMUien
SBcnoif PBEinÈRB. — Idées géoérales sur les premières étades, sur rwiseignemeat, sor les règles de Fart
Si quelque chose peut donner un nouveau prix à ce livre immortel, c'est l'époque où il fut composé : c'était celle de l'entière corruption du goût; et ce qu'entreprit Quintilien fait autant d'honneur k son courage qu'à ses talents. Né sous Claude, il avait vu finir les beaux jours de l'éloquence, longtemps portée à son plus haut degré par Cîcéron et Hortensius, et soutenue ensuitepar Messala et Pollion, mats bientôt prjécipitée vers sa décadence par la fouie des rhéteurs qui ouvraient de tous côtés des écoles d'un art qu'ils avaient dégradé. H faut avouer aussi que la chute de la république avait dû entraîner celle des beaux-arts. L'éloquence qu'on nomme délibérative, celle qui traitait des plus grands objets dans le sénat ou devant le peuple , était nécessairement devenue muette, lorsqu'il ne fut plus permis à la liberté de monter dans la tribune , et lorsque , dans un sénat esclave , il ne fut plus question que de déguiser avec plus ou moins d'esprit la bassesse des adulations que l'on prodiguait au despote, dont la volonté était la première des lois, ou d'envenimer avec plus ou moins d'art les lâches accusations que des délateurs à gages intentaient contre quelques dtoyens vertueux que le regard ou le sileace du tyran avait désignés pour victimes. Il y avait eoicore des tribunaux , mais ils se sentaient , comme tout le reste, de la dépravation générale. Les grandes affaires ne s'^y traitaient plus : il ne s'agissait plus d'y déférer un Verres, un Clodius, à l'indignation publique ; on n'y portait que ces controverses obscures où les avocats songeaient plus au gain qu'à la renommée. Ce n'était plus le temps où Je barreau était la première arène ouverte au talent qui voulait se faire connaître ; où les défenses et les accusations judiciaires étant un des grands moyens d'illustration , les hommes les plus considérables de l'État ne demandaient qu'à se signaler de bonne heure en dénonçant d'illustres coupables, en défendant des accusés contre les plus pmssants adversaires ; où une ambition honoràbte cherchait des inimitiés éelatàhtes* I/art dfiB orateurs n'était plus qu'un métier
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
de joriMonmlte et d'arocat. L'étoqnenee s'élève oa 8*abâisae es proportion dés objets qu'elle traite, et do théâtre où elle s*exerce. Ainsi, pour se faire remarquer dans cette lice obscure , on eut recours à de petits moyens. Les minces ressources du belesprit , la puérile affectation des antithèses , la froide profusion des lieux communs, le ridicule abus des figures ; en un mot , toute l'afféterie d'un art dépravé qui veut relever de petites choses :^ voilà ce qu'on admirait dans cette Rome, autrefois la rivale d'Athènes. Les déckanatiatu « des écoles avaient achevé de fout gâter. On appelait de ce nom des discours sur des sujets feints, qui étaient les exercices journaliers des jeunes étudiants. Ces sortes de discours prononcés publiquement par les maîtres de rhétorique, ou par leurs écoliers, avaient une vogue incroyable. On se portait en foule à cette espèce de spectacle, le seul qui offrit du moins le fantôme de r éloquence è ees mêmes Romains qu'elle ne pouvait plus appeler au barreau ni aux assembléesdu peuple. Comme les sujets communs des diseussions judîdaiies ne paraissaient pas aux rhéteurs assez intéressants pour y faire briller leur esprit et piquer la curiosité, ils imagiuaient à plaisir les questions les pins bizarres , les causes les plus extraordinaires , et telles qu'elles ne pouvaient que très-rarement se présenter dans les tribunaux. Nous avons encore des essais de ces controverses imaginaires; les uns de Sénèque, le père du philosophe : d'autres trèsfaussement et très-ridiculement attribués à QuinUlien. En voici quelques-uns du premier qui peuvent faire juger des autres. — Premier sujet : La loi ordonne que celui qui aura violé une fille libre soit condamné à la mort ou à Tépouser sans dot. Un jeune homme en viole deux dans une nuit. L'une veut l'épouser, l'autre demande sa mort. Plaidoyer pour l'une et pour l'autre. — Second sujet : La loi ordonne qu'une vestale coupable d'une faiblesse sera précipitée du haut d*un rocher. Une vestale accusée de ce crime invoque Yesta, se précipite et n'en meurt pas. On veut lui faire subir le même supplice une seconde fois. Plaidoyer pour et contre. — Troisième sujet : La loi permet à quiconque surprendra sa femme en commerce adultère avec un homme de les tuer tous les deux . Un soldat qui avait perdu ses deux bras à la guerre surprend ainsi sa femme, et, ne pouvant lui-même se faire justice, il donne ordre à son fils de percer de son épée les daix coupables. Le fils le refuse, et le père ledéshérite. La
cause est portée en justice : plaidoyer pour le père et pour le fils.
Voilà les frfvoles jeux d'esprit oh les rhéteurs et leurs disciples épuisaient toutes les subtilités de la dialectique et toutes les finesses de leur art. Qu^arrivalt-il? C^st que les jeunes gens, après avoir passé des années entières à exalter leur imagination, et à se creuser la tête sur des chimères, arrivaient au barreau presque entièrement étrangers aux affaires qui s'y traitaient, et au ton qu'elles exigeaient. C'étaient de froids et pointilleux sophistes, et non de bons avocats; encore moins de grands orateurs : car on imagine bien que le style de ces compositions bizarres se ressentait du vice des sujets :' rien de vrai , rien de senti , rien de sain ; des raisonnements captieux, des pointes, de faux brillants, des tours de force , c'est tout ce qu'on remarque dans ce qui nous reste de ces étranges plaidoiries. Tout l'esprit qu'on 7 a perdu ne vaut pas une page de Cicéron ou de Démosthènes.
