LA HARPE. ~ TOME I
plus fondé sur les lois. Il éteit Intime ami de Mareellus; et César, qui le connaissait bien, se doute que sa sensibilité ne résisterait pas à cette épreuve : il ne fut pas trompé. Cicéron se leva quand ce fut son tour d'opiner; et, au lieu d'une simple formule de complUnent dont s'éteient contentés les autres consulaires, Torateur adressa au héros le discours le plus noble et le plus pathétique, et en même temps le plus patriotique que la reconnaissance , l'amitié et la vertu puissent inspirer à une âme élevée et sensible : il est impossible de le lire sans admiration et sans attendrissement. On convient qu'en ce genre il n'jra rien à comparer à ce morceau; et quand on fait réflexiou qu'il faut ou démentir les témoignages les plus authentiques, ou croire qu'il fut composé sur-le-champ; lorsque ensuite on se rappelle tout ce qu'il faut aujourd'hui de temps, de râexion et de travail pour produire quelque chose qui approche du mérite de ces productions du moment qui ne mourront jamais ; on serait tenté de croire que ces anciens étaient des hommes d'une nature supérieure, si Ton ne se souvenait que dans les anciennes républiques Téloquence respirait son air natal , et qu'elle n'a été parmi nous que transplantée; que , dans les gouvernemente libres , l'habitude de parier en public et la nécessité de bien dire donnaient à l'orateur uu ressort et une fiicilité dont nous n'avons pu longtemps avoir d'idée; que l'âme, qui est le premier mobile de toute éloquence, était chez eux remuée sans cesse par tout ce qui les environnait , aiguillonnée par les plus pressante motifs, échauffée par les plus puissante intéréte, exaltée par les plus grands spectecles. C'est avec cette réunion d'encouragemente et de secours que l'honune s'élève audessus de hii-méme.
Si le talent est rare , il est plus rare eûcore qu'il soit placé de manière à produire tout ce qu'il peut. Il ne connaît lui-même toute sa force que lorsqu'il lui est permis de ie déployer. Nul ne trouve tou^ en lui-même ; et le génie , comme tout le reste , veut avoir sa place pour avoir toute sa valeur. Ouvrez devant lui une carrière immense ; qu'il voie toujours au delà de son essor, et cet essor sera sans bornes. L'exercice continuel de ses forces sera en proportion de l'espace qu'il aura à parcourir, et c'est cet exercice qui jusqu'ici nous a manqué. Nous ne concevons rien aux prodiges des athlètes; mais sommes-nous élevés et nourris comme eux? Et qui de nous pourrait se flatter de comprendre comment Cicéron a pu faire en un moment un si beau discours, à moins d'avoir été accoutumé, comme lui , à parler dans le sénat de Rome?
Un autre exemple non moins frappant de cette
COURS DE LirrÉRATUBB.
fMâlité, qui n*est étonnante gue pour noos , et'dont nous ne voyons pas que les anciens aient jamais été surpris, parce qu'ils en voyaient tous les jours des exemples, c'est la première Catilinaire; c'est cette harangue foudroyante qui terrassa l'audace de ce fameux scélérat, lorsqu'il osa se présenter dans le sénat romain, au moment même où Cicéron allait y rendre compte de tous les détails de la conjuration qu'il vivait de découvrir. Cette harangue si célèbre est de l'autre espèce de genre démonstratif, opposée à celle dont je viens de parler. Cette seconde espèce s'étend sur le blâme , comme l'autre sur la louduge. Elle est dictée par l'indignation, par la haine, par le mépris, comme l'autre par l'admiration, la re* connaissance, l'amitié. Elle est aussi regardée comme la plus facile , parce que les passions violentes sont celles qui nous dominent et nous entraînent avec le plus d'impétuosité, et que généralement les hommes entendent plus volontiers le blâme que la louanges il ûiut leur apprêter celle-ci avec plus d'art , et l'on peut risquer l'autre avec moins de précaution. C'est par la même raison que, dans le genre judiciaire , Quintilien remarqae que l'accusation est plus aisée que la défonse.