C'est de là qu'e t venu parmi nous Fusage d'appeler dédamation, en vers ou en prose, ce défaut, aujourd'hui presque général , qui consiste à exagérer ambitieusement les objets , à s'échauffer hors de propos , à se perdre dans des lieux communs étrangers à la question. Dans tous ces cas, plus on veut élever et animer son style , plus on le rend déclamatoire; parce qu*au lieu de montrer un orateur rempli de son sujet, ou un personnage pénétré de sa situation , on nous montre à peu près ce même jeu d'esprit qui était propre aux anciens déclamateurs. Malheureusement il parut h cette époque un écrivain célèbre, qui, ayant assez de mérité pour mêler de l'agrément à ses défauts, contribua beaucoup à la perte du bon goût. Ce fut Sénèque , qui , né avec beaucoup plus d'esprit que de véritable talent, était plus intéressé que personne à ce que l'esprit ttnt lieu de tout, et qui trouva plus commode de décrier l'ancienne éloquence que de chercher à l'égaler. Il ne cessait, dit Quintilien, de se déchaîner contre ces grands modèles, parce qu'il sentait que sa manière d'écrire était bien différente de la leur, et qu'il se défiût de la concurrence. Son style haché, sentencieux, sautillant, eut aux yeux des Romains le charme de la nouveauté , et ses écrits eurent une vogue prodigieuse , que sa longue faveur et sa grande fortune durent augmenter encore. Pour être à la mode, il fallait écrire comme Sénèque.
* On les DomiBilt tlnst , iMffoe que «s disooars étaient déetamés dans let éootes ay«e emphase; et s*ezercer chei Ml an débit et à l'acUon oratoln t'appelait aonl déelamer,
« Rien n'est ai dangereux, dit jndideusemenl l'abbé Gédoyn , qœ Fesprit dana on écrivain qui n*a point de goAt Les traits de lOmière dont il brille ftappcnl les yeux de
COURS D£ UTTÉBATUBB.
tout le monde, a ses âé&uto ne sont remmiuée que d*m petit nombre de gens sensés. »
Us n'échappèrent point à Quintilien, qui conçut le projet courageux de faire revivre la saine éloquence décrédltée , et delà faire rentrer dans tous ses droits. Il commença par la plus efficace de toutes les leçons, mais la plus difficile de toutes, Texemple. Il parut au barreau avec éclat ; et ses plaidoyers , que nous avons perdus, furent regardés comme les seuls qui rappelassent le stède d'Auguste. On retrouva, on reconnut avec plaisir cette diction noble , naturelle, intéressante, qui, depuis si longtemps, était oubliée. Son livre des Causes de la com^ffUon de i'Éh^ guence, qui ne nous est pas parvenu , oavrit les yeux des Romains; car il y a toujours un grand nombre d'hommes désintéressés qui sont dans l'erreur sans y être attachés, et qui nederaandent pas mîeiu que de voir la lumi^ quand on la leur présente. On vit dans Quintillen le restaurateur des lettres. On se réunit pour l'engager à enseigner publiquement un art qu'il possédait si bien, et on lui assigna des appointements sur le trésor public, honneur qu'on n'avait encore fait à personne. L'empereur hii confia l'éducation de ses neveux, et le décora des ornements consulaires. Quintillen , pour mieux répondre à la confiance età l'estime qu'on lui témoignait, renonça aux exercices du barreau , quelque attrait et quelque avantage qu'ils lui offrissent , et se consacra pendant vingt ans adonner des leçons à la jeu^ nesse romaine. Cest dans la retraite qui suivit ce long travail qu'il composa ses InsUtulions oratoires : il avait alors près de soixante ans. L'antiquité nous a transmis son nom avec les plus grands éloges , et Martial l'appelle la gloire de la toge romaine :
Gloria Momatut, QumHUanê, togtt,
Mais son plus bel éloge est sans contredit son ouvrage.
Il est divisé en douze livres. Il prend l'orateur dès le berceau , et dirige ses premières études. Les idées générales qui remplissent les deux premiers livre? sont, pour les parents et les maîtres, même en mettant à part le dessein particulier de l'auteur, d'excellents principes d'éducation. Il combat victorieusement ceux qui prétendent qu'il ne faut appliquer un enflant à aucune espèce d'étude avant l'âge de sept ans.
« J'aime mienx , dit-il , m'en rapporter à oenx qol ont «m , avec Chrysippe , qu*il n'y avait dans la vie de rhomme aucun temps qui ne demandât du soin et de la culture. Qui empêche que, dès le premier Age, on ne cultive Tesprit des enâots comme on peut cultiver leurs mœurs? Je sais bien qu'on fera plus, dans la suite, en un an, que l'on ji*aara po ftire dncant tout le temps qui a précédé ; mais II
me paraît néiBBMiéns que cenx qui ont tant ménagé ks enfants ont prétendu mrtnagfi' enooce plus les mattres. Apvès touty que veut-on que fksse un enfant depuis qu'il com* menoe à parler? car enfin il faut bien qu*il Iksse quelque chose; et si l'on peut tirer de ses premières années quelque avantage , si petit qu'O soit , pourquoi le né^iger ? Ce que l'on pourra prendre sur l'enfance est autant de gagné pour r4gequisuit.Ilen est de même de tous les tempe de la vie. Tont oequ'H &ot savoir, qu'on l'apprenne toi^ours de bonne henre : ne sonfirons point qu'mi ei^t perde ses premièras années dans l'habitude de l'oisiveté. Sonneons qne povr ces premières études il ne fkat que de la mémoire, et qoe non seulement les enfiuits en ont, maia qu'ils en ont mêoM beaucoup plus que nous. Je connais trop aussi la portée de chaque Age pour vouloir qu'on tourmente d'abord un enfknt, et qu'on lui demande plus qu'il ne peut. Il faut se garder surtout de lui fkve hair l'instruction dans un temps où il ne peut encore l'aimer, de peur que le dégoût qu'on lui aura une Ibis fait sentir ne le rdkite pour toujours. L'étude doit être un Jeu pour loi. Je veux qu'on le prie, qn'on le loue, qu'en le caresee, et qu'il soit loi^joiirs bien aise d'avoir appris ce que l'on veut qu'il sadw. Qoelqae> fois, ce qu'A râfosera d'apprendre, on rensaipiera à on autre; c'est le moyen de piquer sa jalousie. H voudra le surpasser, et on lui laissera croire qu'il a réussi. Cet Age est fort sensible à de petites récompenses; c'est encore une amorce d(mt il faut se servir. Voilà de bien petits préceptes pourun aussi grand dessein que cehii que je me suis proposé : mais comme les corps les pins robustes ont en de fUbles commencements, tels que le lait et le berceau, les études ont aussi leur enftnce. »
Ceux qui ont lu Èmiie croiront entendre Rousseau : on indique ici les idées qu'il a si bien développées. Mais il y en a une sur la mémoire, qui est d'une telle importance que je ne puis m'empécher de m'y arrêter. Ce que dit Quintilien de celle des enfants est encore plus vrai de celle des jeunes gens, et, par malheur, nous savons trop tard quel trésor nous avions alors à notre disposition, et combien il importe de s'en servir dans le temps. Soyons bien assurés que, dans tout ce qui regarde la mémoire et l'intelligence, il n'y a rien dont on ne soit capable depuis dix ans jusqu'à trente : c'est alors qu'on peut tout apprendre et tout retenir. Les organes , encore neufs , ont tant d'aptitude et d'énergie ! la tête est si saine et le corps si robuste ! toutes les idées sont si fraîches ! toutes les perceptions si vives ! toutes les images d présentes! Et c'est pour cela, peut-être, que le temps , à cet âge , paraît si long : c'est que tout fait trace dans notre esprit , et que le passé nous est toujours présent. Cette foule de sensations qui ont marqué tous les instants de la durée nous a laissé comme une longue histoire qui nous semble ne devoir pas avoir de fin. Mais à mesure que nos organes s'altèrent , la multiplicité des objets commenee à y mettre de la confusion ; l'attention soutenue, le
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long trayait, nous deviaouml plus difficiles; les disUacUons soni plos firéqtteBtes, et les délassements plus nécessaires. SMl était permis raisonnableœent de se plaindre 4^an ordre de choses qui , sans doute, de quelque manière qu'on l'envisage, n'a pu être que ce qu'il est , on serait tenté de murmurer contre la nature, qui, d'ordinaire, augmente en nous le désir d'apprendre et de connaître, lorsque nous en avons moins de moyens. Il semble que dans la jeunesse elle nous aveugle sur nos propres ûcultés, et permette aux passions de nous en dérober le regret. Ce n'est pas que, dans la maturité, resprit n'ait toute sa force pour produire, mais il en a bien moins pour apprendre. L'homme né avec la plus heureuse mémoire s'étonne, à quarante ans , d^étre obligé de lire deux et trois fois ce qu'à vingt une seule lecture rapicte aurait gravé dans son souvenir. Cette altération des facultés intellectuelles nous est d'autant plus sensible que c'est celle à laquelle on s'attend le moins. Tout nous avertit de bonne heure de la faiblesse de nos sens, mais on est longtemps accoutumé à faire à peu près ce qu'on veut de son esprit. Nous avons dans nous je ne sais quel sentiment qui nous porte à croire que les or« ganes de la pensée ne doivent souffrir aucun affaiblissement; et, quand on vient à s'éprouver, on s'étonne, on s'indigne, pour ainsi dire, de sentir échapper une force qu'on avait crue impérissable. Elle ne Test pourtant pas ; et ceux qui ont apporté en naissant ce goût des connaissances que souvent les séductions de la jeunesse font négliger, et qu'on remet à satisfaire dans un autre temps, ne sauraient trop se redire que c'està la première moitié de notre vie qu'appartiennent particulièrement cet inappréciable don de la mémoire, et que c'est alors qu*il en faut foire usage, si l'on ne veut passer l'autre moitié à le regretter.
Quintilien examine une autre question qui revient eneore tous les jours, et sur laquelle les avis sont partagés : Si l'éducation domestique est préférable à edie des écoles publiques. On trouve chez lui les mêmes objections et les mêmes réponses qu'on fait aujourd'hui. Il décide pour l'éducation des classes, et sa principale raison, qui paraît assez fondée, d'est qa'il faut de bonne heure aeooutumer les jeunes geos à vivfe en société. Ce motif, qui bien examiné , peut s'appliquer à toutes sortes de personnes , est décisif surtout pour celui qui se destine au barreau.
« Qoe oèlal» dit-il^ qui doit vivre an rallieo de la mullilfldeeldMilegffiidjoar d'on théâtre pobUc, s'habitue de bonne heoreàDe pas craindre l'aspect des hommes; qn'on ne le laisse point pâlir dans l'ombre de la solltade. Il faat qotf son esprit s'anime et s'élève, au liea qoe dans la re-
tnite il contracte one aorte de langoeor, y se couvre d'oie espèce de fouille , on bien il s'enfled'one vaine confiance en Im-mème; car celui qui ne s'expose point à être ooaaparé
aox autres juge toiigoiuns trop ûiveraUemeat de lui ^ensuite» quand il fiiut hasarder en public le fruit de ses études, le grand jour le blesse : tout est nouveau pour lui , parce qu*tt a eu le tort d'étudier seul avec lui-même ce qu'il devait pratiquer aux yeux de tout le monde. »
A cette raison , qui est relative au disciple , Quintilien en ajoute une qui regarde le maître. Il pense que celui-ci ferait toujours beaucoup mieux dans une école fréquentée que dans une maison pardoulière.
« Un maître quin'a qu'on en&nt à instruire ne doniwra jamais k ses paroles tout le poids, tout le feu qu^elles auraient s'il était animé par une foule d'auditeurs; car la force de l'éloquence réside principalement dans Tàme. 11 fimt , pour que notre âme soit puissamment affectée , qu'elle se fiMse de vives images des choses , et qu'elle se transforme pour ainsi dire dans celles dont nons avons k parler. Or, plus eBe est par éHeHUème noUe et élevée, et plus die a besoin d'être ébranlée par on grand spectacle. Cest alon que la louange loi ftit prendra nn essor plos haut, que l'eflort qu'elle &it lui donne un élan plos vif, et qu'elle ne oonçoil phis rien que de grand. An contraire, on sent je ne sais quel dédain d'abaisser à un seul auditeur ce suUime talent de la parole, qui coûte tant de soins et de travaux , et de sortir pour lui seul des bornes du langage ordinaire. Qu*on se représente en effet un homme qui prononce un discours avec le ton , les gestes , les mouvements , la chaleor, la fktigne d'un orateur, et tout cela pour une personne qui Péooote : ne ressemblera-t-fl pas à on insensé? Si Tonne devait jamais parler qu'en particulier, il n'y aurait point d'éloquence parûii les honunes. »
Ce qu'on vient de dhrede celui qui parle est aussi vrai de celui qui écoute. Dans l'un et l'autre cas , on est moins bien seul qu'en société ; et cette observation est ici , ce me semble, d'autant mieux placée qu'elle peut servir de réponse à une objection que quelques personnes avaient d'abord faite contre cet établissement si honorable aux lettres, et à qui votre approbation*, manifestée par des témoignages si flatteurs, promet cette stabilité qui seule peut le rendre national. On a dit que tout ce qu'on entend dans ce Lycée pouvait se lire dans le cabinet avec tout autant de fruit. J'oserais croire au contraire (et cette opinion est fondée sur la nature même et sur l'expérience), que si nous sommes assez heureux pour être de quelque utilité , elle doit être ici plus certaine et plus étendue que partout ailleurs. Je connais tous les avantages de la lecture particulière, surtoutdans les matières abstraites, qui exigent beaucoup de méditation; mais pour celles que nous traitons ici , qui généralement ont plus besoin d'être bien saisies que longtemps approfondies; qui
COURS DE UrTÉRATURË.