« J'ai va, dit-Il, de médiocret avocats setirer assez bien de l'une , mais 0 n'y a qu'on orateor qui paisse réussir dans raatfe. »
La seconde Philippique de Cicéron est encore un monument mémorable dans le même genre. C'est le tableau de tous les vices, de tous les crimes de Marc- Antoine, peints des plus effrayantes couleurs. On sait qu'elle coûta la vie à son auteur. Il ne Favait pas prononcée; mais elle avait été publiée h Rome et lue dans tout l'empire. Antoine ne la pardonna pas, et, devenu triumvir. Il se vengea par un arrêt de proscription, c'est-à-dire comme un brigand se vengerait d'un magistrat, s'il avait des bourreaux à ses ordres.
Parmi nous, le genre démonstratif comprend, outre l'oraison funèbre , les sermons dont l'objet est de détourner du vice et de prêcher la vertu , les discours prononcés dans les académies ou devant les corps de magistrature, et, depuis environ trente ans, l'éloge des grands hommes. Cette nouvelle branche, ajoutée à l'éloquence française, n*est pas celle qui a fleuri avec le moins d'éclat , ni le moins fructifié pour l'utlHté générale.
Dans le genre délibératif proprement dit, dont l'objet est de délibérer sur les affaires publiques, sur la guerre, sur la paix , sur les négociations, sur les intérêts politiques, sur tous les points généraux de législation ou de gouvernement , nous n*avions ni ne pouvions rien avoir, avant la révolution de
1789 , à opposer aux Grecs et aux Romains ; et Pott sent assez que ce genre, qui est le triomphe de Téloquence républicaine , ne trouye point de placedans les gouvernements monarchiques. Mais nous avons ' des ouvrages qui tiennent en partie de ce genre et du genre démonstratif. Tels sont ceux où l'on traite particulièrement quelque question importante de morale, ou de politique, ou de législation; comme ieUvresurlesopinionsreUgieuse$,hdx8conTsSwr leprijugé des peines ivrfàmoMtes^ et un très-petit nombre d'autres qui ont pour but de faire voir ce qu'il faut admettre et ce qu'il fout rejeter.
L'éloquence délibérative tient une très-grande place dans les historiens de l'antiquité,, et fait un des principaux ornements de leurs ouvrages; elle n'en tient presque aucune dans nos histoires modemes, etcette différence est encore une suite néoes> saire de la différence des moeurs et des gouvernements. Thucydide, Xénophon , Tite-Live , Salioste, Tacite, n'ont nullement choqué la vraisemblance en prêtant de fort beaux discours à des hommes d'État reconnus pour très-éloquents et dont plusieurs même avaient laissé des recueils manuscnts des harangues qu'ils avaient prononcées en diverses occasions , dans le sénat ou devant le peuple, lorsqu'on y délibérait des affaires de la république. Mais comme parmi nous les délibérations qui influent sur le sort des peuples n'avaient pas la même forme, et qu'un homme d'État n'était nullement obligé d'être orateur, un historien ne se croyait pas non plus obligé de l'être; et c'est encore une des raisons de la sécheresse de nos histoires.
C'est dans les ouvrages de Démosthènes et de Cicéron qu'on trouve les modèles de cette espèce d'éloquence , la plus auguste de toutes et la plus imposante. Les râlippiques de l'orateur grec ont été souvent citées avec de justes éloges, et personpe n'est plus disposé que moi à les confirmer, quoique Démosthènes me paraisse avoir été encore au delà quand il a parlé pour lui-même. A l'égard de Cicéron, Ton peut citer surtout le discours pour la loi Maniliaf et ceux où il combattit la loi agraire. Il y remplit les deux objets du genre délibératif, de persuader et de dissuader. Le tribun Manilius proposait au peuple de donner à Pompée, par commission extraordinaire, lecommandement des légions d'Asie destinées à fiiire la guerre contre Mfthridate. Cette commission ne pouvait être décernée que par un plébiscite, c'est-à-dire par une loi particulière, revêtue de l'autorité du peuple , et souffrait d'autant plus de difficultés, qu'on venait d'en donner une toute semblable à ce même Pompée, lorsqu'on l'avait envoyé contre les pirates de Ciiicie. Les principauxdu s^at.