sont plus £Biite8 pour donner du menvemeat à Tesprit que pour le condamner au travail; oette forme des assemblées publiques, et cette habitude des mêmes exercices me paraît préférable à tous les autres. En ce genre, l'oreille vaut mieux que l'œil pour retenir et arrêter la pensée. Les sensations sont phis vives quand elles ne sont pas Solitaires , elles sont plus sûres quand elles paraissent confirmées par tout ce qui nous environne ; l'attention de chacun est soutenue par celle des autres : ce qu'on a senti «n commun laisse une trace plus profonde. Chacun remporte des idées acquises qu'il compare à loisir avec les siennes, et il se fait en quelque sorte un tra- ▼ttl général et simultané de tous les esprits, qui tourne tout entier au profit de la raison et de la vérité.
Quintilien fait passer son élève par tous les genres d'instruction qui doivent occuper les premières années, et précéder l'étude de l'éloquence. Il-le met d'abord entre les mains du granunairien, qui doit lui apprendre à parler, à écrire correctement sa langue, à lire les poètes grecs et latins, à connaître les règles de la versification , à sentir le charme de la poésie, à prendre une idée générale de l'histoire. Il veut de plus qu'il ne soit pas étranger à la musique ni à la géométrie , afin que l'une lui forme l'oreille et lui donne le sentinqent de l'harmonie , et que l'autre l'accoutume à la justesse et à la méthode. Il sent bien qu'on sera étonné de tout ce qu'il demande de l'élève qu'il veut préparer à l'éloquence. Mais il ne fait en cela que répéter ce que recommande Cioéron dans son Traiié de l'Orakur, et se justifie comme lui, en disant qu'il ne se règle sur aucun de ceux qu'il connaît, mais qu'il veut tracer le modèle idéal d'un orateur accompli, tel qu'il Fa conçu : dût-il ne jamais exister, chacun du moins en prendra ce dont il est capable et ira jusqu'où il peut aller. On s^attend bien qu'il n^omet pas la politique ni la jurisprudence,'sans lesquelles on ne peut traiter ni les affaires de l'État ni celles des particuliers. Il prévoit qu'on se récriera sur la multitude des connaissances qu'il exige. Il faut voir les raisons et les exemple$ dont il s'appuie, et dont le détail nous mènerait trop loin de notre objet. Mais Tespèce de péroraison qui termine ce morceau et finit son premier livre , vous fera d'autant plus de plaisir, que vous verrez combien l'auteur était pénétré de cet amour des arts , et de ce noble enthousiasme sans lequel il esr impossible d'y exceller, ni de les faire aimer aux autres.
« Avouons que nous grossissons les difiicottés pour excuser notre indolence. Ce n'est pas l'art que nous aimons : nous ne voyons pas dans L*éloquenoe telle que je l'ai con-
çue, e'est-à-dbe inséparable de la vertu ; noos n*y voyons pas lapins belle, la plus honorable des choses hnmaines : noas n*y cherchons qn'un VU et sordide t^C/ Eh bien! que, sans tous les talents qœ je demande, on se' &sse écouter au barreau, qu'on poisse m^me s'y enrichir, j'y consens; mais celui qui aura devant les yeux cette image dirine de l'éioqoence , qu'Euripide a si \àm nommée la souveraine des ûmes , celui-là n'en verra pas l'avantage «t le fruit dans un salaire alqect , mais dans rélération de ses pensées , dans les JooJseanoes de son âme , jouissances continuelles et bidépendantesde la fortune. 11 donnera volontiers aux arts et aux sciences le temps que l'on perd dans l'oisiveté , dans les jeux , les spectacles , les oonversatloos frivoles, le sommeil et les festins, et trouvera plus de douceur dans les études de l'homme de lettres que dans tous les plaisirs de l'ignorance ; car une proridenœ bien&isante a voulu que nos occupations les plus honnêtes fussent aussi les plus satisAiaantes et les plus douces. »
A l'égard des auteurs qu'il faur mettre les premiers entre les mains des jeunes gens, c'est une question qui ne lui paraît pas difficile à résoudre. Ce n'est pas que de son temps il n'y eût des gens qui prétendaient que les auteurs les plus médiocres étaient ceux qu'il convenait de faire lire les première ; et cette opinion a été renouvelée de nos jours*. Le prétexte de ce frivole paradoxe , c'est que la première jeunesse n'est pas àportéedesentir toutes les beautés des écrivains supérieurs. Non : mais elle est trèssusceptible de se laisser séduire par le mauvais goût avant de connaître le bon -, et pourquoi l'exposer à ces impressions trompeuses qu'on n'est pas toiijours sûr d'effacer? Le précepte de Quintilien est fort simple, et n'en est pas moins bon.
« Mon avis est qu'il (sut lire les meilleurs auteurs dès le commencement, et toqjours. »
Mais il donne d'abord la préférence à ceux qui ont écrit avec le plus de netteté. Il préfère, par exemple, Tite-Live à Salluste ; mais il place avant tout Cicéron, et après lui ceux qui s'en rapprocheront le plus. Il ajoute :
« Il est deux excès opposés dont il faut également se garder. Ne souffrons pas que le maître, par une admIratioD aveugle de nos antiquités , laisse les enfants se rouiller dans la lecture de nos vieux auteurs , tels que les Grecques , Galon, et autres du mènie temps : ils y prendraient une manière d'écrire dure , sèche , et barbare. Trop faibles pour atteindre k la ibroe des pensées , et à la noblesse des sentiments , Us s'attacheraient à l'expression , qui sans doute était bonne alors, mais qui ne l'est plus aujourd'hui ; et, contents d'imiter ce qu'il y a de défectueux dans ces grands hommes , Ils seront assez sots peur croire qu'ils leur ressemblent. D'un antre c6té, il faut prendre garde qu'ils ne se passionnent pour les modernes, au pohit de mépriser les
> Dans le Uvre Intftolé .4dèle ei Thiodcft, ou i^Urts V Éducation t par madame de Genlil.
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i» et d'aimer dans les écrivains de nos jours josqa'à leurs défauts t jusqu'à celle profusion d'ornements qui énerve le style. Gardons-nous qu'ils ne se laissent séduire par cette sorte de luxe et de mollesse, qui les flatte d'autant plus qu'elle a plus de rapport avec la faiblesse de leur âge et de leur Jugement -Quand ils auront le gpAt formé, et qu'ils seront capables de s'en tenir à ce qui est bon , ils pourront tout lire indifféremment, anciens et modernes, de manière qu'ils prendront des ons la fiiroe et la solicité, puigée des ordures d'un siècie ^ossier, et des autres cette, él^gsnoe, qui est un mérite réel lorsqu'elle n'est pas fa^ dée. Car la nature ne nous a pas fiiits pires que nos aïeux ; noais le temps a changé notre goût; et, trop amateurs de ce qui flatte , nous avons porte le rafSnonent et la délicatesse plus loin qu'il ne fiyiait. Aussi les anciens ne nous ont pas tant surpassés par le génie que par les principes. »
On voit oombien ceux de Quintilien étaient métrés et réfléchis, combien il était digne de la place qD*Il occupait. En les appropriant à notre siècle, nous pourrons en tirer cette conséquence , que les oavTflges de Corneille ne doivent être donnés à un jeune homme dont les lectures seront bien dirigées, qif après que Despréaux et Racine auront suffisamment formé son goât. Je me souviens très-distinctement que plusieurs de mes camarades de rhétorique, qui ne manquaient pas d'esprit, me citaient avec enthousiasme le rôle de Rodelinde, dont ils ptenaient la bizarre enflure pour de la noblesse ; et odai d'Attila , dont la férocité brutale leur paraissait de la grandeur. Un instituteur éclairé qui aurait condoitleurs études les aurait amedés par degrés au point de sentir d'eux-mêmes que cette grandeur qu'ils diercbaient était réellement dans Cinna et ddns les Horaces. Un autre genre de défaut peut leur faire illusion dans un orateur tel que FonteneUe;.et s'ils ne sont pas bien accoutumés , par la lecture des classiques, à ne goûter que ce qui est sain, l'abus quMI fait de son esprit, et ses agréments recherchés, pourront leur paraître ce qu'il y a de plus charmant et de plus parfait.
Comme les mêmes erreurs reviennent assez naturellement aux mêmes époques, on ne s'étonnera pas quC) du temps de Quintilien, comme aujourd'hui, il y eût des gens qui soutenaient avec une hauteur qui leur paraissait sublime, et qui n'était que rîsible, que tout ce qu'on appelle art, règles, principes, était ou des chimères ou des superfluités, et que la nature seule faisait tout. Qumtilien Teut bien employer deux chapitres à les combattre : non pas qu'il ne sût très-bien qu'aux yeux de la raison une assertion si insensée ne mérite pas même d'être réfutée, sérieusement; mais il savait aussi qu^une pareille doctrine peut être du goût de bien des gens, et d'autant plus aisément ^ qu'il n'y
a rien de si commode, rien gui flatte plus Famour^ propre et la paresse, que de pouvoir prendre l'ignorance pour le génie. Car, d'ailleurs, les sophismes puérils dont on s'efforce de s'appuyer, ne peuvent pas résister au plus léger examen. Ce sont toujours de faux exposés hors- de la question, et c'est toujours la mauvaise foi qui vient au secours de la déralson.ljs se moquent de l'autorité de tel ou tel , et feignent d'oublier que ce n'est pas tel ou tel qui fait autorité, mais la raison et l'expérience , qui sont des autorité de tous les temps.
Je me rappelle qu'un de ees prédicateurs d'ignorance, après avoir rejeté avec le plus noble mépris toutes les règles du théâtre , admettait pourtant , par je ne sais quel excès de complaisance, l'unité d'action et d'intérêt, nonpas, disait-il, comme régie d'jérisMe, mois comme régie iiu bon sens. £hî mon ami, qui jamais t'en a demandé davantage! Qui jamais fiit assez imbécile pour prétendre que c'était le nom d'Aristote qui faisait que telle on telle règle était bonne à suivre? Et quand ce serait Lycophron qui aurait dit le premier qu'un poète tragique dans son drame, ou un peintre dans son tableau, ne doit traiter qu'un sujet, il faudrait encore le croire , non pas par respect pour Lycophion, mais par respect pour le bon sens.
JN'écoutons donc que le bon sens , et il nous dira que les hommes n'ont que des idées acquises, et que ees idées s'étendent, s'éclairent et se fortifient par kl communication des espritft; que les hommes ne font rien que par degrés , et n'arrivent à aucune espèce de connaissance que par une progression plus ou moins lente; qu'en tout genre, après des essais très-multipliés et très-défectueux, on apprend paria comparaison ce qui est bien et ce qui est mal ; qu'alors ce qu'on appelle Un art n'est que le résultat de la raison et de l'expérience réduit en méthode ; que le but de cet art est d'épargner à ceux qui nous suivront tout le chemin qu'ont fait ceux qui nous ont précédés; et qu'il faudrait nécessairement recommencer, si l'on n'avait pas de guides. Qu'y a-t-il de plus simple et de plus clair? Et qui peut nier qu'un tel procédé ne soit bon à quelque chose? — Mais il est arrivé qu'on a fait quelquefois des choses louables sans eonnaître les règles. — Eh bien! c'est qu'on a fait alors comme ceux qui sont venus les premiers; on a deviné quelqueT partie par la réflexion et le talent. Mais à-t-on été bien loin ? Jamais. — Shakespeare a trouvé des effets dramatiques et produit des beautés, et n'a jamais suivi aucune règle. — Vous vous trompez. Quand il a bien fait, il a suivi la nature, la vraisemblance et la raison, qui sont les fondements de toutes les
vègles; et ÉHl eAt eoumedlcB d'Aristoce, eomme notre Ckirneille } s'il edt taifi l'exemple des Grecs, comme notre Racine, je ne sa» pas sâr qu'il les eût égalés (car cela dépend du plus ou du moins de génie); mais Je suis sûr qu'il aurait fait de meilleures pièces.
Il y a des gens qui disent que l'arithmétique est inutile, parce qu'en calculant de tête il leur est arrivé, comme à bien d'autres, par un instinct qui leur montrait le chemin le plus court, de séparer les unités, les dizaines , et les centaines. Fort bien : vous avez deviné comment on fait une addition. Mais je vais vous apprendre comment, par un procédé un peu plus compliqué, on multiplie un nombre par un autre, comment on le divise; je vous enseignerai des signes de convention avec lesquels vous comparerez les quantités de toute espèce, comme on calcule par des chiffi*es les quantités numériques, et vous saurez l'algèbre, et vous aérez tout étonné d'avoir appris en quelques matinées ce que vous n'auriez pas deviné de toute votre vie.
Mab pour en revenir à l'éloquence, QuintiHen marque avec beaucoup de sagacité les différents préjugés qui peuvent £ftire croire à la multitude Ignorante qu'en parlant ou en écrivant on a plus de force quand on a moins d'art.
« Il n*y a point de défout, dit^il, qnl ne floit voisin de quelque qualité. Aussi rien n*eslplu8 aisé que de prendre la témérité pour la hardiesse , la diffusion pour Tabondance, rimpudence pour une noble liberté. Un avocat effronté se permet beaucoup plus qu'un autre la violence et Tinvective, et qudqnefois pourtant se fiiit écouter, parce que les boDuiies entendent asses volontiers ee qu'ils ne voudraient pas dire eni^mémes. De plat, celai qui necomiatt ancone flBesaie dans son style, et va tonjoars à œ qui est ootré, peut quelquefois rencontrer ce qui est grand; mais cela est rare, et ne saurait compenser tout ce qui lui manque, n se peut encore que celui qui dit tout paraisse abondant ; mais il n'y a que l'homme habile qui ne dise que ce qu'il faut. En s*écartant de la question, et se dispensant des preuves , on évite ce qui peut paraître ftold k des esprits gâtés, et ce qui parait nécessaire aoi bons esprits. A fone de cbercher des pensées Baillantes , si Ton en reacontre quelques-unes d'heureoses , elles font d'autant phis d'effet, que tout le reste est plila mauvais, comme les éclairs biïUent dans la nuit. Consei^fons qu*oo appelle gens • d'esprit ceux qui écrivent aUisi^ pourvu qu'il soit bien sûr que l'homme éloquent serait très-fâché qu'on fit de hii un semblable éloge. La vérité est que l'art 6te en effet quel^ que chose à la composition, mais comme la lime au fer qu'elle polit, comme la pierre au dseau qu'elle aiguise, comme le tempe au vin qu'U mûrit »
Il me semble qu'il est difficile de penser avec plus
de justesse, d'instruire avec plus de préeisioD , et d'avoir raison avec plus d'esprit.
Il n'oublie pas ces déclamateurs emportés, qui sont toujours hors d'eux-mêmes on ne sait pourquoi.
« Ceux-là, dit il, donnent aux. écrivains qui font le pins d'honneur aux lettres les dénominations les plus iiyarieases dont ils puissent s'aviser; ils les traitent d'auteun/al« blés , froids , ternet , timides , pusillanimes , eic. •
Ne dirait-on pas que Quintilien avait lu la veille nos brochures, nos satires , et nos journaux? Il conclut ainsi :
« Féllcîtons-Ies de se trouver éloquents k si peu de ..»• , sans science, sans peine, et sans étude. Pour moi , je charmeral mes loish^ et ma retraite en cherchant à rassembler dans ce livre tout ce que je croirai pouvoir être utile aux jeunes gens d'un meilleur esprit. Cest le seul plaisir qui me reste après avoir renoncéaux exercices du bairean et k l'enseignement poUiCy dans un temps où l'on paraissait encore désirer que je continuasse mes fonctions. »
tJn des reproches les plus communs et les plus infustes que Ton fasse aux vrais littérateurs, c'est un entêtement aveugle et superstitieux qui ^eut tout assujettir aux mêmes règles. On va voir si Quintilien sait assigner les restrictions convenables, et si la raison chez lui devient pédantesque , et la sévérité tyrannique.
« QoePon n'exige pas de moi ce que beanooop ont voulu faire, de renfermer et de droonsorire l'art dans des bornes nécessaires et immuables. Je n'en connais point de cette espèce. La rhétorique serait une chose bien aisée, si l'on pouvait ainsi la réduire en système. La nature des causes et des circonstances, le sujet, l'occasion, la nécessité, changent et modifient tout.... »
Il compare ici l'orateur à un général d'armée i qui règle ses dispositions sur le terrain, sur les troupes qu'il commande, sur celles qu'il a à com* battre : le parallèle est aussi juste que fécond.
« Vous me demandez , poursuit-il , si l'exorde est néoes* saire ou mutile , s'il le faut Taire plus long ou plus court, si la narration doit être serrée ou étendue , si elle doit être continue ou interrompue, si eDe doit suivre l'ordre des faits ou l'mtervertir : c'est votre cause qu'il Aiut consulter. . . n ÛHit se déterminer suivant l'exigence des cas ; et c'est pour cela que la principale partie de l'orateur est le<jiigement Je lui recommande avant tout de ne jamais perdre de vue deux choses , la bienséance et l'utilité. Son premier objet, c'est le bien de sa cause. Je ne veux point que l'on s'asservisse à des règles trop uniformes et trOp générales : il en est peu qu'on ne puisse, qu'on ne doive quelquefois violer. Que les jeunes gens se gardent de croire savoir tout , pour avoir lu quelques abrégés de rhétorique. L'art de parler demande un grand travail , une étude continuelle , une longue expérience, beapooup d'exercice , une prudence consommée , une tète saine et toujours présente : c'est ainsi que les règles bien appliquées peuvent être utiles , et qu'on
ANQENS. - ÉLOQUENCE.
•pfiraid ésileiiMii à s*6d flerrir et à ne pas trop s'y eelreindre. Noae irons dooc tautdt par un chemiD et tanlôt par un autre : û les torrents ont emporté les ponts, noas ferons ondétoor ; et si le fea a gagné laporte, nous passerons par la fenêtre. Je traite une matière qui est d'une étendue , d'une Tariété inânie, et qu'on n'épuisera jamais. J'essayerai de rapporter ce que les maîtres ont dit, de choisir les meOlenrs préceptes qu'ils aient donnés ; et si je troure k propos d'y dianger» d'y lyonter, d'y retrancher quelque choee^jelelérai. »
Il faat foir les objets de bien haut pour en aperce- Toir ainsi d^un coup d'œil toute rimmensfté, et il n'appartient qu'aux grands esprits de dire avec Pope :
Que Part est étendu ! que l'esprit est borné 1
Je pourrais extraire un bien plus grand nombre de ces idées substantielles dont abondent ces deux premiers livres ,• qui sont comme les prolégomènes de Fouvrage, ou plutôt je les traduirais tout entiers , si je me laissais aller au plaisir de traduire. Mais il faut avancer vers le but, et résister à la tentation de s'arrêter sur la route. On trouve à chaque pas de ces observations simples , mais lumineuses, que l'expérience a confirmées par des exemples frappants. L'auteur, en conseillant aux jeunes élèves de meubler leur mémoire des meilleurs écrits, remarque qu'une citation qui vient à propos et qui est placée naturellement, nous fait souvent plus d'honneur, et produit plus d'effet, que les pensées qui sont à nous. Cet avis apparemment parut bon àsm'vre à oefiimeuxcoadjoteur de Paris , dans une occasion remarquable que lui-même rapporte dans ses mémoires. On venait de lire dans l'assemblée du parlement , où il était, un écrit que le garde des sceaux avait remis aux députés de la magistrature , et qui accusait le toadjuteur de brouiller tout pour son intérêt, et de sacrifier l'État à l'ambition d'être cardinal. On s'attendait qu'il allait faire son apologie : elle pouvait être embarrassante , et de plus elle éloignait l'objet de la délibération présente, qui était pour le moment un^up de partie. Heureusement ce n'était pas à Itii d'opiner, et il eut le temps de se recueillir. Il sentit qu'il falhdt payer d'audace , en trouvant quelque moyen d'échapper è la néoessîtéde se justifier; qu'il fallait revenir promptement au résultat que l'on voulait éviter. Quand ce fut à son tour de -parler, il se leva avec confiance , et du ton le plus imposant :
« Je ne puis ni nedois, dans la circonstance présente, dit -il 9 répondre à la calomnie qu'en me rendant devant voosy mttsienrf , le même témoignage que se rendait l'orateur romam : In diffleitUnUs reipublieœ temparibus , mrbem nunquamdeaerui ; in prosperts nihil de publico detiàavi ; in desperatU nihU tUnui. <•
Dan$ Us temps les pkti orageux de iaréfmbUqîte, Je n*ai jamais abanchnné ia pairie ; doM ses prospérUés, je ne hd ai rien demandé pour moi, et dansées moments les plus désespérés ,jen*ai rien redouté. Il obsorve lui-même que ce passage avait en latin ime grâce et une force qu'on ne saurait rendre en français. Quoi qu'il en soit, il fit im assez grand effet pour l'enhardir à passer. sur-le-champ à l'objet principal de la délibération, et à rejeter loin de lui toute apologie, avec autant de hauteur que Scipion montant au Capitule. H fit ce jour-là tout ce qu'il voulut. En sortant de l'assemblée, tout le monde alla chercher dans Gicéron le passage qui avait paru si beau. On l'aurait cherché longtemps : il n'y en a pas un mot. Tout ce latin-là était de lui ; et cette aventure est assez plais9nte pour qu'on se permette de dire qu'i/ ne perditpas son loti»,
sECTioif n. — Des trois genres d'éloquence : le démonstratif, le déllbératif , et le judiciaire.
Quintilien considère la matière qu'il traite sous trois rapports principaux qui la partagent, l'art, l'artiste et l'ouvrage. Les divisions subséquentes sont formées des différentes parties qui sont propres a chacune de ces trois choses. Il examine (et c'est peutêtre trop de complaisanoe qu'il eut pour les rhéteurs et les sophistes de son temps) û la rhétorique doit s'appeler un art , une science , une force , une puissance, une vertu. Toutes ces questions, à peu près aussi frivoles que subtiles, étaient fort à la mode dans les écoles grecques et romaines, et il fallait bien ne pas paraître les ignorer. Heureusement nous sommes dispensés d'en savoir tant, et nous entendons assez quand nous disons que l'éloquence est l'art de persuader, et que la rhétorique est une science qui contient les préceptes de cet art. Sans vouloir prétendre à la précision rigoureuse des définitions , qui n'est pas nécessaire hors des matières philosophiques, on peut cependant établir cette différence générale entre une science et un art, que l'une se borne à la spéculation, et que l'autre produit un ouvrage. Ainsi l'on est astronome, physicien, chimiste, sans faire autre chose qu'étudier la nature; mais on n'est poète qu'en faisant des vers , orateur qu'en fiiisant un discours, peintre qu'en faisant nn tableau, etc.
Quintilien définit la rhétorique la science de hien dire, et cette définition est peut-être meilleure en latin qu'en français ; d'abord parce que le* mot dicere a une tout autre force dans une des deux langues que dans l'autre; ensuite parce que l'auteur entend par bien dire, non^seulement parler éloquemment, mais ne rien dire que d'honnête et de moral , ce que le la-
tin peut comporter, mais oe que les mots français correspondants ne présentent pas. Au reste, QuintUien est conséquent; car il n*accorde le nom d'orateur ([u'à celui qui est en même temps éloquent et vertueux. Il serait à souhaiter que cela fdt vrai ; mais je crains bien que Famonr qu'il avait pour son art ne le lui ait fait voir sous un jour un peu trop avantageux. César, de l'aveu de Cicéron, était un très-grand orateur, et n*était pas ttn'bomme vertueux.
J'approuve encore moins Qulntilien lorsqu'il condamne par des raisons assez frivoles cette définition de l'éloquence, assez généralement adoptée, Vart de persuader. Il objecte que ce n'est pas (a seule chose qui persuade; que la beauté, les larmes, les supplioations muettes persuadent aussi. Mais n'est-ce pas abuser du mot de persuader, qui, en latin, comme en français, entraîne, sans qu'on le dise , l'idée de la p<^suasion opérée par la parole? A proprement parler, la beauté chanue, les pleurs attendrissent, mais l'éloquence persuade. Les exemples mêmes qu'il cite viennent à l'appui de cette distlnetion très-fbndée.
«I Lorsque Antoine l'orateor, plaidant poor Aquilios, déchin ton t à eoup rbabit de raccusé , et fit voir les btessuras qu'il avait reçues en oombatlani pour la patrie^ se fia-t-il à la fotce de ses raisons? ^on; mais U arracha des larmes au iieuple rûmaln , qui ne put résister à un speelacle si touchant , et renvoya le criminel absous. »
Je réponds à Quintilien : Donc, de votre aveu, le peuple romain ne fut pas persuadé; il fut touché.
Mais tout le monde sera de son avis, lorsque, se plaisant à relever rexcellenoe de Tart de parler, il nous dit:
« SI le Créateur nous a distingués dy reste des aoimanx, c'est surtout par le don de la parole. Us nous surpassent en force » en patience , en grandeur de corps , en durée , en vitesse, eu mille autres avantages, et surtout en celui de se passer mieux que nous de tous secours étrangers. Guidés seulement par la nature, ils apprennent bientôt, et d*eux-mêmes , à marcher, et se nourrir, à nager. Ils portent avec eux de quoi se défendre contre le froid ; ils ont des armes qui leur sont natureHes-; Us trouvent leur nourriture sous leurs pas ; et pour toutes ces choses, que n'en ooûtei-il pas aux tiommes? La raison est notre partage, et sem- Me^nous associer aux immortels; mais combien elle serait fkible sans la faculté d'exprimer nos pensées par la parole, qui en est l'interprète fidèle I C'est là ce qui manque aux animaux , bien plus que l'intelligence, dont ou ne saurait dire qu'ils soient absolument dépourvus.... Donc si nous n'avons rien reçu de meilleur que l'usage de la parole, qu'y S't-il que nous devions |)erfectionner davantage? Et quel objet plus digne d'ambition que de s'élever au-dessus des antres hommes par cette faculté unique qui les élève eox-mémes aurdessus des bétes ! »
QuintlKen distingue, ainsi jqu'ArisCote et les plus anciens rhéteurs, trois genres de composition oratoire : le démonstratif , le délibératif et le judiciaire. Le premier consiste principalement à louer ou àblâmer, et comprend sous lui le panégyrique et Voraison funèbre, qui étaient en usage chez les anciens comme parmi nous, mais avec les différences que devaient y mettre lesmœursetia religion. L'oraison ftmèbre, par exemple, a chez nous un caractère religieiu ; elle se peut se prononcer que dans un temple, et fait partie des cérémonies funéraires : l'orateur doit être un ministre des autels; et cet éloge des vertus et des talents trop souvent ne fut accordé qu'au rang -et à la naissance, dans ces mêmes chaires où l'on prêche tous les jours le néant de toutes les grandeurs humaines. Chez les anciens, l'oraison funèbre avait un caractère public, mais nullement religieux : c'était un des parents du mort qui la prononçait dans l'assemblée du peuple. On y faisait paraître les images des ancêtres ; et c'était pour les grands de Rome une occasion de foire valoir aux yeux du peuple la noblesse , l'illustration , et les titres de leur^ famille. Les historiens ont remarqué que Jules-César encore fort jeune, faisant ainsi l'éloge funèbre de s£^ tante Julie, exalta en termes magnifiques leur origine commune, qu*îl faisait remonter, d'un côté jusqu'à la déesse Vénus, et de loutre jusqu'à l'un des premiers rois de Rome, Ancus Marcius.
« Ainsi , disait-il , on trouve dans ma fiimille la sainteté desitHs , qui sont les maîtres des homoaes, et la majesté des dieux , qui sont les maîtres des rois. »
Parmi les morceaux du genre démonstratif diex les anciens» on compte principalement le panégyrique d'Évagpre, roi de Salamme, qui, avec une faible puissance, avait fait de grandes actions. Celui de la république d'Athènes, du même auteur, ne peut pas être rangé dans la même classe, parce qu'ayant pour principal objet d'engager les Athéniens à se mettre à la tête des Grecs pour faire la guerre aux barbares, il rentre dans le genre délibératif. Vient ensuite le panégyrique de Trajan , le chef-d'œuvre du second âge de l'éloquence romaine , c'est-à-dire lorsque, déchue de sa première grandeur, elle substituait du moins tous les agréments de l'esprit aux beautés simples et vraies qui avaient marqué l'époque de la perfection. L'ouvrage de Pline, malgré ses défauts , lui fait encore honneur dans la postérité, surtout parce qu^en louant un souverain, l'auteur fut assez heureux pour ne louer que la vertu.
On a reproché à Trajan de s'être prêté avec trop de complaisance à s'entendre louer dans un discours
ANCIENS. ~ ÉLÔQUïaVCE.
d'apparat pèndaotplasde deux heures. Mais les lettrés de Pline justifient le prineede cette accusation trop légèrement intentée. On y voit que le pané^ique, tel que nous i'afons , ne fiit jamais prononcé ; que ce n'était originairement qu'un remerdment d'usage , adressé dans le sénat, par ie consul désigné, À J'empereur qui l'avait choisi pour cette dignité. Pline, en s'acquittent de ce devoir, s'étendit un peo plus que de coutume sur les louanges de T^an, et ce moroeau fit un plaisir si général, qu'on engagea l'auteur à le développer et à en faire un ouvrage. C'est ce qui nous a valu le panégjnrfque que nous lisons aujourd'hui , que Trajan lut sans doute, mais que fauteur ne prononça point. On est heureux d'avonr à relever ces sortes d'erreurs, et d'éloigner de la vertu le reproche d'avoir manqué de modestie.
Un antre ouvrage de la même espèce, mais d'un st^ bien différent, c'est le discours qui, parmi ceux de Cicéron, est intitulé assez improprement pro Mwrceiio, pour Hareelfais, comme s'il eût plaidé pour hil, ainsi qu'il avait £ut pourLigarius et pour le roi D^otare. Ce discours n'est en efibt qu'Un remenlment adressé à Gésar^ et dont la beauté est d'autant plus admirable qu'il ne pouvait pas être préparé. Maredlus avait été un des plus ardents ennemis de César ; depuis la dé&ite de Pharsale, il s'était retiré à Mitylène, où il cultivait en paix les lettres , qu'il aimait passionnément» Dans une assembléedu sénat, où Pisonavait dit un mot de loi comme en passant, son frère Caius s'était jeté aux pieds du dictateur pour en obtenir le retour de Mareellus. César, qui semblait ne demander jamais qu'une occasion de pardonner, se plaignit avec beaucouqp de douceur de l'opiniâtreté de Mareellus, qui paraissmt vouloir toujours être son ennemi ; et ajouta que« » lesénat désirait son rappel , il n'avait rien à refuser À une si puissante intercession. Les sénateurs répondirent par des acclamations, et s'approchèrent de César pour luirendredesactioosdegrflces, d'autentplus touchés de ce qu'il venait de faire, que Mareellus éuitun des meilleurs et des plus illustres citoyens de Rome, et qu'ils s'attendaient moins à la faveur qu'il Tenait d'obtenir. César, quoiqu'il ne pût pas douter des dispositions du sénat, qui venaient de se manifester si clairement , voulut recueillir les sufi&ages dans toutes les formes; et l'on croit que son intention avait été d'engager Cicéro»à parler. Ce grand citoyen , depuis que César régnait dans Rome, avait gardé le silence dans toutes les assemblées du sénat , ne voulant ni offenser le dîcteteur, qui le comblait de témoignages d'estime et de bienveillance, ni prendre aucune part à un gouvernement qui n'^t